Les trente-neuf marches

Fuir et laisser courir

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« La série des James Bond représente nettement une caricature grossière et malhabile de toute l’œuvre hitchcockienne. »

François Truffaut dans la préface de Le Cinéma selon Alfred Hitchcock, Robert Laffont, 1966.

En Ecosse, il y a des montagnes, des landes et des moutons, un peu comme « en Suisse, ils ont les lacs et le chocolat » disait Alfred Hitchcock. Certains auront peut-être en mémoire la DB5 garée au bord de la rivière Etive et James Bond en contemplation du Glen qui le mène sur la route de « Skyfall ». En rentrant au bercail, il marche sans le savoir dans les pas d’un autre fugitif qui, sous plusieurs aspects, peut être considéré comme son inspirateur. Cet homme aux abois se nomme Richard Hannay, et il se débat comme un diable pour dire toute la vérité sur « Les Trente-neuf Marches ».

On a beaucoup disserté sur l’influence indéniable qu’exerça « la mort aux trousses » sur la mise en place des codes du film d’action moderne, codes que les premières adaptations cinématographiques des tribulations du Double-Zéro-Sept se sont chargées de graver dans les tables de la notoriété. On sait moins à quel point Ian Fleming lui-même s’était largement nourri des films d’espionnage qu’Hitchcock réalisa durant la période précédant la Seconde Guerre Mondiale. On peut ainsi voir « les 39 marches » comme une sorte de prémices aux aventures rocambolesques du play-boy de Sa Majesté, autant qu’un palimpseste sur lequel Hitchcock s’appuiera pour signer son chef d’œuvre indémodable de la période américaine.

« Mon héros est un homme ordinaire à qui il arrive des choses étranges, plutôt que l’inverse » aimait à répéter le maître du suspense. Si Robert Donat fait figure de désinvolte beau gosse à fine moustache façon Errol Flynn (il s’était d’ailleurs vu proposer le rôle du « Captain Blood »), il n’a pas encore atteint la consécration que ce film va justement lui apporter. Il n’est pour l’heure qu’un client lambda qui s’achète un ticket au Music-Hall, partageant un fauteuil d’orchestre avec les spectateurs qui le suivent sur le grand écran. Mais pour mieux l’habiller de mystère et faire peser quelques soupçons sur sa personne, le metteur en scène choisit de l’introduire de dos, comme un homme dans la foule. Sera-t-il le coupable ou la victime de cette histoire ?

Le cinéaste laisse d’emblée planer l’ombre du doute dans l’esprit du spectateur. Lui qui préconise en général que l’on ait un coup d’avance sur les personnages, le maître du suspense fait de sa scène d’introduction un lieu d’expectative, où il démontrera en bout de course que l’homme averti s’avérait être celui qui en savait trop. Hitchcock tient à mettre à profit le récent succès de « The man who knew too much » pour s’atteler à ce projet plus personnel d’adaptation du roman de John Buchan « Les 39 Marches », autre affaire épineuse qu’il transpose dans le contexte paranoïaque de l’entre-deux-guerres, où la tension à l’international est à son comble, où s’ourdissent les pires complots et s’éventent les secrets d’Etat dans le creux de l’oreille des espionnes aux yeux bleus.

L’actrice allemande Lucie Mannheim les a très clairs justement, et sous son pseudo d’Annabella Smith, elle préfère au titre d’espionne celui d’agent, comme l’aurait sans doute revendiqué le héros de Fleming. Bien qu’il trouvât que les blondes fissent de meilleures victimes, c’est sans état d’âme qu’il expédie fissa la jolie brune ad patres et son éphémère chevalier servant recta dans le marigot des ennuis. Si le publicitaire Roger Thornhill deviendra le très convoité Kaplan bien malgré lui, c’est au contraire pour mieux sauver sa peau que Richard Hannay multiplie les identités, astuces pour le moins improvisées afin de gagner du temps et du terrain sur ses multiples poursuivants.

« Motion is action » écrivait dans ses notes personnelles cet Hitchcock qui savait mieux que quiconque nous faire marcher (ou courir en l’occurrence). Ce credo il le respecte ici à la lettre, montrant un quidam déboussolé, dépassé par les évènements, rattrapé par l’information (les journaux le suivent à la trace), ou par quelque machine volante sortie d’un film de science-fiction (c’est en tout cas l’impression que dut faire ce prototype d’autogyre chez les spectateurs de l’époque). Traqué par la police comme par d’obscurs agents ennemis bien décidés à l’empêcher de révéler le pot-aux-roses, Hannay devient aux yeux du spectateur qui partage sa fuite éperdue vers le Nord (« by Northwest » ?) une sorte de « H le maudit » qui sifflote sans cesse un air obsédant.

