MANHUNTER

La part des ténèbres

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« Débarquer dans un marécage, marcher à travers bois et dans quelque poste de l’intérieur, se sentir encerclé par cette sauvagerie, cette absolue sauvagerie – toute cette vie mystérieuse des solitudes, qui s’agite dans la forêt, dans la jungle, dans le cœur de l’homme sauvage. Il n’y a pas non plus d’initiation à ces mystères. Il faut vivre au milieu de l’incompréhensible, et cela est détestable. En outre, il en émane une fascination qui fait son œuvre sur notre homme. La fascination, comprenez-vous, de l’abominable. »

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, 1899.

« You live with me, don’t you ? »

Miami Vice, Shadow in the Dark, Saison 3, épisode 6, 1986.

Il n’y a pas de plus grande solitude que celle du tigre dans la jungle. Peut-être… qu’en suivant le Bushido de Jean-Pierre Melville, Michael Mann s’est trouvé le goût de la traque des grands fauves, une fascination pour ces redoutables tueurs au souffle chaud, soyeux et sanguinaires, effrayants et captivants. Dans la mathématique de « Manhunter », la proie et le chasseur ne font plus qu’un. Et si le cinéaste part à la chasse, ici la proie est le chasseur.

Tout cynégète instruit a minima sait que la chasse à l’homme est de très loin la plus dangereuse, « de toute la distance qui sépare l’homme de l’animal » dit même Balzac. L’écrivain Thomas Harris sait cela, c’est certain, particulièrement lorsqu’il rédige son roman « Dragon Rouge » dont Michael Mann tire son scénario. Celui-ci présage du silence, proclamant la venue en ce monde de l’homme le plus dangereux, cannibale en série et prince des psychopathes, le lecteur Hannibal qu’il prend bien soin de maintenir derrière de solides barreaux. La Bête est ici hors d’état de nuire. En apparence, seulement.

Michael Mann a toujours été un familier de l’univers carcéral. Il prend donc soin de le placer dans une cage psychiatrique, soumis à la suprême autorité d’une blancheur clinique, sans aspérité et sans zone d’ombre, réfrigéré par les lumières de Spinotti, son chef opérateur prénommé Dante – autant dire qu’il est du cercle des initiés. En esthète qui se respecte, il reconnaît sa supériorité, la place en haute estime et en sécurité au musée (le Richard Meier d’Atlanta), l’expose tel un trophée, une œuvre d’art. Mais il choisit de le montrer peu, sans doute pour en augmenter la valeur. Ce rôle en diable, Michael Mann avait d’abord pensé le proposer à son vieux rival William Friedkin, le marionnettiste de « l’Exorciste » et de « La Chasse » (« Cruising »). Une provocation qu’il déclina. Le rôle échut ainsi au shakespearien Brian Cox, qui lui procure toute la superbe que réclame le vil docteur, animal à sang froid mais à la malice toujours en éveil, bien différent de ce gourmet cabot immortalisé par Anthony Hopkins quelques années plus tard. Même contenue derrière les froides colonnes d’acier qui délimitent sa cellule, une certaine puissance se dégage, suffocante et intrigante. Sa présence à elle-seule réveille la part d’ombre maligne qui sommeille en chaque être, elle active le poison intérieur nécessaire à la traque d’un autre faiseur de malheur.

« Un autre signe parut dans le ciel » dit Jean dans l’Apocalypse. Le bleu profond et immaculé, celui du firmament qui se reflète dans la mer, célèbre l’ouverture de la chasse. Mann entraîne immédiatement le spectateur à la rencontre de Will Graham, profileur en retrait, ex-FBI, qui a fui vers la plage, a fait le choix du soleil de Floride pour veiller sur sa famille, la côte comme refuge salutaire, les flots comme éventuelle échappatoire. La baie vitrée largement ouverte sur les vagues, la vision peut s’en aller vers le lointain, sans entrave, tel le regard de Sonny dans « Miami Vice », tel le « Hacker » Hathaway lorsqu’il descend de l’avion « comme un homme libre ». Le réalisateur, qui ne se complait en rien dans l’excès de style, demande à Spinotti de baigner le couple Graham dans un cocon monochrome, un éclairage d’un bleu intense (celui des étoiles les plus chaudes de l’univers), qui repeint l’espace design et protecteur de la villa que Mann emprunte à l’artiste Robert Rauschenberg. Une main tendue par un ami flic, quelques clichés d’une famille avec mari, femme et enfants, suffiront à le convaincre de reprendre du service.

