the HOST

Et au milieu coule une rivière

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« – Vous êtes sans doute surpris, dit l’homme, de notre peu d’hospitalité. Mais l’hospitalité n’est pas d’usage chez nous, nous n’avons pas besoin d’hôtes. »

Franz Kafka, Le Château, 1926.

De la source à l’estuaire, le fleuve se gorge et se nourrit de ce qu’il charrie du fond de son lit. Il s’enrichit, se vitalise, prend de l’ampleur, gagne du débit, s’ouvre un passage vers l’horizon, vers la consécration. La carrière du cinéaste Bong Joon-ho semble avoir emprunté un trajet similaire. Film après film, son succès et son aura à l’international n’auront cessé de croître, de gagner le respect de la critique et du public. Alors, qui mieux qu’un cinéaste palmé pour nous plonger dans les eaux troubles de Séoul, saisissant « The Host » par la queue d’un genre encore inédit au sud du 38ème parallèle ?

Bong Joon-ho a grandi près du fleuve Han, ce grand ruban d’eau douce, parfois tumultueuses, qui scinde la capitale sudiste en deux. Il se souvient même qu’un jour il a « réellement cru y voir émerger un monstre ». Le monstre en question était peut-être en réalité celui engendré par la dictature Park en place dans les années 70, ce fameux « dragon » qui caractérisait alors l’essor économique de quelques voisins de l’Est asiatique. Peut-être était-ce celui qui a grondé au cours des années 80, ce mouvement de révolte ouvrier et estudiantin qui obligea peu à peu le régime confisqué par les militaires à s’ouvrir vers la démocratie. Mais peut-être est-ce finalement le visage que la Corée donne à voir à l’aube du nouveau millénaire, une entité hybride qui pavoise sous le drapeau du libéralisme économique mais toujours sous l’étroite tutelle de l’oncle Sam.

Solidement implanté sur cette partie de la péninsule, l’hôte yankee semble être un donneur d’ordres, c’est en tout cas le reflet de la situation décrite par Bong dès le prologue de ce troisième film. Celui-ci s’appuie sur le médiatique « incident MacFarland » qui vit un militaire américain du service mortuaire de la base de Yongsan ordonner à un employé coréen de déverser près de deux cents bouteilles de formaldéhyde dans le cours d’eau voisin. Dans les années 50, les essais nucléaires du Pacifique avaient réveillé le Godzilla qui sommeillait au large des côtes japonaises. Dans « The Host », c’est une pollution aux produits chimiques qui va venir troubler les matins calmes de la moderne Séoul, suite à l’apparition d’une espèce aquatique mutante venue semer la zizanie sur les bords du fleuve. Hideux et dégénéré, fruit d’un croisement improbable entre un brochet et un batracien (à moins qu’il ne soit le bâtard rejeton d’un Alien et d’un Predator), ce keiju taillé comme un cachalot à la voracité insatiable devient le cauchemar d’autorités incapables de gérer la situation.

Se-ori est un terme coréen qui définit le droit de manger à sa faim. Le terme est employé dans le film par deux enfants survivants tant bien que mal dans les égouts de la capitale et pourrait tout autant s’appliquer à la bête qui y a élu résidence. Elle traduit aussi crûment le malaise d’une société inégalitaire et corrompue, divisée entre profiteurs et laissés pour compte abandonnés sur l’autre rive. Les protagonistes de « The Host » n’ont toutefois pas l’intention de jouer les « Parasite » dans cette chronique, simplement de faire valoir leurs droits à être sauvés, quelle que soit leur condition, quelle que soit leur tare originelle. Car à l’instar du monstre qui rôde sous la surface du fleuve, les membres de la famille Park sont des êtres imparfaits, un peu frustes, mal finis, purs produits de destins cabossés, de trajectoires inachevées. Comme les malchanceux « queutards » du « Snowpiercer » montés les derniers dans le train de la société, ils se voient exempts de toute reconnaissance, inaudibles face aux autorités, privés de leurs droits les plus essentiels.