Hitchcock, (« capable de maîtriser le parlant sans rien perdre de la densité visuelle et plastique du muet » nous dit Jacques Lourcelles) a toujours montré sa déférence envers les maîtres germaniques. Si Fritz Lang constitue un de ses modèles avérés (il dirigea d’ailleurs Peter Lorre dans la version anglaise de « l’homme qui en savait trop »), Murnau (qu’il rencontra sur le plateau du « Dernier des Hommes » à Berlin) en est un autre considérable. Ainsi, l’irruption du citadin en cavale dans le cadre très austère d’une ferme de la lointaine Ecosse évoque autant l’idylle entre ville et campagne de « l’Aurore » (les lumières nocturnes dans la rustique chaumière en témoignent) que le drame de la « City girl » prisonnière des griffes du monde rural. On peut dire qu’Hitchcock n’y va pas avec le dos de la cuiller à thé dans son portrait de la fermière émoustillée (« j’ai basé ça sur une histoire cochonne » expliquait Hitch à Truffaut) et du cul-terreux écossais perçu comme un cul-béni renfrogné et vénal.

« The Lord bless thee » est-il inscrit néanmoins en exergue de son livre de cantiques qui sauvera miraculeusement Hannay d’une mort assurée. Ce coquin de Sir Alfred, élevé à l’Ostie catholique de sa mère Emma, n’hésite alors plus à faire de son infortuné héros un incorrigible fripon qui ne se prive pas d’étreindre fermement la première blonde qui passe à portée de bouche. Donat et Madeleine Carroll (prise elle aussi dans le torrent des avatars) font de faux-amants menottés pour le meilleur et pour le pire, contraints à une promiscuité à haute teneur érotique. Ces enchaînés du dernier acte ajoutent un zeste de polissonnerie à une suite de péripéties menées sur un tempo endiablé. Sans véritable moment de répit, ballotant protagonistes et spectateurs d’une scène à l’autre comme un artiste en tournée, le voyage épique au bout de ces « 39 Marches » fait figure à bien des égards de grand Bond en avant dans l’histoire du film d’action.

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20 réflexions sur “Les trente-neuf marches

  1. Ton « que les blondes fissent » est admirable, comme ce film qui court vite.
    Les 2 « enchaînés » ici m’ont toujours paru plus comiques qu’érotiques. Mais mon souvenir est un peu lointain.

    vu proposé, ah ah ah !

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  2. Bon jour,
    Excellent article.
    Quant aux : « faux-amants menottés pour le meilleur et pour le pire » Alfred avait laissé les deux protagonistes menottés toute l’après-midi alors qu’il tournait la première scène du film. Alfred était parait-il d’un sadisme (de bon aloi ?(sic)) reconnu 🙂
    Max-Louis

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    • Pour obtenir un bon film, il faut parfois exiger des ses acteurs quelques souffrances. Il est vrai que Hitchcock pouvait être parfois un peu rude. Certaines actrices n’en ont d’ailleurs pas gardé un très bon souvenir.
      Merci de votre passage Max-Louis.

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  3. Un grand classique hitchcockien qui ne prend pas de ride ou presque, comme tant de films du maitre du suspense. On reste tout de même loin du tout puissant et nettement moins inquiet, et donc nettement moins intéressant, 007. Fort heureusement.

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    • Le films de Bond se sont ostensiblement appuyés sur « la mort aux trousses » dont le rythme et l’enchaînement des péripéties tiennent beaucoup des « 39 marches », tout comme « Cinquième Colonne » du même réalisateur. Par ricochet, les mésaventures de Robert Donat dans le film peuvent apparaître comme « bondesques ». La Scottish touch s’ajoute à ce cousinage qui semble plus évident encore dans le récent « Skyfall », ce qui fait des « 39 marches » un film éminemment moderne.

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      • Certes au niveau du rythme, mais Bond dans sa version cinematographique, avec quelques variantes certes, c’est surtout un fantasme adolescent masculin : héros invincible, mais qui reste propre sur sur lui tout en tuant moult méchants, et qui trouve aussi le temps de faire tomber toutes les filles. Loin du thème hitchcockien de l’homme en fuite faussement accusé qui doit prouver son innocence. Je ne suis pas (plus) très amateur de la franchise des 007 je dois dire, avatar d’un cinéma plus industriel auquel échappera toujours le grand Hitch et son style distinctif.

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        • Nous sommes bien d’accord, il s’agit avant tout, et je dirais même exclusivement, au niveau du rythme que les films de Bond se sont calés sur ces modèles Hitchcockiens, tout comme bon nombre de films d’actions des années 90/2000 d’ailleurs : je pense à un film de John Woo, « Paycheck », adapté de Dick mais qui est bâti sur une structure éminemment Hitchcockienne, ou « Ennemi d’état » de Tony Scott pour ne citer que ceux-là. Il s’avère que « Skyfall » de Mendes paie son tribut à travers une citation visuelle explicite.

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  4. Excellent article,
    J’ai vu ce film il y a longtemps et ton analyse me donne envie de le visionner à nouveau. J’ai regardé il y a peu  » young and innocent », opus de la période anglaise également. On reste dans la thématique de l’homme en cavale et de l’accusé innocent. Je le conseille vivement aussi car comme le dit le réalisateur lui-même :  » un film n’est pas une tranche de vie mais c’est une tranche de gâteau ».

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