FULL METAL JACKET

Ceci est mon fusil

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« Ecoutez, tantouzes ! Si vous arrivez à sortir vivants de mon île, si jamais vous survivez à ce que je vais vous infliger, vous serez des instruments de combat, des missionnaires de la mort, des prêtres de la guerre. Et vous serez fiers. »

Gustav Hasford, The short-timers, 1979.

Ceci est un film. Un film sur la guerre. Celle qui occupe ici le terrain se joue au Viet Nam, un pays qui fleure le communisme et la sédition, et qui, selon les termes officiels de la MAF, exige d’être « ratissé » et « nettoyé » (« sweep and clear »), à coup de 7,62 mm, « Full Metal Jacket ». Lorsque Stanley Kubrick projette son film sur les écrans, cette guerre appartient au passé. Mais les spectateurs savent bien que cet ancien comptoir français du Sud-Est asiatique, autrefois réputé pour ses pagodes et ses plaisirs exotiques, n’est plus une destination en odeur de sainteté. Ils ont déjà fait le « voyage au bout de l’enfer » de Michael Cimino, et ont eu une vision d’« Apocalypse Now » grâce au père Coppola. Kubrick aussi a fait le voyage, remonté le fleuve avec Joseph Conrad (« les gens que j’admire ne sont pas des cinéastes mais des écrivains » disait-il), mais il entend bien effacer les clichés des prédécesseurs et imprimer sa propre vision d’une guerre parmi d’autres.

A son tour, il sort les calibres : « Dans la caserne, c’était un grand-angulaire, le 18, sauf pour les gros plans où j’utilisais un 75 ou un 50. » Un véritable arsenal qu’il déballe franco au micro de Michel Ciment. Pour lui, ce pays ne sent pas que le Napalm au petit matin, il empeste aussi la merde. C’est un « Merdier » sans nom (titre du film de Ted Post sur le même contexte, mais aussi titre français de « the Short-timers », le roman de Gustav Hasford que Kubrick adapte), « a world of shit » comme le répètent à l’envi tous ceux qui sont allés au feu. Ces Marines sont pourtant coriaces, soldats d’élite dressés dans l’enceinte de Parris Island pour mettre au pas les dissidents descendus du Nord. Eux aussi ont eu la vision. Ils en sont revenus avec ce regard lointain, hagard, « le regard à mille mètres » comme le décrit l’un d’entre eux. Pour domestiquer cet Enfer, il fallait des chiens de guerre, animaux de combats à la boule à zéro, spécialement entraînés pour tuer, sans merci, « jusqu’à ce que l’Amérique remporte la victoire et qu’il n’y ait plus d’ennemi ». Semper fi. Sous la baguette du sergent Hartman, qu’ils soient beaux et athlétiques ou aussi « moches qu’un chef d’œuvre de l’art moderne » (ça tombe bien, Kubrick en a réalisés quelques-uns), blancs ou nègres, youpins ou ritals, Baleine ou Joker, ils souffriront à parts égales. Ou presque. C’est la promesse de R. Lee Ermey, authentique instructeur promu acteur, inoubliable de par sa divine comédie.

Kubrick nous l’avait promis : « We’ll meet again… » chantait-on tous en chœur sous le feu nucléaire du « docteur Folamour ». Il sait depuis belle lurette qu’on peut jouer à la guerre, et s’amuser même à la regarder, sous ses aspects les plus absurdes, dans ses instants les plus tragiques, et ses conséquences les plus iniques. Comment retenir un léger rictus en écoutant l’excité bardé de médailles éructer ses bordées d’injures à l’adresse des bleubites en caleçon blanc, pourtant droits comme des canons de fusil. Bien vite le rire s’étrangle entre les doigts de l’autorité, mis à genou par la volonté politique d’obéir, celle qui vous impose de mourir seulement si on vous en donne l’ordre. Dans un précédent film, la société s’était mise en tête de désapprendre la violence, les yeux grands ouverts. Elle procède ici à l’inverse, et qu’importe la logique, puisque la politique l’exige. C’est pour retrouver ce regard de tueur qu’était celui d’Alex et de ses Droogies, mais aussi celui du gardien Jack Torrance égaré dans le labyrinthe du « Shining », que Kubrick place ses pions sur l’échiquier de cette guerre, laissant quelques fous partir joyeusement en diagonale.

