AMANDA

Le stade de Wimbledon

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« Elvis a quitté le bâtiment. Je veux être franc avec vous. Vous le savez. Il a quitté le bâtiment. Il a quitté la scène, il est sorti par derrière avec les policiers, et maintenant il est parti. »

Horace Logan, Shreveport, Louisiana, December 15, 1956.

Dans la vie, il est des dates marquantes. Et parfois, certaines sont aussi vouées à marquer l’Histoire. Il va sans dire que les attentats du 13 novembre 2015 ont profondément bouleversé les esprits, frappant au cœur la quiétude des citadins, sonnant le glas de l’insouciance du Parisien. Petit gars de Sèvres, Mikhaël Hers en fut forcément ému, habituellement si attaché à la douceur de vivre, nourri au miel de la pop music et de la grande littérature, dont le cinéma était jusqu’alors baigné de songes mélancolieux comme il s’en invite parfois sur les terrasses ensoleillées les dimanches en fin d’après-midi. Tandis que Paris pleure ses morts, dort une petite orpheline qui s’ignore. Il l’a prénommée « Amanda ». Saura-t-il, comme à nous, lui redonner le sourire ?

Mikhaël Hers est incontestablement un cinéaste de la grande ville. Luc Moullet a même vu en lui un réalisateur capital, « le plus grand cinéaste français de demain », un cinéaste « capitales » ? Berlin naguère, ici Paris, le voilà donc perché sur un piédestal, du haut de ses 44 ans, trois longs et trois moyens métrages à son actif dont cet « Amanda » qui fleure bon le temps passé sur les bancs de la FEMIS, la petite musique de Rohmer, l’absence d’êtres chers et « ce sentiment de l’été », ou bien encore la nostalgie des albums de Jarvis Cocker qu’on dégotte chez le revendeur de vinyles du coin de la rue.

On y circule assez facilement, à sa manière périphérique, dans le commun des transports, en véhicules propres parmi lesquels le vélo à la préférence (on dépasse les autos), mais ceux du genre vieux clou avec une bonne vieille selle à ressorts. Grâce à eux, on est à l’heure aux rendez-vous d’après le boulot, pour un flirt jeune et joli avec Stacy Martin, la fille de Périgueux qui vient tout juste de monter à Paris. Puis on converse à la fenêtre, de choses et d’autres, souvent inintéressantes, dans un petit appartement avec vue sur les toits du XIème et les lumières de la ville en guise de ciel bleu. Elli Medeiros n’est pas loin, elle bichonne ses fleurs du haut de son balcon. Et quand on se sent soudain trop à l’étroit, entre les plantes d’intérieur et les bouquins de Bourdieu, on prend l’air en province ou on s’en va swinguer quelques jours à Londres, histoire de passer quelques sets sur gazon avant de retrouver ses racines du côté de « Primrose Hill ». Parfois, en manque d’inspiration peut-être, on peut aussi se programmer un pique-nique tragique dans un des espaces verts de l’Est parisien.

De toute évidence, ce que préfère Hers dans les grandes métropoles, c’est la nature qui la peuple, dont les branches bruissent au gré des courants d’air, projetant leur ombre docile sur les passants pressés. Parmi eux il s’arrête sur David, le cadet des Sorel, qui pratique aussi bien la taille que la gestion immobilière, l’accueil du touriste que l’élagage en rappel, et qui n’oublie pas de rendre service à sa sœur, quand il le peut, en allant chercher sa petite nièce à la sortie de l’école. Englué dans le réel, tout ceci paraît pourtant si artificiel dans l’objectif de Mikhaël Hers. Il a beau filmer des passerelles miteuses, une baraque de chantier au pied d’un monument, mettre une tente de migrants à deux pas d’un tennis ou un city-foot sur une dalle de béton, tout ça sent la nostalgie du cinéma de Truffaut, celui d’un temps où la liberté de créer ne s’envisageait qu’en faisant les « 400 coups ». Même le choix de Vincent Lacoste, grand échalas à tignasse et à la mine blasée, n’est pas sans rappeler le Doinel d’antan, balloté au gré des évènements et des déboires sentimentaux.

