The DEAD Don’t DIE

Juste la fin du monde

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« Les zombies constituent simplement un phénomène qui exacerbe les problèmes de notre société. Leur fonction est politique. »

George A. Romero, in Les 4 résurrections de George Romero, Mad Movies Culte n°1, août 2005.

« (…) Car chacun sait que l’air ambiant, que ce soit à terre ou sur mer, est effroyablement infesté par les misères sans nom que les innombrables mortels ont exhalées avec leur dernier souffle. »

Herman Melville, Moby Dick, 1851.

L’heure a sonné, l’enfer est saturé, les animaux ont pris la poudre d’escampette car les défunts reviennent marcher sur les pas des vivants. Les morts se relèvent, cannibales affamés, ils ne veulent plus du repos éternel. La rengaine est connue, on sait par cœur son refrain, il tourne en boucle depuis près d’un demi-siècle. Depuis que George Romero a déterré ses macchabées d’entre les tombes, on ne compte plus les films et les séries qui nous prédisent le réveil des morts. C’est désormais au tour de Jim Jarmusch de s’y coller. Le dandy chausse ses lunettes noires pour s’enfoncer dans les nuits blanches de « the Dead Don’t Die », une farce macabre qui se déplie au rythme alangui d’une scie country traînée du bout des cordes par le zombie Sturgill Simpson.

Ce n’est pas la première fois que Jim Jarmusch ressuscite les morts. Dans « Only lovers left alive », il s’intéressait aux plaisirs nocturnes d’un couple de vampires assoiffés de littérature, de ruines et de rock décadent, méprisant au passage les us et coutumes des « zombies » diurnes englués dans leurs existences lobotomisées et leur inculture crasse. Suivant la définition établie par Romero dans les années soixante, le zombie de « the Dead Don’t Die » est un être de chair morte qui se nourrit de chair vive, « vulnérable isolément mais invincible par sa prolifération massive » (selon le code Romero), qui ne se meut que pour satisfaire des besoins vitaux élémentaires : se nourrir et contaminer, mais aussi trouver de la picole et du Xanax, avoir le Bluetooth et le Wifi, acheter des flingues et des outils ou se gaver de jouets et de bonbons.

Ils sortent de terre pour satisfaire à des besoins primaires, mus par des stimuli et des comportements prescrits par nos sociétés consuméristes. Cette soirée des trépassés concoctée par Jim Jarmusch revisite autant « la Nuit des Morts-Vivants » que « Dawn of the Dead », quand les zombies tarte-à-la-crème de Romero investissaient les rayons d’un immense supermarché. Le mort réanimé y est rétrogradé au degré zéro de l’humanité (« she’s just undead » rappelle-t-on dans le film), à ses instincts conditionnés. Pantin désarticulé, il est la proie malgré lui de « l’idiotie du réel » selon les termes de Jean-François Rauger.

Jim Jarmusch les lâche par dizaines dans les rues d’une bourgade endormie de la cambrousse états-unienne, « a Real Nice Place » comme l’indique le panneau à l’adresse des visiteurs. Centerville, USA, c’est un peu son « Twin Peaks », avec ces citoyens ordinaires et néanmoins singuliers, comme cet Hermit Bob à la barbe buissonnière qui s’exprime par la voix rocailleuse de Tom Waits, ou ce pompiste Geek qui carbure aux comics et aux fanzines. Caleb Jones en connaît un rayon sur le fantastique, lui qu’on a vu en X-man ou dans le « Get out » de Jordan Peele, il sait qu’il faut « tuer la tête » du zombie pour en venir à bout. La mort rôde partout dans le film, et ce dès le plan d’ouverture qui nous propose de découvrir les lieux en passant par le cimetière. Elle traversait déjà la plupart des films précédents du réalisateur. Projetant son ombre entre « Dead Man » et « Ghost Dog », la faucheuse s’invitait évidemment au bal des vampires de « Only lovers left alive » tandis qu’apparaissait furtivement le fantôme d’Elvis à Memphis dans « Mystery train ».