Bong l’amuseur préfère en rire, mais la situation est pour le moins tragique. C’est le cas du jeune oncle Nam-il, qui, malgré ses études et ses diplômes se retrouve au chômage alors qu’un de ses camarades de promo, sans doute d’extraction moins modeste, a trouvé lui du travail dans une grande entreprise de téléphonie. La réussite et la consécration échappent aussi à la tante Nam-joo, archère olympique qui ne récoltera que le bronze pour avoir décoché sa flèche une seconde trop tard. Chez les Park, on est toujours à la traîne, comme si une chape de fatalité pesait de tout son poids sur leurs existences, sur leurs choix et sur leurs actes. Et c’est encore bien pire pour Gang-du, le père, pivot du récit que Bong a confié à son acteur fétiche Song Kang-ho, sous l’emprise d’une sorte de léthargie permanente qui l’oblige à faire des siestes régulières, une forme d’abattement existentiel que seul un évènement exceptionnel finira par secouer.

L’enlèvement de sa fille Hyun-seo par la créature fera sur toute la famille l’effet d’un électrochoc. Il sonne le départ d’une quête parfois picaresque, ranimera l’indignation que Nam-il avait noyée dans l’alcool, attisera le besoin de soulèvement, conduira à la désobéissance et réveillera les gestes insurrectionnels. Il sortira Gang-du de son apathie, enfin mu par l’instinct paternel dès lors qu’il entre en compétition avec la bête kidnappeuse, allégorie de la mère fugitive qui revient confisquer à la famille son bien le plus cher (Bong lui consacrera d’ailleurs son film suivant, « Mother »). A moins que son allure pataude et maladroite ne traduise une gémellité monstrueuse avec Gang-du, lui-même une sorte de mollusque aux « cheveux jaunes ».

Fort d’une virtuosité qui puise chez d’autres l’art de savoir quand accélérer ou ralentir, de savoir quoi (ne pas) montrer (au tout début, la référence aux « Jaws » de Spielberg n’est assurément pas usurpée, même si le film partage ensuite nombre de points communs avec sa « Guerre des Mondes »), il se montre capable de jongler avec fluidité avec un récit aux multiples entrées (politique, médiatique, sociale, écologique) autant qu’avec des registres variés qu’il prend un malin plaisir à déformer pour mieux surprendre (du pathétique au grotesque risible, il n’y jamais très loin dans l’objectif de Bong Joon-ho). Après nous avoir embarqués dans d’incroyables mouvements de foule remarquablement filmés dans une effervescence « carnavalesque » (selon les termes de Mandelbaum dans son brillant article du Monde), Bong traque la bête dans ses recoins les plus secrets, dans les entrailles de la cité. Au fond de son repaire crasseux, une basse-fosse immonde et inhospitalière où elle déposera sa captive parmi les restes de ses autres proies, la caméra joue la proximité, se fraye un passage dans l’exiguïté silencieuse.

« J’aimerais que ma caméra soit à la fois capable d’enregistrer les microorganismes et d’embrasser la galaxie, de réunifier les deux échelles sous un seul et même regard, dans un seul et même film. Hum… plus facile à dire qu’à faire. » confiait modestement le réalisateur à la sortie de « Okja », autre fable éco-monstrueuse. « The Host » est un film à grande échelle, puissant et démesuré, « qui mue au gré de sa narration » (comme l’écrit très bien Strum dans sa passionnante analyse), frondeur et protéiforme à l’image de sa créature visqueuse et titanesque, mais ce sont bien toujours les petites gens qui en font battre le cœur.

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47 réflexions sur “the HOST

  1. En ce moment tu vois tous les films que je ne peux voir et chronique les films que je veux revoir. Patience. Patience.

    Bel article que tu fais là et comme tu rapproches d’un mot Godzilla de l’Host en question, je me demande quels monstres (politique ou économique ou environnemental… les bains amniotiques ne manquent pas) pourraient naître maintenant dans toutes ces mers des plus lointains voisins asiatiques, Singapour, Thaïlande, Cambodge…

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    • Sans aller si loin vers le Sud, souvenons nous que les premiers asiatiques à emboîter le pas du gros lézard japonais furent sans doute les Coréens du Nord avec Pulgasari, monstre géant à tête de taureau venu aider le prolétaire paysan soumis au joug du vil seigneur impérialiste et capitaliste.
      C’est toujours un bonheur de voir et revoir les films de Bong qui, quels que soit le ressenti ou les affinités, sont à chaque fois des leçons de mise en scène.