Michael Mann, après deux ans d’exil sur petit écran depuis le naufrage de « la forteresse noire », abandonne les agents de Miami à leurs trafics en tous genres, part avec dans ses valises Dennis Farina, Kim Greist et même Michael Talbott (dans un petit rôle). Il embarque même la télé avec lui (tel l’énervé Pacino dans « Heat »), pour la disposer dans les bureaux des enquêteurs, dans la chambre de l’hôtel, au milieu du salon du tueur, lucarnes dans lesquelles ressassent les existences détruites, où l’on fantasme sur la vie des autres. Les rêves font partie intégrante de « Manhunter », ils sont la porte d’entrée de la psyché, celle qui coulisse devant Will Graham (impressionnant William Petersen qui sort à peine du cauchemar friedkinien « To Live and Die in L.A. ») à la villa des Leeds lorsqu’il brave l’avertissement des bandeaux de la police (do not cross), comme par effraction. Ses armes : un dictaphone, un appareil photo, son imagination.

Graham s’en remet donc à ses visions, à ses obsessions, contemple l’étendue du désastre comme le fera Dillinger dans le poste de poste police à la fin de « Public Enemies ». « Smell yourself » lui conseillait Lektor depuis sa cellule. Ce qui distingue alors le traqueur du tueur se réduit à ce qui distance Hanna le policier de McCauley le braqueur de « Heat », ce que partage Crockett le flic de Miami avec Burnett son alter-ego undercover, une paroi pas plus épaisse que la vitre de la caméra qui sépare le réalisateur du sujet qu’il filme. Depuis ses débuts, Michael Mann a toujours été un cinéaste en immersion, « je m’immerge dans un film comme un acteur se glisse dans la peau d’un personnage » dit-il, « tout ce que je suis, c’est ce que je poursuis » dit encore Vincent Hanna dans « Heat ».

Partagé entre le 6ème sens du traqueur et la tête du tueur, à fleur de peau, le réalisateur entend ainsi composer un univers mental, un film à sensations comme un film de sensations, bien au-delà d’un simple thriller. La vue, les vitres, les images fixes et réfléchies jalonnent le cours de l’enquête, la clé des sens qui permettront au profileur de rejoindre « la petite souris » (« Tooth fairy » tel est le joli nom du lunatic tueur de la pleine Lune) jusque dans son trou, au cœur de sa jungle. Mais le toucher prend aussi sa pleine dimension, pour mieux sentir le souffle chaud de la bête, s’imprégner de ses lignes et de ses bosses. C’est là tout le sens d’une des scènes les plus mémorables, qui amène une jeune aveugle, guidée par le psychopathe en carence affective, à se coucher sur la fourrure d’un tigre en sommeil. L’émotion ressentie par la jeune femme devient par un effet d’induction une chaleur qui envahit le corps du géant en arrière-plan, qui fond de plaisir, qui sent venir une mutation.

Éveille, ô éveille toi !
Dormeur du royaume des ombres,
Éveille-toi et respire !
Je suis en toi et toi en moi,
En un amour mutuel et divin.

Ainsi s’exprime le poète William Blake, peintre du « Dragon Rouge » que Tom Noonan (interprète du tueur) était censé arborer en tatouage sur le torse. La bande-son atmosphérique, qui doit autant à Michel Rubini (un familier des « Prédateurs » de Tony Scott) qu’aux nappes germano-expressionnistes de Klaus Schulze (faute de pouvoir à nouveau se laisser bercer de Tangerine Dream), ajoute l’ouïe à la combinaison sensorielle, et confine à la frénésie lors d’un siège final à la Peckinpah, où les miroirs volent en éclats « In-A-Gadda-Da-Vida », au fil du rasoir des metal guitars tendu par une chenille psychédélique devenue papillon de fer.