Dans « Permanent Vacation », son tout premier film, on devinait la mort en embuscade au coin d’une rue délabrée de Downtown Manhattan, bruissant dans l’esprit dérangé d’un vétéran du Vietnam. Sara Driver, sa productrice de l’époque, se retrouve ici exhumée du passé, clopinant sur le bitume de Centerville en compagnie d’un Iggy plus très frais, monté sur talons hauts période destroy,  tous deux décavés, décomposés, périmés, toujours accrocs au café, mais plus trop à la cigarette. Il faut dire que l’humanité s’est bien chargée d’empoisonner sa planète autrement, usant de méthodes de forage qui lui ont fait perdre la boussole. A moins qu’il ne s’agisse d’un « Plan 9 » fomenté par quelque extra-terrestre.

« Tout cela va mal finir » répète à l’envi Ronnie, l’adjoint du sheriff servi par un stoïque Adam Driver (qui glisse de « Paterson » à Peterson), il en est certain, c’est écrit. Son Chef Cliff quant à lui, campé par l’inénarrable Bill Murray, chavire et chancèle à la vue des premiers cadavres, décontenancé, aux « limits of control ». Il en va de même de son adjointe Mindy (Chloë Sevigny) qui se sent elle-aussi bien désarmée face à l’émergence d’un phénomène qui n’épargne personne, pas même celle qui fait le meilleur café de la ville. Le zombie a pour lui d’être l’absolue manifestation de l’arbitraire, et donc de l’équité : il ne choisit pas ses victimes, et par lui tout le monde a droit à sa résurrection, que l’on soit serveuse, gérant de motel ou hipsters venus de Pittsburgh (ou de Cleveland ?), que l’on soit golfeurs frappés par la foudre ou ivrogne promise à la fosse commune, que l’on soit quincailler à la peau noire ou fermier suprématiste blanc, tous peuvent prétendre à une deuxième chance au clair de lune.

« The world is perfect, appreciate the details » lâche Dean, le livreur philosophe livré à la sagesse d’un ex du Wu-Tang. Alors, plutôt que de se fourvoyer dans une fresque horrifique aux enjeux éculés, Jarmusch préfère se perdre dans ses motifs de prédilection, citer et ressusciter, prendre des voies anarchiques, emprunter des destins sans issue pour mieux braver l’inéluctable avec nonchalance, élégance et sérénité. « The Dead Don’t Die » titube entre Ed Wood et Quentin Dupieux, entre l’être absurde et le néant narratif, piétine, tourne en boucle comme un sample, s’obstine comme sa chanson titre qui finit par agacer même les plus patients. Mais c’est pourtant sans condescendance aucune (tout au plus une pointe de provoc et un soupçon d’autodérision) que Jarmusch tord le genre vers la blague, comme s’il n’était question que de faux débat, d’évidence. Il préfère appréhender avec un sourire contagieux, sinon fataliste, cette fin attendue qui nous est promise à tous.

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38 réflexions sur “The DEAD Don’t DIE

  1. Ah il me faut voir aussi le plus récent Jarmusch ! Que ce film me fait envie. Et non je ne lirai pas une seule ligne, PAS UNE SEULE, de cette chronique car (pour croiser les conversations entre les billets) je préfère aussi avoir une surprise totale de ce qu’est le film directement en salle (même pas une image si possible, pas un acteur). Mais je reviendrai dès que possible, promis. 😉

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  2. Bon jour,
    Excellent article !
    Je ne connais pas trop ce genre même si j’ai eu l’occasion d’en voir quelques-uns. Cependant pour ma part j’ai a-do-ré le le film : « Shaun Of the Dead ». Une comédie d’horreur avec des bons acteurs.rices même si le scénario est léger. Des dialogues à la hauteur, une ambiance digne du genre de l’horreur au comique … bref, il me manque des qualificatifs … 🙂
    Max-Louis

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    • Merci beaucoup ! 😊
      Jarmusch utilise les mêmes codes du genre repris par Wright dans l’irrésistible « Shaun of the Dead ». Tous deux font révérence à l’œuvre de George Romero. L’ambiance de « the dead don’t die » est toutefois beaucoup plus décalée, usant d’un comique à froid, allant chercher le sourire complice du spectateur, déjouant les attentes, quitte à dérouter voire à décevoir. Ça m’a beaucoup amusé, contrairement à une flopée de critiques assassins qui sans doute espéraient y voir autre chose.

