Le MERDIER

Piège à cons

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« – Cette affaire m’a tenu éveillé, hier soir. Ça me tracasse. Je ne vois pas ce qu’on peut espérer en s’engageant là-bas. Le jeu n’en vaut pas la chandelle mais on n’a pas le choix. C’est une vraie chienlit.
– Effectivement.
– Je pensais à tous ces gamins à envoyer là-bas. Ça rimerait à quoi ? Je me fiche du Vietnam. Et notre pays aussi. C’est facile d’entamer une guerre, mais c’est difficile pour en sortir. »

Lyndon Johnson, conversation téléphonique avec McGeorge Bundy, conseiller à la sécurité nationale, 1964.

Marcher dedans du pied gauche porterait bonheur paraît-il ? Pas sûr que les petits gars de l’armée US partis donner un coup de main aux Vietnamiens du Sud eussent été du même avis. La paire de rangers embourbée dans « Le Merdier » remué par le scénariste de « Tempête à Washington », Ted Post se paie une virée aux portes de l’enfer dans une guerre qui n’a pas fini de pourrir la mémoire de son pays.

Lorsque sort « le Merdier », la cuisante déconfiture des forces américaines au Vietnam est actée depuis peu et la plaie encore purulente dans l’opinion publique. A cette époque, bien peu s’étaient risqué à aborder l’échec de manière aussi frontale, ne s’étaient attelés à faire dissoner les clairons patriotiques des « Bérêts Verts » du film de John Wayne sorti dix ans plus tôt. La réalité de la situation sur ce lointain théâtre d’opération a pourtant largement été exposée dans plusieurs reportages, consignée dans bien des articles rédigés in situ par des correspondants de guerre qui ont, comme leurs camarades de régiment, bravé la peur et la mort. Daniel Ford était de ceux-là, il en a tiré le roman « Incident at Muc Wa » qui ose le parallèle entre le sacrifice des boys américains sur place et celui des trois cents Spartiates dans le goulot des Thermopyles. La célèbre phrase inscrite au sommet du Kolonós se retrouve ici reproduite sur l’affiche originale (« Go tell the Spartans »), ainsi qu’à l’entrée d’un cimetière lugubre parsemé des croix des braves Français qui ont défendu chèrement leur peau aux portes de leur petit village.

Le spectateur curieux ne trouvera cependant aucune mention de cette Muc Wa sur les cartes du pays, faisant de ce petit coin de Far East un lieu fantasmé sinon fantomatique, un territoire fictif et reculé pour ne pas dire refoulé. Ted Post n’aura donc pas eu à délocaliser son équipe à l’autre bout du monde pour y planter son Vietnam, quelques bambous et roseaux repiqués dans le sable californien auront suffi à faire figure de jungle étouffante et menaçante. Manquent tout de même à cet enfer vert de gris la moiteur tropicale et l’étagement des rizières qui viennent sculpter un pays autrement plus accidenté que celui qu’il filme. Ce n’est que lorsque la nuit tombe enfin que l’atmosphère exotique s’installe vraiment à l’écran, laissant le champ libre à la menace invisible, tapie dans les ténèbres, à l’image de ces moustiques qui fondent par nuées sur l’indésirable étranger. A la lueur d’une lampe torche ou, mieux encore, d’une fusée éclairante, ils se révèlent enfin, nombreux et déterminés, armés jusqu’aux dents, prêts à en découdre jusqu’au dernier. Face à eux, la résistance fait peine à voir.

En 1964, la présence américaine au sud Vietnam se limite à quelques conseillers militaires en appui des forces locales. L’écusson du MAAG (Military Assistance Advisory Group) s’affiche fièrement sur les épaules de ces petits gradés venus expliquer aux combattants indigènes leur manière de faire la guerre. A l’instar du célèbre général Westmoreland envoyé là-bas pour « tuer du communiste », c’est en Corée que le commandant Barker, en charge du poste avancé de Penang, a fait ses armes. Autant dans son attitude désinvolte que dans son regard désabusé, « le sentiment de l’échec irrémédiable » (comme l’écrit Tavernier dans « 50 ans de cinéma américain ») semble creuser chaque ride du visage de Burt Lancaster qui a hérité du rôle. Si le vieux félin rugit encore et conserve la férocité dont il faisait montre face à la « Fureur Apache » de Robert Aldrich, il est désormais un guépard usé et boiteux qui en vient même à tolérer la tenue léopard de ses subordonnés.

L’acteur mythique, capable de s’adapter à tous les genres et à tous les styles cinématographiques domine l’ensemble du casting de la tête et des épaules. A ses côtés, la relève est mollement incarnée par un Marc Singer carriériste, pas encore l’invincible Dar du film de Coscarelli, qui s’imagine déjà épinglé d’ici quelques années d’une paire d’étoiles sur le col, voire par le fade idéaliste Courcey confié à Craig Wasson, de retour au Vietnam après « the Boys in Compagny C ». Et que dire du dépressif vétéran alcoolo Oleonowski ou de l’opiomane caporal Abraham Lincoln dont l’homonymie pesante finit par devenir un gag au soir de son existence, sinon qu’ils complètent un contingent piteux et pathétique. On croirait même « un asile de fous » pour reprendre les dires du maussade Barker en voyant débarquer un expert qui entend prédire les risques par un système de codes couleurs !

