Us

Les enchaînés

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« Malgré ta lutte pour rester en vie
Ton corps commence à frissonner
Aucun simple mortel ne peut résister
Au Mal du Thriller. »

Michael Jackson, Thriller, 1982

« Tout le monde aime avoir peur »

Alfred Hitchcock

« Votez pour moi, vous n’avez rien à perdre » scandait en direction de l’électorat afro-américain le candidat Trump dans un de ses meetings de campagne. A défaut de lui donner crédit, on pouvait encore, à cette époque, s’amuser de la rhétorique sans vergogne d’un milliardaire excentrique qu’on n’imaginait sûrement pas à la tête du pays. Depuis, un autre comique s’est écrié « Get out ! », avertissement on ne peut plus clair que l’amuseur Jordan Peele lance à ses frères de couleur qui croient encore à une possible union des peaux. Cette unité fracturée est également au cœur de son nouveau film « Us », deux lettres pour une double interprétation, qui interrogent l’identité d’une nation à travers les yeux d’une petite fille noire en quête d’elle-même. Sans un mot, elle nous entraîne dans les sous-sols de la peur. Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi ce silence ?

Pour Adelaïde Wilson, ça commence à Santa Cruz. Mais pour Jordan Peele, a priori, ça s’est passé un soir tard, en descendant du train qui le ramenait au campus du Sarah Lawrence College, au nord de Manhattan. « Je devais traverser un de ces passages souterrains. Il n’y avait personne d’autre que cette sombre ville américaine » raconte-t-il au Guardian, « en sortant de l’autre côté, je me suis retourné et j’ai aperçu l’ombre de moi-même qui descendait dans ce même tunnel, venant à ma rencontre (…) C’est comme ça que j’aime débuter une histoire d’épouvante. » Sans doute le réalisateur a-t-il, dans sa jeunesse, longuement veillé durant « La Nuit des Masques » pour devenir ainsi un maître du faux-semblant et de l’usurpation d’identité (remember « Blackkklansman » dont il est le producteur).

En épousant de nouveau la cause de l’horreur, il revient sur une vieille légende urbaine qui prétend que nous avons tous, quelque part, un double de nous-même, un parfait sosie dont nous n’aurions nulle connaissance. Il nous rappelle également en préambule qu’il existe aux Etats-Unis, des kilomètres de galeries, puits de mine et lignes de métro abandonnées, dont le commun des mortels aurait oublié l’existence. A partir de ce postulat bien mystérieux, Peele peut commencer à semer les indices et les références, de l’ouverture jusqu’à la dernière image, égrenant des easter eggs (comme on dit là-bas) plus nombreux encore que les cailloux sur le chemin du petit Poucet. C’est d’ailleurs dans une forêt profonde, qu’il décide de perdre la petite Adélaïde, échappée telle Chihiro (d’où peut-être ce japonisant « Anthem » introductif signé Michael Abels) à la surveillance lâche de ses parents dans le bazar d’une fête foraine. Ses pas la mènent jusqu’au palais des glaces, au royaume des lapins blancs, à la rencontre d’un autre que soi.

Après avoir enclenché la mécanique de l’étrange, Peele pose ses valises trente ans plus tard chez les Wilson, couple de Noirs avec deux enfants qui viennent rejoindre leurs amis Blancs les Tyler, eux-aussi en vacances sur les plages californiennes. Chez ces parvenus de la classe moyenne, l’entente cordiale règne et la rivalité ne s’exprime plus que par la taille du bateau. De petites touches en allusions, Peele accorde évidemment sa sympathie au couple à la peau sombre, toujours victime de l’arrogance du mâle blanc (« j’en étais sûr, tu as oublié le pistolet à fusée de détresse »), ou de la jalousie de son épouse obligée de lutter chirurgicalement contre les effets de l’âge (« tu n’en as pas besoin, toi » blague-t-elle dans un rictus amer à sa voisine de transat aux cheveux crépus).

Ainsi, d’emblée, Jordan Peele choisit de déplacer son propos de la question raciale vers le versant social, appuyant cette fois sur la plaie purulente qui fait le lit des divisions dans le pays, qui met en opposition ceux qui ont la chance de se payer des vacances et d’autres qui crèvent de faim dans l’Amérique profonde. Invoquant Dieu, la Bible (Jérémie 11 :11 « Voici, Je vais faire venir sur eux des malheurs dont ils ne pourront se délivrer. Ils crieront vers moi, et Je ne les écouterai pas. »), Michael Jackson (canonisé « saint patron de la dualité ») et les augures célestes (le double de Jason s’appelle Pluton, histoire de ne pas oublier que la Colline a toujours des Yeux), Jordan Peele déclenche la nuit venue l’Apocalypse, libère sa ribambelle de doppelgängers de rouge vêtus, comme si la couleur du sang versé dans l’Histoire du pays était aussi celle du grand absent parmi les peuples suppliciés.