Des deux hommes frappés du « syndrome de la médaille », tel que formulé par le réalisateur (« ce moment où les personnalités deviennent les facettes d’une seule et même pièce » explicite Axel Cadieux dans « l’horizon de Michael Mann »), il ne devra demeurer qu’un seul à la fin, à l’abandon, amoureux solitaire comme le sont tous les animaux tristes des films de Michael Mann.

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27 réflexions sur “MANHUNTER

    • Tu verras, le film de Mann est très différent de celui de Ratner qui s’inscrit davantage dans la ligne initiée par « le silence des agneaux ». Ici, il s’agit d’un film beaucoup plus marqué par son auteur, qui est d’ailleurs à l’origine du projet. Il compose un espace mental à l’écran, en contrôle toutes les dimensions, de manière aussi obsessionnelle que peut l’être son tueur ou son profileur. Le film anticipé d’ailleurs toute la vague des séries criminelles scientifiques qui s’intéressent aux serial killers.

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  1. Étrangement sous estimée cette 1ère adaptation du ‘Dragon rouge’ de Harris, y a pourtant pas photo avec avec celle ‘tâcheronnée’ de Ratner !!
    Flop lors de sa sortie ( comme beaucoup d’autres en ces débuts 80’s ), le film est en passe de devenir ‘culte’ de nos jours. Avec Heat le(les) meilleurs Mann.
    Mention ++ pour l’ensemble du casting, carrément +++ pour Cox & Noonan.

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    • Petersen est sans doute l’acteur qui me fascine le plus dans ce film, totalement immergé dans son rôle de profileur, habité par les ténèbres et une forme de mélancolie propre à tous les personnages des films de Mann.

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  2. Un excellent texte pour une tuerie esthétique et atmosphérique des 80’s !
    En flic regardant au fond des abysses, Petersen est fascinant. L’intériorité de son jeu tente constamment de contenir la part d’ombre de son personnage. J’aime aussi beaucoup Tom Noonan dont le physique inquiétant a fait entrer son Francis Dolarhyde dans la catégorie des grands psycho killers du 7ème art…
    Malgré tout, j’ai toujours eu un peu de mal avec ce final « à la Peckinpah », climax convenu (bien que visuellement irréprochable) en totale rupture avec l’ambiguïté dans laquelle baigne tout le film. Je préfère la conclusion du bouquin de Thomas Harris (une claque littéraire d’une noirceur insondable), plus subtile, tout en suspense… et pourtant bien présente dans l’adaptation sans âme et sans point de vue commise par le réal de « Rush Hour 3″…

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    • La fin est tout à fait raccord avec l’univers de Mann, qui s’affranchit volontairement du livre. Il n’a jamais caché son admiration pour Peckinpah et sa manière de dilater les scènes de violence. Je pense qu’il est aujourd’hui un de ses plus importants héritiers.
      Pas vu la version de Ratner mais j’avoue que le nom même du réalisateur de « X-Men 3 » a tendance a me faire fuir. Je crois de De Laurentiis avait envoyé un script à Mann pour lui proposer le remake. Ce dernier n’a même pas daigné y jeter un coup d’œil.

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  3. Le meilleur volet avec le suivant d’une saga qui a quand même bien senti la daube entre un Ridley Scott graveleux, une réadaptation de Ratner complètement anecdotique et impersonnelle et un prequel que je n’ai même pas regardé en entier. Mann fait dans le subtil, montrant encore moins Lecter que Levine, mais à chaque apparition il sait quoi en faire. Graham a l’air complètement paralysé et anéanti et l’autre à son aise, comme si le prisonnier n’était pas celui que l’on croit. De même, le personnage de Tom Noonan est très bien travaillé également. Puis le climax sur In-A-Gadda-Da-Vida est génial.

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    • Dans les bonus de la dernière édition, dans une analyse très pertinente, Axel Cadieux revient justement sur cette scène entre Graham et Lektor dans la cellule. Tournée au millimètre, elle montre en effet que la prison des névroses concerne les deux personnages, l’un les ayant totalement domptées, l’autre en étant encore l’esclave. On ne sait alors lequel des deux est le plus dangereux.
      J’aime aussi cette lecture qui voudrait que Graham rencontre ici le Diable qui lui a jeté un sort, faisant de Manhunter un véritable film de possession (d’où l’idée de Mann d’envisager un temps friedkin dans le rôle de Lektor).