Les hommes dans ce film sont comme écrasés, pris en sandwich par quelque chose de plus grand. Par ce film tout d’abord qui les serre entre ses deux mâchoires, deux extrémités puissantes, sèches et brûlantes comme une lave à peine refroidie. Il y a cette entrée au Corps, sur le territoire national, une prise d’arme en guise de lavage de cerveau. Et puis il y a cette patrouille dans une ville en ruine, décor post-apo à la frontière de l’abstrait, un puzzle urbain fabriqué de toutes pièces par Stanley Kubrick, au bord du monde, à la lisière du vivant, peint en ocre, en gris et, bien sûr, en noir (« no colors anymore, I want them to turn black », dixit Jagger). Ce Viet Nam décrété par le réalisateur pourrait tout autant être une ville allemande ravagée par les bombes de la Seconde Guerre Mondiale, qu’une vision d’Alep après le passage des avions russes, qu’une autre planète où les Marines jouent à cache-cache avec des « Aliens ».

Il faut dire que Kubrick a l’immense privilège de chasser ses images sur son territoire (une phobie de l’avion lui interdisant de s’aventurer à plus de dix miles de son manoir anglais), dans un périmètre qui lui appartient. Les soldats de « Fear and Desire », son premier film (de guerre), n’étaient déjà « d’aucune guerre », et il aurait voulu que « les Sentiers de la Gloire » ne se réduisent pas aux tranchées de 14-18. Ce Viet Nam sera donc son « Marienbad », Hué son amour. « Si nous avions obtenu l’autorisation de tourner à Hué, nous n’aurions jamais pu créer cette vision de l’Enfer. » confie Kubrick à Michel Ciment.

« Le fond est si obscur qu’on ne peut y voir
de nulle part sans monter sur la cime
de l’arc, là où la roche est en surplomb.
Nous vînmes là ; et de là dans la fosse
je vis des gens plongés dans une fiente
qui semblait tirée des latrines humaines. »

Dante Alighieri, Enfer XVIII, 109-114.

Pour le petit rapporteur à lunette qui nous sert de guide (dont la voix-off écrite par Michael Herr s’inspire de celle qu’il imagina auparavant pour Martin Sheen dans « Apocalypse Now »), c’est comme une odyssée dans un monde parallèle, où les modes et les codes ne répondent plus de rien. On s’y déplace en canard, on se parle accroupi. On tire à travers les murs et puis on meurt au ralenti. On se bat contre un ennemi insaisissable, avec une armée forte d’hélicoptères, de chars, de mitrailleuses, défaite malgré tout par un seul sniper (car il convoque la furie de tous les autres). Entre ces deux pôles, c’est un ventre mou. Un passage à vide, ou presque. Lors d’un éclat de violence, on devine l’offensive du Têt. Ratée néanmoins. Quoi de plus normal en fin de compte.

Le film alors se regarde filmer, prend la pose avec les prostituées, avant d’aller baiser dans ce qui fut sans doute un temple du septième art. La forêt disparaît sous la brume et les cadavres s’y entassent sous la chaux, envieux des vivants. Le spectacle de la mort prend ses quartiers, « offensant les yeux et l’odorat » comme disait le poète latin. A bien des titres, Kubrick est le Dante du cinéma (un avis que partage également Jean-Philippe Costes), témoignant d’un monde que nous refusons de voir. A jamais il restera celui qui filma comme personne le spectacle de la décadence humaine, de ces malfrats trop pressés de prendre l’avion à cet escroc roturier qui se voudrait nobliau, jusqu’à ces petits Marines marchant vers les rives de la Rivière des Parfums, ce Styx qu’ils franchissent d’un pas allègre en chantant un hymne à la gloire de Mickey Mouse.

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38 réflexions sur “FULL METAL JACKET

  1. Ah, là, là, sûrement mon film de guerre préféré et même l’un de mes films les plus cultes tout simplement ! Vu un nombre incalculable avec mon frère surtout, c’est l’un de nos rituels, on le regarde au moins une fois par an, très dur, mais incroyablement réaliste et une bande son de fou aussi 😃

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    • Venu après d’autres classiques sur le Vietnam, il n’a pas forcément été accueilli favorablement à sa sortie. Comme l’essentiel des derniers Kubrick en fait.
      Mais je suis bien d’accord, le film est fascinant, hypnotique même. Une fois par an à Parrsi Island, vous voilà formés pour le combat ! Gung ho !