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    • Mais de rien, ton article (que je me suis permis de citer) éclaire le film d’une autre lumière, aborde son contenu par d’autres entrées. Il faut dire que ce film, brillamment écrit, n’en manque pas. C’est même ce qui peut dérouter parfois. Mais le film est tellement riche qu’en parler suffit à mettre en appétit ; il est comme le calamar grillé, on s’en reprendrait bien un tentacule supplémentaire.

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        • Ici, la sustentation est un des motifs principaux : elle est d’ailleurs au cœur de cette scène troublante qui voit toute la famille partager un repas avec Hyuan-seo, vision nocturne irréelle et fantomatique, émouvante et poétique, qui ajoute une dimension supplémentaire à ce film protéiforme.

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  2. Bonsoir mon Prince,
    Excellent article ou les mots encensent avec brio un film atypique et kafkaïen pour paraphraser certaines plumes…..
    Si l’encre experte concoure à magnifier l’œuvre, la démonstration tentaculaire de Bong m’a laissé une impression mitigée.
    Un développement à quatre mains s’avère indispensable et celui-ci s’invitera prochainement sur ce blog . 😉

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    • Il faut ! Avec l’expérience, la maestria de la mise en scène, les libertés prises avec le genre et l’intrication des thématiques apparaîtront sans doute plus évidentes. Une telle richesse ne se laisse pas passer, même si, j’en conviens, on peut avoir du mal à la digérer.

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  3. Belle présentation du réalisa coréen et de son film que je découvre.
    Je connais très peu ce cinéma contrairement à mes enfants. Internet est certainement passé par-là en termes de moyen de diffusion.
    Bonne journée à toi

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  4. Un excellent film, mélangeant avec justesse les genres et les thèmes, comme Bong Joon-ho le fait depuis son tout premier film. Un réalisateur qui a un style bien à lui et que j’adore, jusqu’à son Snowpiercer souvent un peu plus décrié par ses admirateurs, mais qui pourtant montre toujours une maîtrise de la caméra vertigineuse, et un mélange des genres étonnant. Je n’ai malheureusement pas encore vu son Parasite, mais je suis bien content qu’il ai enfin gagné un prix après tant d’excellents films !
    Une furieuse envie de me replonger dans ce The Host du coup.

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    • Comme tu dis, un réalisateur de très grand talent et dont le style et la griffe s’installent désormais dans la rétine des spectateurs du monde entier, au point de devenir la référence. Lorsque le film de Na Hong-jin « the chaser » est sorti on l’a évidemment comparé à « Memories of Murder » (je pense aussi au récent film chinois « Une pluie sans fin » sur lequel j’ai lu de très bons retours). Le très atypique « The Host » a lui-même fait l’objet d’un projet de suite qui n’a pas vu le jour (je crois que Bong n’y était d’ailleurs pas associé).
      Je pense que « Parasite » devrait te plaire, tu y retrouveras nombre d’éléments déjà en gestation dans l’antre de « the Host ».

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      • J’avais entendu parler de ce projet de suite oui, et pour une fois, j’étais pour, mais comme ça ne s’est jamais fait, et en effet, si Bong n’avait rien à voir avec le projet, on y aurait sans doute perdu quelque chose en cours de route…
        Parasite je pense qu’il me plaira, j’aime pour le moment toute sa filmographie, à moins d’un gros faux pas, ça ne risque pas de changer, c’est un des réalisateurs Coréens que je préfère, et qui ne cherche pas la surstylisation de sa mise en scène comparé à d’autres (Park Chan Wook par exemple). D’ailleurs je te conseille l’excellent Sea Fog, scénarisé par Bong, et réalisé par le scénariste de Memories of Murder (de quoi boucler la boucle). Un drame surprenant qui vire par moment au survival plein de tension, et qui fonctionne en plus de par son sujet d’actualité.
        Sinon The Chaser, j’avais beaucoup aimé à sa sortie. Moins aimé le suivant de Na Hong-Jin (The Murderer), la caméra à l’épaule était parfois trop abusive. Et bien aimé son dernier film, même si je n’ai jamais réussi à écrire dessus (et que de tête le titre m’échappe même rah ! )