« Truffaut dit que le cinéma, les films, c’est la vie sans les embouteillages. J’aime Truffaut mais ma première réaction est de me dire : au contraire, le cinéma doit prendre en charge les embouteillages, trouver une manière de les partager, les rendre beaux, émouvants peut-être… » explique Mikhaël Hers. Il pousse donc le bouchon au tiers de son film, terme de la chronique doucereuse d’une mort annoncée. Alors un autre film commence, celui qui porte sur le travail du deuil, sur des liens qui se rompent, sur d’autres qui se tendent, où des noms deviennent personnages, tandis que certains prennent de la distance ou tout simplement disparaissent. Il y a la tante Maud (le retour en grâce de Marianne Basler) qui vit seule avec son lapin dans son clapier des beaux quartiers, Axel l’ami qui s’en est sorti (Jonathan Cohen, toujours un plaisir), et même Lydia qu’on n’avait pas croisée à Paris depuis… bien moins longtemps qu’Alison, la grand-mère expatriée à Londres et que David avait jusqu’alors effacé de sa vie.

Le monde se réorganise doucement, violemment, douloureusement autour de David et Amanda. Hers choisit la méthode frontale, sans ellipse ni faux-semblants, selon une grammaire scolairement apprise à l’école de cinéma. Les larmes coulent plein champ mais les états d’âmes dégoulinent. Un tel sujet, si délicat à aborder, réclamait un talent à l’avenant pour ne pas tinter de notes trop fausses. « Amanda » en est criblé hélas, et ce malgré toute la bonne volonté de la petite Isaure Multrier, formidable pour ses premiers pas dans le cinéma français. Même l’attendrissant Vincent Lacoste, dont le César ne fut encore qu’une chose promise pour ce rôle, se montre maladroit dans l’expression de son chagrin, heureusement bien meilleur dans sa paternité d’héritage.

N’y avait-il pas d’autre choix que celui de reconstituer la scène du drame avec une poignée de figurants peinturlurés et trois pauvres plantons de l’opération Sentinelle qui se demandent bien ce qu’ils viennent faire dans cette histoire ? Fallait-il vraiment montrer la complicité d’Amanda avec sa mère dans une danse ridicule sur les accords du King ? Ceci et bien d’autres détails paraissent aussi factices que cette allégorique finale entre joueurs fictifs, qui scelle la ré-alliance de la petite avec le monde. A côté d’elle, une place est restée vide de spectateur. Elvis has left the building, en effet, et nous avec malheureusement.

« Amanda » est sorti chez Pyramide Vidéo, en DVD le 2 avril et en VOD depuis le 25 mars, plus d’infos sur le site et la page Facebook de l’éditeur.

« Elvis has left the building » est un titre inédit signé Jarvis Cocker que vous trouverez en bonus du DVD, ainsi que l’ensemble de la bande-son signée Anton Sanko et bien d’autres choses encore…

Vous retrouverez tout sur « Amanda » ainsi que d’autres très bons films à voir sur le site de Cinetrafic.

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17 réflexions sur “AMANDA

  1. Pas revu Greta Scacchi depuis Presumed Innocent d’Alan J. Pakula, 30 ans à l’époque la belle Greta…
    Pas envie donc de découvrir les effets du temps pour le coup et d’altérer pareil souvenir, de ttes façon ce cinéma là ne me parle pas.