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      • Pas acheté la nouvelle édition (j’ai eu la précédente pour trois fois rien il y a un moment maintenant). Mais pour connaître Cadieux par Sofilm ou twitter, cela doit être intéressant.
        Puis il y a une grande tension entre les deux personnages. Graham n’est pas tranquille alors que Lecter est très posé. Lecter gagne la partie car il réussit à faire fuir sa victime qui n’est toujours pas passé à autre chose. D’ailleurs cela me fait penser qu’un jour il faudrait que je finisse la série Hannibal.

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        • Le choix du musée d’Atlanta pour figurer l’univers carcéral est aussi une brillante idée, avec ses multiples rampes. Je pense aussi à l’hôtel très futuriste dans lequel se rend Graham, avec cet ascenseur filmé en contre plongée qui s’élève dans une sorte de vaisseau spatial en forme de cage thoracique. On se croirait dans Alien !

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          • Ne pas montrer l’agression de Lecter sur Graham est une bonne idée aussi. Cela permet de se focaliser sur le post-traumatique et pas sur le trauma lui-même. Là où Ratner la balancera dès l’introduction.
            Je n’ai vu que la première saison. C’était souvent du procedural avec une enquête par épisode, mais tu avais quand même un tronc commun intéressant et Mads Mikkelsen était excellent en Lecter.

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            • Et puis je crois que formellement et esthétiquement, entre Ratner et Mann, y a pas photo (ou plutôt il y a une sacré photo de différence). 😉
              Mads, c’est terrible, tombe presque sous le sens pour le rôle. Même si j’aurais bien vu un Kevin Spacey.

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              • Ratner tu regarde ses films précédents ou suivants, tu as tout compris. Le mec a toujours été un tâcheron et cela se confirme d’autant plus ici ou avec un The last stand où il n’est pas du tout dans son élément. Mann c’est déjà autre chose, d’autant que c’est son film post The keep qui lui a fait beaucoup de mal.

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  4. Bonsoir mon prince,
    Une nouvelle fois, tu magnifies avec brio le film de Mann. En effet, ce n’est pas un exercice de style. Ce n’est pas une pochade.C’est une oeuvre aboutie à part entière.La réalisation est très structurée et élaborée plan par plan. L’ensemble s’appuie également sur une photo hallucinante. La BO vient aussi poser cette atmosphère tendue et électrique. Mann sonde des brumes intérieures ou les âmes perdues n’ont comme seule quête l’expression de la toute puissance et la destruction.
    Dévastation de la famille qui est figée sur une photo ou un film dans des scènes idylliques, insupportables mais au combien convoitées et fantasmées.
    Éradiquer le killer pour le héros va passer par l’identification mentale et subjective de la psyché maléfique et sordide de ce prédateur.
    Jeu d’assimilation d’un mode opératoire de la pensée déstructurée, destructrice, projections macabres s’entremêlent dans des résonances en miroir de cette folie au risque de basculer dans l’anéantissement .
    La glace, le reflet sont les supports de l’investigation dans cette plongée psychologique quasiment dissociative.
    Le dragon rouge se cache dans les angles morts des miroirs de l’esprit et le stopper s’avère une entreprise mortifère sur le plan de la santé mentale.
    Merci princecranoir pour ton excellent article.

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    • Je te remercie pour ces louanges et suis ravi que tes mots, pesés et pertinents, enfin prennent leur juste place en ces colonnes.
      Le miroir, ustensile indispensable au pervers narcissique que représente Dollarhyde (son nom déjà célèbre la rencontre de deux démons), et qu’il vient placer dans les orbites de ses victimes. La scène qu’en tire Mann confiné à l’étrange, pas si éloignée du fantastique de « la forteresse noire » et de son entité démoniaque Molasar (princecranoir 😉) qui disait d’ailleurs à son adorateur : « je viens de toi ».

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