Le « Post » Vietnam n’est pas du genre joli joli, on peut même dire qu’il fait littéralement dans son froc. Visuellement, il fait même peine à voir parfois avec sa jungle trop poussiéreuse, décor de western camouflé sous force zooms outranciers qui donnent à la réalisation une coloration un peu cheap (l’armée a naturellement refusé de soutenir matériellement un film qui égratigne son intervention là-bas). Le film de Post se veut en rupture avec l’image jusqu’alors renvoyée au cinéma de toutes les « belles guerres » du temps passé. Aucun héroïsme n’a ici voix au chapitre, pas plus que le prestige du grade violemment piétinée par la morgue de l’officier et son mépris pour la population locale qui se traduit en mots nullement édulcorés : pour ces « faces de citron » ou pour cette jolie « niakouée » dont il faudrait « fourrer la chatte de pénicilline avant que toute la garnison n’attrape la chaude-pisse », il n’a de toute évidence que peu d’estime.

Dans ce « Merdier » où l’officier américain n’hésite pas à bidonner des rapports et à négocier avec le « colonel gros lard » à la botte d’un régime corrompu, la liberté et la justice sont des mots qui font rire, des fadaises qui virent à la triste blague. Avant même que Cimino (le scénariste de « Magnum Force ») ne nous emporte dans son « Voyage au bout de l’enfer » et que Coppola ne nous invite au banquet des ténèbres pour une « Apocalypse Now », Ted Post entendait bien rabaisser le caquet d’une Amérique arrogante en soulevant, à sa manière, le linceul d’une guerre qui fait tâche.

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17 réflexions sur “Le MERDIER

  1. Je l’attendais, cet article, et le voici, tout beau, tout chaud, avec tout ce qu’il faut savoir sur ce « Merdier ». Ton écriture fait honneur à cette œuvre méconnue mais néanmoins importante. On m’informe à l’oreillette que John Rambo, James Braddock et Frank Castle alias le Punisher, te remercient pour cette évocation sans faille de l’enfer vert du Vietnam.

    Aimé par 1 personne

    • J’ai dû le rechaper un peu, car en relisant certains passages ne me convenaient pas (du coup, ça donne une occasion de le relire 😉 )
      Une bonne entrée pour mon roman de l’été : « le merdier » aka « the short timers » de Gustav Hasford, considéré par Kent Andersopn (qui s’y connaît) comme un des tout meilleurs romans sur le conflit vietnamien. Comme tu le sais, ce roman homonyme du film de Ted Post a été adapté par Kubrick sous le titre « full metal jacket », ce qui me donnera je pense, l’envie me refaire le film dans la foulée. Je sens que cet été va sentir le napalm et le nuoc-mâm.

      Aimé par 2 personnes

  2. J’aime l’odeur du napalm le matin au petit déj…
    Je pense avoir vu ce film pour son illustre acteur au regard empli de l’échec irrémédiable (sacré Tatav et son sens de la formule) mais je pense que ton article le valorise (le film) avec panache (pas Burt, dont rien que le nom me renvoie à sa sortie du bain à Donnafugata (on ne se refait pas))
    Je pense que The deer hunter reste indépassable malgré Kubrick et Coppola.
    Je me souviens de Craig Wasson dans Georgia qui m’avait fait forte impression dans ma folle jeunesse.

    Aimé par 1 personne

    • Stylistiquement parlant, on est ici plus proche de « l’or pour les braves » que de « Apocalypse now » pour te donner une idée. Mais Post ne démérite pas, aidé par un Lancaster en mode vieux grognard (qui préfigure l’Eastwood en « Maître de guerre ») dont le récit du déclassement vaut le jus (c’est le cas de la dire). Et tu as raison, tant qu’il y aura cet homme, le film vaut le coup d’œil assurément.
      Craig Wasson, je ne le connaissais que pour son rôle de claustrophobe dans « body double ».

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  3. Burt Lancaster ; une des idoles de ma mère, à l’époque…
    Forcément, j’ai vu presque tous ses films à la tv.
    Je premier qui je trouve à présenté une autre facette de ses personnages ;
    The Rainmaker avec la non moins légendaire Katherine Hepburn.

    On est loin du Vietnam et du Far West ….( sourire ), mais je tenais à partager ce souvenir.

    Merci pour cette publication
    Excellente soirée
    Manouchka

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    • C’est juste. Hélas le film n’eut que peu d’impact à l’époque, malgré sa star (vieillissante) à l’affiche. D’autres films signés des jeunes loups du Nouvel Hollywood prendront le pas sur ce premier brûlot de Ted Post. Il a allumé la mèche dirons-nous. 😉

      Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup, C’est très gentil ! J’essaie de partager à ma manière mes impressions sur les films que je vois, et tant mieux si la lecture plait et éveille la curiosité. 😀
      Le film de Post a le mérite de venir avant le Coppola, le Cimino, ou même « le retour » de Ashby (qu’il me faut revoir également), sans doute un peu plus fruste dans la forme, mais déjà très puissant dans ce qu’il dénonce.

      Aimé par 1 personne

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