Dans la cour

Entre les murs

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« Il s’arrêta dans sa marche. Il avait le cœur au bord des lèvres. Il se pencha au-dessus du caniveau. Sa gorge se soulevait, mais il n’en sortait rien. Il se redressa lorsqu’une voiture pleine d’adolescents braillards passa dans la rue, le saluant d’un grand coup d’avertisseur musical. Oui, se dit-il, un grand mal presse l’univers de toutes parts, et il suffirait de la moindre crevasse, de la plus minuscule fissure pour s’y introduire. »

Raymond Carver, Les vitamines du bonheur, 1983

Pierre Salvadori est visiblement un réalisateur qui aime faire ses films « contre les autres ». Son plus récent met les acteurs « en liberté ! » car précédemment, il les avait parqués « Dans la cour ». Dans cette impasse existentielle, il tente de prendre de la distance avec ces comédies luxueuses et « Hors de Prix ». Il revient à un cinéma plus modeste, se recentre sur les fondations de son œuvre, architecte d’un cinéma qui remue ses idées noires, qui sonne à chaque fois l’heure du bilan.

Salvadori invite Gustave Kervern et Catherine Deneuve à faire connaissance, à s’étendre sur un divan qui sent le chien baveux et la vieille bière, en espérant trouver une issue autre que celle que propose la porte de service. « Ce type ment ! » hurle tout bas Féodor Atkine à sa femme Mathilde. Le mensonge, c’est une sorte d’habitude, voire même un gimmick du cinéma de Salvadori, jamais dans l’intention de nuire, mais au contraire pour pouvoir s’en sortir. Cette absence d’honnêteté qui provoque immanquablement le rire. C’est le cas ici lorsque la « malhonnêteté » d’Antoine, candidat à la conciergerie de l’immeuble, répète tout haut le laïus que lui a préparé la dame de l’agence pour l’emploi. Pourtant, il est « tellement gentil » Antoine. C’est en tout cas le ressenti des gens de l’immeuble, à commencer par celui de Mathilde, interprétée par une Catherine Deneuve hyperactive et dépressive, obnubilée par cette fissure apparue sur le mur de son appartement. Sa vie semble, à l’instar de l’immeuble dans son fantasme, être sur le point de se dérober sous ses fondations, au bord du précipice. C’est comme si la jeune manucure de « Répulsion » se retrouvait à la retraite, enfermée à nouveau dans ce repaire d’insomniaques, peuplé de locataires façon Polanski.

La drôlerie chère à Salvadori laisse filtrer néanmoins un peu d’oxygène dans ce microcosme étouffant, se permet même quelques écarts fantastiques quand soudain un homme torse-nu se met à hurler à la mort en pleine nuit à sa fenêtre, ou quand un dogue géant, tel un Godzilla canin, s’en prend directement aux parties hautes du bâtiment. Cette cour est une caisse de résonnance des vies détraquées de chacun, de leurs élucubrations psychiques. C’est peu dire qu’elle dérange (dans tous les sens du terme) tout le voisinage. Celui-ci n’est pas piqué des vers et des pas mûrs, « putain d’asile de fous cet immeuble ! » s’emporte même Serge, le seul qui semble garder les idées claires dans ce collectif de déglingos. Lorsque Salvadori s’en évade pour prendre l’air, comme une respiration offerte enfin au spectateur en apnée depuis le début, les conséquences s’avèrent bien pires encore. En accompagnant Antoine et Mathilde en permission vers les jardins de l’enfance, il fait sourdre le malaise sous forme de comédie noire et cruelle, d’autant plus savoureuse qu’elle se mêle à une gêne en laquelle chacun s’identifiera sûrement.

David Léotard, l’assistant que Salvadori a promu scénariste à la faveur d’un gros bobard livré à son producteur, propose un échantillon plutôt gratiné de la détresse humaine, un large panel de gens perchés que l’homme à la mise en scène s’est chargé néanmoins de modérer. De sa fenêtre sur cour, Antoine aperçoit notamment ce toxico cleptomane qui collectionne les vélos. Pio Marmaï offre à ce personnage en déroute une fragilité touchante, étoile filante du sport fauchée par la fatalité, devenu un de ces « boiteux » que le réalisateur affectionne tant. Un junkie, oui, mais pas de serial killer en planque dans la cave, point trop n’en faut, juste un squatter venu des pays de l’Est qui survit le jour comme agent de sécurité (sic !) et cherche la nuit un foyer accueillant pour lui et son gros chien. « Il faut muscler l’âme » dit-il dans son français approximatif, inquiétant optimiste maraboutée par un charlatan, et qui ne semble pas avoir « la lumière perpétuelle » à tous les étages. Celle-ci semble s’éteindre au bout du tunnel, dans l’huis-clos de cet immeuble.