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  2. Bonsoir mon Prince,
    Une nouvelle fois, je retrouve ta prose brillante mais aussi assassine. Certes, je ne dénie pas les faiblesses de ce film que tu dissèques de ta plume experte. La scène de l’attentat est en effet une catastrophe. Le réalisateur aurait été plus inspiré de la traiter dans le non filmé ou dans un hors champ savamment construit.
    Toute la première partie (certes un peu longue) permet de poser le cadre, les personnages et le tragique de la mort qui se profile à la cime de la forêt citadine.
    L’auteur photographie cet arbre familial qui a déjà été taillé dans le vif par les événements communs de la vie.
    Des séparations, des situations de carence synonymes de souffrance et qui conditionnent par les traumatismes subis les trajectoires de l’existence.
    J’ai trouvé justement intéressant ce traitement du choc de la répétition transgenerationnelle des douleurs familiales. Du drame nait une modification des destinées personnelles dans le parcours des personnages.
    Une nouvelle rupture va redessiner les rôles de chacun dans cette continuité de la perte mais aussi du renforcement du lien. C’est la souffrance en héritage mais Hers nous parle aussi de la survie difficile, l’espoir et surtout la résilience.
    L’expression du deuil et de la peine est ici très codifiée par le processus par étapes voulu par le réalisateur. Il a d’ailleurs des difficultés à marquer de la profondeur et de l’authenticité dans les émotions de ses acteurs. Cet écueil est tout de même sauvé par la relation oncle /nièce dans ce reinvestissement et cet apprentissage de l’autre.
    Je pense que Hers en tant que jeune réalisateur mérite mansuétude et encouragements.
    Finalement mon cher prince, tu es animé par l’esprit de sénéque car les assauts de ton propos ont mis à l’épreuve ce film qui ne peut que sortir fortifié de cet élagage en règle. 😉

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    • Loin de moi l’esprit de Sénèque ou de tout autre penseur stoïcien, mes mots se livrent avec franchise à la faveur du ressenti.
      A ton tour, tu parles juste sur ce film, sans en occulter les faiblesses et les travers. Ce que tu dis notamment de la gestion du traumatisme, du deuil, de l’arrimage entre un oncle et sa nièce, des bouées qui émergent dans leur entourage, tout ceci est dans le film, parfois très bien proposé, parfois à côté de la plaque. C’est d’ailleurs autour de cette idée qu’un enfant puisse porter un adulte en cas de coup dur qui était à l’origine du film à en croire les dires du réalisateur (je conseille l’écoute de son entretien avec Laure Adler dans « l’heure bleue » de France Inter : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-15-novembre-2018)
      Les questions du deuil, de la séparation, de l’absence semblent traverser toute la filmo du réalisateur qui le traite ici de manière plus prosaïque, en prenant le risque d’être maladroit. Certains s’y sont retrouvés (j’attends qu’ils se manifestent), moi pas, je l’avoue.

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  3. Je trouve dommage de révéler la fin, que j’ai trouvé très touchante. Pour moi, il n’y a pas réellement de « fausses notes »… plutôt beaucoup d’amertume et une grosse boule au ventre pendant le reste du film quand on ne sait pas au préalable comment meurt la mère…

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    • Je suis ravi de lire un ressenti contraire au mien. La mort est annoncée dans le pitch du film. Quant aux circonstances de la mort de la mère, elles ne sont finalement qu’accessoires dans le propos du film qui s’attache d’ailleurs davantage aux états d’âme de David qu’à ceux d’Amanda. J’aurais voulu qu’Amanda soit comme Ponette, véritablement au centre du récit, mais Mikhaël Hers n’est pas Doillon.
      Désolé pour la fin, mais le film n’étant pas particulièrement basé sur le suspens et les révélations mais davantage sur une évolution psychologique, ce que j’en dis ne devrait pas trop altérer la réception du spectateur. J’espère.

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  4. Effectivement, tu n’as pas aimé. Je ne crois pas que le cinéma de Hers cherche à imiter celui de Truffaut. Les films de Truffaut étaient beaucoup plus romanesques : ce sont des cinémas différents. Hers cherche à capture quelque chose d’indicible avec sa mise en scène, l’impression d’un flottement existentiel, la forme d’une ville, la peur de mourir qui cède peu à peu la place à l’idée du recommencement. Je n’ai pas trouvé factice la scène finale qui résume cette transformation du sentiment de la vie comme flux plutôt que comme instant irrémédiable que le film essaie de montrer. « Maladroit » peut-être par moment, « ridicule », jamais. Tu connais déjà le chemin du détail des mes arguments en faveur du film, mais à tout hasard, pour d’autres : https://newstrum.wordpress.com/2018/11/24/amanda-de-mikhael-hers-elvis-has-left-the-building/