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  5. Tu as l’art de transformer le plomb en or. Ta plume s’emballe et… je me méfie. Je me souviens d’un film de l’est (désolée j’ai oublié le titre) cacophonie bruyante, vulgaire et TRES misogyne (ce qui échappe souvent aux garçons 🙂 ) que tu m’avais donné envie de voir et qui était une HORREUR.
    Bon… j’avoue qu’étant donné mon amour récent pour M. Bong j’ai envie de revoir ce film que j’avais sans doute vu au 1er degré.
    C’est fou qu’ils s’appellent Park, que la mère soit une ancienne championne, que le père somnolé etc…

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    • La différence ici, c’est que les Park sont les pauvres. Ils vivent dans une boutique modeste installée sur les bord du Han et vendent des bières et calmars grillés aux promeneurs et aux pêcheurs. Effectivement tu retrouves un tas d’éléments présents dans « Parasite », l’aspect anti-systeme plus exacerbé encore. Comme toujours, les autorités sont présentées comme des pieds nickelés, à la botte des US. Du coup le film a été applaudi même du côté de Pyongyang.
      Pas vu dans « the Host » d’aspect misogyne, à moins peut être de chercher la petite bête, mais vu qu’ici elle est plutôt grosse…

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          • Je sens bien l’ironie voire l’agacement de ta question. Hélas les films sont souvent… bref.
            Par contre je n’aime pas non plus les références obligatoires au féminisme désormais (cf. XMEN et MIB).
            Et non, si la bestiole est une allégorie de la mère ce n’est pas misogyne même si, autre aspect récurrent des films, des livres… c’est TOUJOURS la faute des mères.
            Cela dit, pour rien au monde je n’aimerais être dans la peau d’un homme 🙂

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              • D’ironique en tout cas, mais ce n’est pas grave.
                Discuter de « ça » par commentaires n’est pas évident.

                Des mères comme celle de Norman sont un modèle. J’aurais dû m’en inspirer. Je trouve mon fils beaucoup trop indépendant… limite qu’il n’en a plus rien à faire de ma pomme.

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  6. Je n’ai pas vu The host, une erreur à réparer, mais par ta chronique on reconnait bien des thèmes fétiches de Bong Joon Ho.
    Tout de même, il a un truc avec le nom de famille « Park ». L’équivalent de Dupont en français ? L’athlète olympique ratée c’était pas aussi le cas de la mère dans Parasite ?

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    • Je le conseille, c’est un peu plus quu’ simple film fantastique. Il emprunté à Godzilla le folklore du monstre géant (mais aucune destruction dans le cas présent), et peut être la symbolique inversée d’Alien : ici le monstre serait plutôt une métaphore de la mère, tandis que le prédateur du film de Ridley Scott représentait une forme phallique introduite dans le grand vaisseau piloté par l’ordinateur Mother.
      Merci de votre passage. A bientôt.

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  7. The host est un digne héritier de Godzilla. Comme lui, il montre les ravages de l’Homme sur l’environnement et les conséquences désastreuses qui en découlent. La scène au bord de mer est une sacrée claque (encore plus sur grand écran) avec une tension et une violence incroyable. Puis à travers son récit de kaïju eiga, Bong Joon Ho montre un portrait intéressant de la famille. Une famille dispersée, meurtrie et qui n’arrive pas à se reconstruire à part dans la mort et la tristesse.

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  8. Pas encore pris le temps de voir « Parasite », mais si la maestria du réalisateur de « The host » s’y déploie, alors je dois me rattraper :). The host reste un grand souvenir notamment pour les moments de trouille avec la créature.

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    • Tu trouveras assurément dans Parasite tout l’univers socio-déjanté qui caractérise les film de Bong.
      Le monstre de The Host oscille c’est vrai entre le grotesque et le terrifiant. J’aime particulièrement sa manière très souple et acribatique de se balancer sous les ponts de Séoul, investissant les berges et les zones délaissées de la zone urbaine, faisant des égouts sombres et puants son territoire de chasse. Je trouve que Bong ici fait montré d’un formidable sens de l’espace.

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