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  2. Je n’ai toujours pas vu ce film dont tu parles avec passion. Je ne suis pas très amateur de film de guerre, ni même de Kubrick, et à chaque fois que j’ai pensé à voir le film, je me suis dit « à quoi bon » en ayant l’impression de savoir à quoi m’attendre. C’est un tort sûrement qu’il faudra que je répare un jour.

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  3. Peut-être bien le film de guerre ultime, aux côtés du « Croix de Fer » de Peckinpah et le « Requiem pour un massacre » d’Elem Klimov… Comment transforme-t-on un homme en machine à tuer ? Kubrick répond à cette question de manière foudroyante, laissant aux spectateurs des images indélébiles (on a rarement vu la guerre du Vietnam se dérouler dans un cadre urbain) et un goût amer dans la bouche (le sort réservé à la tireuse d’élite…). Sinon, il est amusant de constater que « FMJ » possède la même structure que le « Maître de guerre » sorti un an plus tôt : entraînement + mission. Sans oublier, la présence dans les deux cas d’un instructeur au langage fleuri… Pour le reste, si le ton diffère entre les deux œuvres (le Eastwood se veut avant tout un film de soldats à l’ancienne, façon Raoul Walsh), elles racontent la même chose : des gamins s’en vont-en-guerre alors qu’ils ne sont même pas encore prêts pour cela…

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    • Tu as peut-être bien raison car, si l’on sort du champ exclusif de la Guerre du Vietnam, le film de Kubrick travaille nos représentations de la guerre dans sa forme la plus brute, voire décontextualisée, comme le sont les images du Klimov et du Peckinpah (Orson Welles considérait « Croix de Fer » à sa sortie comme le plus grand de tous les films antimilitaristes). Le livre de Gustav Hasford touche également à cette abstraction, comme d’ailleurs le faisait aussi l’immense bouquin de Kent Anderson « sympathy for the devil », sans doute le meilleur livre sur la guerre du Vietnam (me reste à découvrir malgré tout ceux de Michael Herr).
      C’est intéressant que tu cites « le maître de guerre » d’Eastwood dont le canevas était déjà très largement calqué sur « Iwo Jima », le film de Dwann avec John Wayne (comme un retour des choses Eastwood tournera à son tour un diptyque magistral autour de cette même île sanglante). La figure du Duke hante les pages du livre et l’esprit des Marines du début à la fin, avec pour référence initiale le visionnage des « bérets verts », que Hasford décrit en ces termes : « un navet de Hollywood sur l’amour des flingues ».

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  4. Clairement pas dans mes préférés de Kubrick. La coupe entre les deux périodes est trop flagrante et surtout la partie Vietnam est clairement moins intéressante que la partie entraînement. La faute certainement au fait que Kubrick soit arrivé après tous les gros films sur le Vietnam (De Palma aura le même problème avec Outrage, même si le sujet est un peu plus pertinent). Mais la partie avant avec l’aliénation, la brutalité du camp et Baleine devenant la bête qu’on lui demande d’être (Vincent D’Onofrio monumental) est fracassante.

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  5. Une très belle chronique sur un film qui m’a marqué comme beaucoup de cinéphiles. Je suis un inconditionnel de Kubrick. J’ai lu dans les commentaires qu’on parlait de Sam Peckinpah et de son « croix de fer » que j’ai en dvd et qui est un autre film qui m’a bluffé. Un passage obligé pour tout cinéphile ce film. J’apprécie beaucoup les deux films de Eastwood sur la guerre américano-japonaise, surtout celui vu du côté japonais.. Merci pour cet excellent partage 😊👏

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    • Merci beaucoup.
      « Croix de Fer » est un excellent Peckinpah avec une opposition Coburn/Mason mémorable. Il sont peu nombreux les films américains qui situent leur point de vue au sein de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Je ne l’ai pas revu depuis fort longtemps.
      Sur les deux Eastwood m’a préférence va au premier qui traite de la propagande militaire et interrogé l’acte héroïque. Le volet nippon ceci dit est également très poignant.
      Kubrick n’aura pas eu le temps de faire son film sur la Seconde Guerre, sujet qui le passionnait d’autant plus qu’il avait épousé la nièce de Veit Harlan, connu pour avoir commis pour Goebbels « le juif Süss », et son beau frère, Jan Harlan, est producteur entre autres de ce Full Métal Jacket.