En pointant du doigt les signes d’un destin implacable et cataclysmique (« Take shelter » aurait pu dire Jeff Nichols), on croirait revoir ce motard accidenté dans « comme elle respire » que le réalisateur interprétait lui-même, sorte de mise en abîme de ses propres démons, de ses névroses personnelles. « Tous les personnages de Salvadori, aux caractères similaires, dont les noms reviennent obsessionnellement comme des échos d’un film à l’autre, ne sont que des facettes de lui-même. » écrit Nicolas Tellop dans « le prix de la comédie ». A travers Antoine, ce type en complète remise en question, parvenu au point de rupture (il a tout laissé en plan pour s’isoler dans la loge), on sent poindre une forme de psychothérapie à la Woody Allen, moins volubile certes, mais drôlement désenchantée. Antoine « c’est mon copain » dit-il, et il ajoute dans le dossier de presse : « Parfois je regardais Gustave Kervern et je me disais que j’avais poussé un peu loin la ressemblance avec moi. Nos barbes et notre corpulence ! Avant je prenais Guillaume Depardieu pour jouer des personnages qui me ressemblaient ! Beau, blond, élancé. Maintenant je dois avoir une autre idée de moi-même ! »

L’acteur offre ici sans conteste sa prestation la plus bouleversante, d’une justesse et d’une humanité parfaite. Pour Mathilde, il sera une oreille compatissante, une épaule solidaire, un tendre complice autant que soutien moral. Mais au fond de sa loge funèbre, tordu de douleur par les effets secondaires de la cocaïne, il redevient cet homme aux abois, et cela résonne « dans la cour ». D’ailleurs monsieur Maillard en est le témoin chaque nuit, réveillé par cette obsession maniaque qui le rend dingue à son tour. Cinéaste des portes à l’instar de Lubitsch son modèle, il y a souvent quelque chose qui coince dans les films de Pierre Salvadori, qui nous retient de rire de bon cœur. C’est sa manière de cultiver son jardin, et quand il le fait « dans la cour », et de si sincère et délicate manière, alors on veut bien l’aider à en sortir par le haut.

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25 réflexions sur “Dans la cour

  1. « contre les autres » c’est-à-dire contre ces précédents films, bien sûr ! Pas contre les autres, les gens en général. Car en prenant « la détresse humaine » comme matière à récit, Salvadori nous montre qu’il les aime les gens et nous rend ses personnages abîmés particulièrement attachants. C’est vrai avec Dans la cour, auquel j’ai été particulièrement sensible, c’est aussi vrai avec En liberté, pure bouffée d’air et de rire et à mes yeux son chef-d’oeuvre !

    Bien vu le rapprochement avec Polanski et Deneuve ; l’actrice prolonge la fêlure.

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    • Oui c’est bien dans ce sens qu’il faut comprendre l’expression de Salvadori. Son objet filmique principal étant en effet l’inadaptation et la compensation par le mensonge, il ne peut qu’être proche de ses personnages, jusqu’à l’identification.
      Je n’ai pas eu l’occasion de voir « En Liberté ! » mais ton enthousiasme est contagieux.

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  2. Quelle belle chronique, Prince ! Je m’y retrouve largement. J’avais beaucoup ce petit film dépressif et solaire à la fois. Catherine y est très bien, Gustave impeccable: nous sommes d’accord.

    J’aimerais bien… le revoir. Mais d’abord, j’ai quelques Salvadori à rattraper (ou à revoir aussi).

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    • Idem pour moi, en commençant par le dernier sorti en salle que j’ai malheureusement laissé filer.
      Merci en tout cas pour ce sympathique retour. Hanté par la dépression, « Dans la cour » ne compte sans doute pas parmi les titres les plus gais de l’œuvre de Salvadori, mais le talent du réalisateur (et celui des ses comédiens) s’y révèle à sa pleine mesure.

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  3. Bonsoir princecranoir, j’étais allée voir le film pour Catherine Deneuve et j’avoue que je m’étais ennuyée. Décidément, l’univers de Pierre Salvadori ne me « parle » pas. J’ai détesté « En liberté ». Bonne soirée.

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