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    • Tu fais bien de renvoyer vers ton article qui développe des arguments solides en faveur du film.
      Néanmoins, et avec un certain recul pris sur le film (dont je ne conteste pas certaines qualités par ailleurs), j’ai vraiment du mal avec cette scène finale qui semble elle-aussi soufflée par les références de l’école de cinéma (j’ai l’impression d’entendre Godard qui dit qu’il va se remettre au tennis). Je crois que la forme très « scolaire » me dérange, car je ne la trouve aucunement transcendée par le fond. « Primrose Hill », seul autre film de Hers que j’ai vu jusqu’ici, avait su dépasser ce tic auteuriste (qui le guettait pourtant dès le départ) en s’accordant sur les humeurs et l’air du temps. Ici, la tentation réaliste ne lui va guère. Quand je pense à Truffaut, je pense à cette vision de la ville qui traverse « les quatre cents coups », mais qui participe d’une autre dynamique autour d’un sujet pourtant tout aussi grave et qui touche à l’enfance. En effet, manque ici le romanesque de Truffaut, et Hers s’oriente davantage vers une veine rohmérienne (ce qui n’est nullement rédhibitoire à mes yeux car j’adore Rohmer). Plus proche sans doute par le sujet, je pense aussi à « Ponette » de Jacques Doillon qui mettait vraiment l’enfant au cœur du dispositif, et qui m’avait semblé plus émouvant. Bref, je suis passé à côté, ou bien c’est Hers qui m’est passé au-dessus, je ne sais pas.

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    • Il faut ! car nombreux sont les avis qui ne s’accordent pas avec le mien. 🙂
      D’aucun trouveront ce moment clé du film tout à fait réussi, moi il a fini de m’en sortir, anéantissant par là-même tout espoir de m’émouvoir au cours des séquences en conséquences. Mais ce qui ne fonctionne pas sur moi, fera peut-être effet sur d’autres.

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  5. Le revendeur de vyniles au coin de la rue ? Diantre, je retrouve l’enfance de mon père au coin d’un site-toile. Je suis content de trouver un avis plus globalement négatif chez toi qui lui laisses habituellement une place modeste ; le ton est toujours plus léger dans des maelströms plus lourds, tu ne trouves pas ?

    « Le commun des transports », miam !

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  6. Je suis en général bon public, même quand je n’aime pas (trop). C’est parfois plus difficile de cerner les bonnes raisons qui nous conduisent à dire qu’un film ne nous plait pas, plutôt qu’à défendre les qualités de ceux qui nous ont emballés. Je me refuse en général à sombrer dans l’excès lexical et imagier adopté par certains pourfendeurs des colonnes de Libé ou autres canards observateurs (les avis lapidaires de François Forestier me font parfois sourire ceci dit, même s’ils se dissimulent derrière certaines facilités), ce qui parfois donne un peu d’air à un texte censé laminer. J’espère que ma prochaine chronique ne viendra pas enfoncer tout cet argumentaire. 😀

    « Le commun des transports », merci, mais honnêtement il n’était pas très difficile à placer, et je crois hélas, que ce n’est pas la première fois que je le sors. 😉

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  7. Ouille tu tuuuues ! Et honnêtement, ca fait pas de mal de voir une critique plus dure. Je viens de voir le film, j’ai plutôt aimé (même si je n’en suis pas non plus sortie bouleversée) mais rien à voir avec le fameux chef-d’oeuvre annoncé par tous. Mais effectivement, tu appuies bien les choses qui m’ont gênée et pourtant encore une fois j’ai plutôt apprécié ce visionnage (qui ne perdurera pas).

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    • Eh oui, c’est moi le killer cette fois-ci. 😉
      Mais je ne nie pas par ailleurs des qualités qui ont su en séduire d’autres que moi. Strum à d’ailleurs rédigé un très beau texte sur « Amanda ». J’avoue avoir quelques difficultés avec ces films qui sentent l’école de cinéma parisiennne, sorte de cinéma pour happy few, sorti d’un petit milieu (Isaure Multrier, petite debutante pleine d’avenir certes, baigne dedans quand même) Hers me rappelant parfois le style d’Assayas. J’ai beaucoup les écouter commenter leurs films, mais j’ai parfois du mal à m’identifier. Rien n’est figé néanmoins, car j’avais été par ailleurs plutôt séduit par un de ses moyens métrages.

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