Vient alors le temps du grand remplacement, de l’invasion des profanateurs, quand s’abat soudain le glaive de la justice sociale qui voit les invisibles de l’inframonde reprendre leur légitime place à la surface (« gagner la terre des vivants, là-haut, si loin. » écrivait James Baldwin dans « La conversion »), quitte à tailler dans le vif et à crever l’abcès. « Nous sommes des Américains » (se ré)clame le double d’Adélaïde, scindant ainsi le « Us » en initiales qui traduisent un Etat furieusement désuni. Santa Cruz prend alors soudain des airs de Bodega Bay, où les hitchcockiens oiseaux rageurs et les carpenteriens pirates vengeurs deviennent des envahisseurs en tenue de prisonniers, animés d’une intention commune : celle de récupérer leur bien, faire valoir leurs droits, faire table rase d’un monde d’inégalités et ne faire plus qu’un de côte à côte (Hands Accross America).

Dans un affrontement giallesque (main gantée et ciseaux par paires bien entendu), d’abord confrontés au « home invasion », les Wilson vont alors devoir lutter pour leur survie, avec les moyens du bord : tisonnier, club de golf, batte de base-ball ou même, plus surprenant, pierre semi-précieuse. La petite Adélaïde, à l’origine du Mal, est devenue mère de famille, résolue à protéger sa progéniture comme une lionne. Même entravée par des chaînes (« 12 years a slave » ça forge le caractère), Lupita Nyong’o est capable de tenir la dragée haute à sa jumelle décavée, absolument époustouflante dans ce double rôle schizophrène et anxieux.

Sans jamais laisser ses personnages prendre de la distance avec la mort à leurs trousses, Jordan Peele ne se départit pas d’un sens de l’humour noir qui fait sa marque de fabrique (pas si éloigné des britanniques artisans du « Shaun of the Dead »), notamment au moment de faire un point sur les scores (« c’est moi qui en ai tué le plus ») ou quand un appel au secours est mal interprété par un assistant vocal. Efficace et hautement corrosif, « Us » n’est peut-être pas un film aussi important que « 2001 » ou « The Godfathers » (comme le prétend l’excessif Richard Brody du New Yorker), mais il est assurément la deuxième preuve cinématographique que Jordan Peele est un cinéaste à suivre, quitte à se perdre dans le labyrinthe angoisseux de sa vision de l’Amérique.

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23 réflexions sur “Us

  1. Je ne sais pas si je pourrais voir le film mais il m’intéresse vivement. Après m’être fait berner par Get out qui m’avait pour de mauvaises raisons insupporté, me voilà contre toute attente dans l’attente de celui-ci et plutôt à l’écoute de l’actualité BLumhouse. J’ai l’impression que depuis vingt ou trente ans le cinéma fantastique n’a jamais repris une orientation si clairement politique.

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    • Et c’est même surprenant que cela vienne de chez Blumhouse, une maison qu’on imagine davantage préoccupée par la rentabilité des productions que par leur contenu politique. Et pourtant, American Nightmare a montré la voie (il faut que je la suive un de ces quatre d’ailleurs), puis il y eut Jordan Peele, et Blackkklansman et son prix à Cannes. Jason Blum, le nouveau Weinstein ? Ne lui souhaitons pas le même devenir.

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    • Il y a sans doute beaucoup de fantasmes dans cette histoire de galeries souterraines. Et je crois qu’il vaut mieux voir cela sous l’angle de l’allégorie d’une nation fracturée par couches sociales.
      En y repensant, le film de Peele se rapproche beaucoup de « la Colline a des yeux » de Wes Craven, qui montrait l’affrontement de deux clans, la famille bourgeoise en vacances et la famille des dégénérés laissés pour compte. Peele ajoute l’uniforme, le clonage, le littoral, et la chaîne humaine, mais je pense qu’une bonne partie du sujet était déjà là il y a 40 ans.
      Merci de ton passage, c’est toujours un plaisir d’échanger nos points de vue.