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  3. Votre article est si fluide, c’est très agréable à lire !
    Je n’ai toujours pas vu le film mais j’ai quelques appréhensions. J’ai peur que beaucoup de références cinématographiques, hommages aux premières apparitions zombiesques de la cinéma ne m’échappent. Ça m’embêterait de ne pas bien comprendre tous les clins d’oeil du film et de rester sur la touche… Est-ce qu’il est vraiment nécessaire d’avoir un « background » de connaissance sur le genre, ou est-il possible de s’en passer ?

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    • Bonjour Mathilde,
      Merci pour ce gentil mot.
      Il n’est pas nécessaire du tout de connaître la généalogie cinématographique de ce thème fantastique, les personnages/acteurs se chargent d’en rappeler les règles de base. On sent que Jarmusch s’en amuse, et tourne en dérision ces codes, sans pour autant se montrer méprisant. Les morts vivants de Jarmusch, comme ceux de Romero en leur temps, ont surtout une valeur métaphorique. Ils représentent ici la manifestation d’une culture enfouie qui se refuse à disparaître (je pense à l’hommage furtif au cinéaste Samuel Fuller), qui prend même sa revanche sur la jeune generation. Je n’en dirais pas davantage pour ne rien dévoiler de ce qui se produit, mais chacun peut tout à fait profiter du film sans avoir au préalable eu besoin d’une initiation. Il faut toutefois se laisser pénétrer de l’humour à froid du cinéaste à la toison argentée.

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  4. J’ai toujours bien aimé les films de Jarmusch, et spécialement Paterson ou Ghost Dog, que je trouvais très poétiques. Mais là, il me semble qu’il se fourvoie avec ce film de zombie que je n’ai vraiment pas envie d’aller voir (pas amatrice du genre).

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    • Je ne sais s’il se fourvoie, néanmoins la poésie a l’œuvre ici (car elle est bel et bien là) est celle de l’absurde, de la répétition. Jarmusch à toujours été un cinéaste funèbre (comme je le rappelle dans mon texte), mais aussi un artiste qui s’amuse des effets itératifs. The Dead Don’t Die, l’alittération du titre semble programmatique à ce sujet, et fait le pont avec son précédent film qui n’était pas avare de ce motif : Paterson était chauffeur à Paterson, bus driver confié à Adam Driver, amateur des poèmes de la gloire locale, Williams Carlos Williams. Le mort-vivant fait ici œuvre de facteur répétitif, être assez sommaire, trouvant son origine dans la culture populaire, et dont les comportements, liés à l’habitus de son être vif, se font répétitifs et obsessionnels. De par sa profusion, un zombie en cache souvent un autre, tout comme un zombie en vaut aussi un autre. J’y vois l’illustration de ceux décrits par le duo vampirique dans « Only Lovers…  »
      Le traitement est toutefois moins élégiaque que dans ces précédents films, davantage tourné vers la comédie décalée.
      Avis aux amateurs.

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    • Beaucoup de gens ont été déçus c’est vrai. Ceux, aficionados du genre, qui aspiraient sans doute à respect des codes. D’autres, davantage versés dans l’œuvre de Jarmusch, qui auraient voulu retrouver une forme de grâce funèbre et romantique, l’élégance élégiaque d’un cinéaste qui pourtant aime dérouter et prendre le spectateur à revers. J’y vois pour ma part la signature d’un cinéaste malicieux qui cherche d’abord à se faire plaisir. Et s’il ne s’agit assurément pas d’un titre majeur de sa carrière, cela reste à mes yeux un très bon moment de cinéma jarmuschien.

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  5. Ton texte est bien beau pour un film qui tourne en boucle autour d’une seule idée (l’humanité est foutue et c’est bien fait pour elle).
    Cela dit je ne me suis pas ennuyée et j’ai ri.
    Et les acteurs m’ont régalée.
    Jim s’en sortait 10 000 fois mieux avec ses merveilleux vampires.

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    • Pas le même registre les vampires de Jim. Le zombie mâcheur de viande n’a pas élégance autaine du buveur de sang et appelle le comique de répétition. Si tu ne t’es pas ennuyée, moi non plus (a « real cool time » chantait Igggy avec les Stooges) , et c’est bien le signe d’un film pas si faisandé qu’il n’en a l’air.
      It ain’t gonna end well, eh bien c’est bien fait pour eux/nous.