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        • Eh oui, Christiane Kubrick est la jeune femme que l’on voit chanter pour les soldats à la fin des Sentiers de la Gloire. Kubrick la rencontré sur le tournage à Munich, ils ne se sont plus quittés.
          Kubrick avait commencé à développer avec son beau frère un projet intitulé Aryan papers qui est tombé à l’eau avec la sortie de La Lise de Schindler. Pas rancunier, il aura quand même légué A.I. à son ami Spielberg.

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    • Je suis bien d’accord. Chef d’œuvre.
      La chanson Mickey Mouse (qui figure dans le livre) Kubrick l’évoque comme la part d’enfant qui d’Eure chez ses jeunes, nourris à la même référence (John Wayne, Mickey, Coca Cola,…) résidu de leur innocence perdue. Plongés dans la guerre, ils ne ont depuis basculé en enfer, appris à côtoyer la mort, à abandonner tout espoir et humanité.

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  6. Big up au regretté, toujours imité jamais égalé Sergent Hartmann.
    Et gloire au 1ére classe Baleine.
    Ma réplique préférée, chic et délicate, qui m’offre de beaux succès dans mes dîners en ville :
    « Je vais te dévisser la tête et te chier dans le cou ».

    Superbe chronique. Je vais l’encadrer.
    M.I.C.K.E.Y M.O.U.S.E…

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    •  » Qu’est-ce que c’est que ce boxon ! Par les couilles de la belle-mère du christ, qu’est-ce que vous foutez dans ma chambrée ! »
      Celle-là je l’ai piquée page 42 du bouquin de Hasford et je tâcherai de la servir à mes grands enfants à l’occasion. 😉
      R. Lee Ermey, qu’il repose en paix parmi les Marines, prêtait aussi sa voix dans « Toy Story ». Instructeur, en toutes circonstances.

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  7. J’aime beaucoup ce film comme la plupart des Kubrick d’ailleurs (mais à Barry Lyndon va ma préférence :p). Il a beaucoup traité de la guerre dans ses films. Les sentiers de la gloire est magnifique aussi.

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  8. « Chef, oui chef » – « Mon cul, je n’entends rien! » – « Chef, oui chef ». C’est un film culte, la préparation et l’entrainement des jeunes recrues avec l’instructeur est un chef d’œuvre tant au niveau de la mise en scène, des plans bien carrés, bien proportionnés à la Kubrick que les dialogues! Le fameux souffre douleur Baleine joue un rôle à la perfection qui se terminera dans un monde merdique! A voir et à revoir d’urgence!

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    • La partie sur l’entraînement des Marines à marqué les esprits durablement. Largement reprise et citée par la suite, dans des genres différents. Je pense à Starship Troopers de Verhoeven notamment qui la transpose dans le cadre d’une guerre contre des insectes géants.
      La seconde partie du Full Metal Jacket offre aussi un visage inédit de cette guerre que tout le monde a en tête à travers sa transcription par Stone dans Platoon. Plus urbaine, plus infernale et désenchantée, plus proche peut être de ce qu’on image de la seconde guerre mondiale, période qui fascinait Kubrick.

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  9. Pour la N’ième fois je l’ai regardé il y a quelques jours sur ciné club et j’ai toujours la même fascination de ce qui est projeté sur l’écran. Quels talents ce Kubrick !!!
    Et, comme il y a déjà quelques répliques cultes, voici les miennes :
    – Colonel : Alors, né pour tuer sur votre casque et symbole de paix sur la poitrine. Ca veut dire quoi exactement ? C’est une blague ou quoi ?
    – Guignol : Disons que pour moi c’est quelque chose comme la dualité de l’homme, mon colonel…

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    • Impressionnant n’est-ce pas ? Je crois que sa longévité tient aussi à sa manière de ne pas traiter le conflit de manière précise mais de filmer la guerre en général, de montrer en effet la dualité de ces hommes qui deviennent des armes, indifférents à la mort, mais qui quelque part restent des hommes qui veulent la paix. La scène que tu décris est dans le livre également.

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    • « Dantesque » est un qualificatif qui convient en effet à Full Metal Jacket « (comme à » Apocalypse now » ceci dit), mais aussi à d’autres Kubrick. Je pense particulièrement à « Eyes Wide Shut » dont l’errance à demi onirique plonge le personnage dans une forme d’enfer également.

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