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  2. Pingback: [Rétrospective 2019/3] Le tableau étoilé des films de Mars par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

  3. Ah je n’ai pas aimé. C’est répétitif et prévisible.
    Évidemment quand on te lit on a l’imression d’un film très profond. Je me demande s’il y a vraiment toutes ces intentions. Je suis restée très en surface.
    Les blancs sont des beaufs alcooliques.
    On se demande pourquoi ils se prétendent amis.
    Ça n’a ni queue ni tête.
    J’avais du mal à croire que c’est la même actrice qui interprète les 2 doubles. Lupita est incroyable mais son mec de cinéma… quel bouffon ! Je ne serais pas surprise qu’il soit humoriste (pas drôle).

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    • Oui, c’est vrai que le type qui joue Gabe fait figure de gros lourdaud. Je pense que c’est voulu par Jordan Peele qui porte un regard plutôt narquois sur cette famille. Je trouve qu’il parvient à faire passer dans sa mise en scène, encore par petites touches, une forme d’empathie pour les « reliés » de la famille Wilson (par contre les Tyler en prennent pour leur grade c’est clair).
      Sur la structure générale, effectivement, il suit celle d’un film d’horreur et d’invasion assez typique, où des gens normaux sont amenés à commettre des meurtres violents pour pouvoir survivre. Là on pense à Craven et « la Colline à des Yeux », mais aussi à « Shaun of the Dead » pour faire passer la pillule par l’humour, comme dans une attraction foraine. Je trouve ça assez bien vu.

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  4. Peut-être un peu long et sa fin un peu décevante (je parle ici du combat final que j’ai trouvé facile) mais honnêtement une jolie réussite qui ne fait que confirmer le talent de Jordan Peele qui propose une belle mise en scène (beaucoup de détails jouant sur la dualité). Je l’ai même trouvé meilleur que Get out. Certes, un twist facile à deviner mais pas gênant puisqu’il est logique. C’est bien interprété, musique bien choisie, ambiance angoissante, je valiiide.

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    • Twist facile, ok. Mais le combat chorégraphié de la fin, je ne suis pas d’accord avec toi. Je trouve même qu’à ce moment, Pelle parvient à nous faire douter, à presque chercher à nous attendrir avec la « reliée » (sans parler de cette scène mémorable bien avant avec la fille dans l’arbre).
      je crois qu’on est d’accord tout de même pour dire que dans le genre, c’est le haut du panier.

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  5. C’est pas mal, les acteurs jouent très bien, la musique en mode Bernard Herrmann et la réalisation aussi. Malheureusement, la bande-annonce en montrait beaucoup trop et en plus, Peele dévoile tellement d’indices que cela en devient évident et prévisible. Le dernier retournement de situation en est bien la preuve. Certes Peele joue volontairement du mystère mais parfois, il faut aussi un peu de réponses et sur un point il en est incapable.

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    • Je crois que le film mérite, de par l’ambition affichée du réalisateur, d’être appréhendé autrement qu’un simple film d’horreur dont les ressorts appartiennent très clairement aux canons du genre. Sur ce point, il n’est évidemment par radicalement nouveau, et les effets, une fois consommés, peuvent sembler vains, voire prévisibles comme tu dis.
      Je note l’ambition tout de même d’un producteur assez fascinant qu’est Jason Blum, qui pourrait suivre la ligne de Roger Corman dans sa manière de porter de nouveaux talents au premier plan, à travers des sujets ambitieux. Avant Jordan Peele, il y eut Damien Chazelle et son Whiplash qui fleurit bon le film de croque-mitaine. Aujourd’hui l’humoriste Peele qui devient un nouveau Spike Lee, la rage plus maîtrisée néanmoins. Blumhouse, un studio à surveiller donc.

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      • Ce n’est même pas une question d’être nouveau. C’est juste que les indices sont tellement appuyés que c’est prévisible et ça c’est un gros défauts d’écriture. C’est moins pénible qu’un Shyamalan, mais pas très loin.
        La sacralisation de Blum commence un peu à me gonfler. Le mec ne sort quasiment rien au cinéma. Il en produit 10, 3 finissent au cinéma pour simplifier. Le mec à part sortir des dtv mal produits (quand ce ne sont pas ceux au cinéma), il ne fait pas grand chose. Les bons films sont tellement rares qu’il est difficile de les compter. Le mec est peut-être ingénieux à sa manière, mais pour le reste ce n’est qu’une copie de Weinstein comme tant d’autres. Et quand on sait comment ce dernier était avec les films, ça ne donne pas envie. Whiplash il a mis quelques billes mais pas tout.

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