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    • J’en parle des le 2eme paragraphe, car les « zombies » sont cités par les vampires, et pas dans des termes élogieux : ils ont empoisonné leur eau, ils ont même réussi à empoisonner leur sang, se disaient ils. Déjà le theme de la préservation des ressources et la survie de l’espèce était de mise. Jarmusch traite donc cette nouvelle espèce de mort-vivant comme il se doit : par la caricature. Donc pas le même registre, pas le même angle d’approche. Cela ne l’empêche pas d’en profiter pour rendre hommages à tous ces artistes disparus (ou en voie de disparition si on inclut l’Iguane et l’ermite Tom Waits) qu’il aime tant. Sans compter, le regard rétrospectif sur sa propre œuvre passée ici au hachoir à viande.

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  6. Juste absolument sublime ton avis ! J’y suis allée hier, je me suis régalée de cette oeuvre totalement décalée, de cette nonchalance et ce stoïcisme que j’ai adoré, c’est totalement à l’opposée du rythme nerveux habituel, presque hors de propos, mais c’est du génie 😃 Gros fou rire avec la vanne sur « Star Wars » et je suis totalement fan du rôle de Tilda Swinton !

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    • Je suis ravi de constater que nos avis convergent. Merci pour le compliment. 😊
      Le côté décalé ne plaît pas à tout le monde et le discours asséné n’a pas été si bien reçu. Mais je suis bien d’accord avec toi pour prendre ce Jarmusch par bout de la décontraction, en se disant gaiement que la fin est au bout de la route de Centerville et d’ailleurs. Vu comment les choses tournent, mieux vaut en rire qu’en pleurer.
      Elle est pas mal Tilda, expert en katana avec l’accent du Loch Ness. 😀

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  7. Je ne pensais pas aimer ce film vu ses retours cannois mais même s’il a quelques moments un peu lourds, j’ai aimé le film (en précisant que j’avais détestéééééééé Only lovers left alive). J’ai pris du plaisir à voir ce film (souvent drôle !) qui parle de la société mais aussi de ce cinéphile d’aujourd’hui qui s’embourbe dans la citation au point de clamer des évidences. Le film m’a paru plus riche qu’il en a l’air. Contente de voir quelqu’un défendre ce film en tout cas !

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    • Je suis ravi de retrouver dans les rangs des courageux défenseurs de ce film !
      Tu a complètement raison sur la référence cinéphile qui s’amuse des évidences propres au genre. Je pense que beaucoup n’ont pas su le voir pour ce qu’il est vraiment.
      Je te conseille malgré tout de laisser une autre chance à « Only Lovers », il en vaut la peine. 😉

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    • Celui-ci est vraiment très différent de Paterson, et pourtant Jarmusch y cultivé aussi le goût de la répétition, des coïncidences, sorte de chambre d’écho de l’absurdité du monde qui va vers sa perte sans vraiment s’en inquiéter, à l’image du personnage interprété par Driver. C’est à la fois drôle et tragique, paradoxal et contradictoire, un peu comme les avis sur le film. 😉

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  8. Il faut vraiment que j’aille me faire mon propre avis sur ce film.
    A force de le voir partout et d’entendre surtout tout les sons de cloches sur ce film Cannois, il va falloir que je me lance.
    En tout cas, merci pour cette chronique vraiment au top.
    Bonne soirée

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    • Bonjour Laura,
      Eh bien je crois que c’est en effet la meilleure des choses à faire. Le film est suffisamment atypique pour plaire même aux spectateurs d’habitude assez éloignés du genre, comme à ceux comme moi qui en sont friands.
      Merci pour le compliment.

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  9. La bande annonce semble prometteuse, mais, de manière générale, je me méfie des films associant zombies et comédie. C’est pour ça que j’attendra quelques mois histoire de me faire avis tranquille a la maison.

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  10. Pingback: [Rétrospective 2019/5] Le tableau étoilé des films de Mai par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

  11. Vu hier et c’était sympa mais sans plus. Rien de révolutionnaire, le discours sur les hipsters fait un brin vieux con et Jarmush n’est pas le premier à l’avoir sorti. Il s’amuse de certaines choses, mais le fond n’est pas forcément fou. De même, on peut juste voir le film comme un énième film de zombie avec un casting prestigieux.

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