Never grow old

Le baptême du sang

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« Venez avec moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. »

Matthieu XI, 28.

Il est des entreprises qui ne connaissent pas la crise au cœur d’un pays en pleine fondation : Shérif, pasteur, palefrenier et aubergiste, gérant d’un magasin d’approvisionnement et, bien évidemment, croque-mort. En effet, nonobstant son rôle de bâtisseur, le menuisier se doit d’être aussi fossoyeur quand les circonstances l’exigent. Et qui a largement arpenté les villes sans loi du far-west sait bien que ce n’est pas l’ouvrage qui manque. C’est à l’un de ces charpentiers des pompes funèbres que s’attache « Never grow old », chronique des âges sombres narrée par l’Irlandais Ivan Kavanagh, qui trouve sur les terres mouillées du Connemara un semblant d’Amérique qui mènerait tout droit six feet under.

Garlow, ville fictive posée au bord de la route des chercheurs d’or forty-niners, a tous les atours d’une bourgade de l’Ouest américain. Mais Euro-western oblige, c’est bien sur le vieux continent que le réalisateur a planté son décor de cinéma, « à une paroisse de distance de l’Amérique » comme dit l’adage local, sur les terres ancestrales de John Ford. C’est toutefois un autre visage de la conquête de l’Ouest qu’il donne à voir, bien moins flamboyant, loin des canyons grandioses et des verdoyantes montagnes de l’âge d’or du genre. Dans ce pays en construction, tout n’est que vallée de larmes, de sang et de souffrance.

Kavanagh rapporte que l’idée du film lui est venue en regardant des photographies d’époque, vieux clichés grisâtres d’un monde pas si lointain, montrant des hommes et des femmes frappés de désillusion, marqués physiquement par la rudesse de l’existence. « Leurs épreuves et leurs combats se lisent sur leurs visages burinés par le temps. » explique-t-il au point de vouloir rendre cela visible à l’écran par tous les moyens disponibles. Il y parvient d’abord dans le choix des teintes, entre l’ocre et la cendre, couleurs désaturées au point de confondre parfois l’homme avec le paysage. Le panorama automnal et bucolique qui se révèle au sortir de l’église pourrait être emprunté au répertoire des peintres naturalistes américains mais cette vision un peu mièvre d’un éden possible en forme de petite maison dans la prairie va vite être battue en brèche par la pluie revêche et la boue stérile qui n’épargnent pas le laboureur dans son pénible labeur.

Ce que donne à voir « Never grow old », c’est une bien triste terre, c’est l’Amérique peu amène des zones délavées, celle des horizons bouchés. C’est le pays crasseux et cafardeux de « John McCabe » façon Robert Altman. L’accent prononcé des différents protagonistes issus pour la plupart du vivier d’acteurs européens ne rend que plus authentique ce front pionnier peuplé de Français, de Néerlandais et d’Irlandais, migrants de première, deuxième ou troisième génération. La jolie belge Déborah François dépistée par les frères Dardenne n’aura pas à forcer son talent pour mettre de la gadoue dans son phrasé anglo-saxon, là où Emile Hirsch, natif de Topanga, California, aura dû travailler son irish accent avec le réalisateur avant de s’enfoncer « into the wild ».

En revanche, il ne semble requérir aucun effort à John Cusack pour adopter le verbe malin de Dutch Albert, un nocturne malfaiteur qui débarque en ville pour y déverser sa bile diabolique avec délectation. Affreux, sale et fascinant, sorte de cousin des « Huit salopards » (oui, c’est de toi que je parle Joe Gage) flanqué d’un muet pervers et d’un Sicilien sadique, il incarne ici l’archétype du truand patibulaire et cauteleux dans la pure tradition du western italien ou allemand. Il y a en effet quelque chose en lui de Corbucci, qui se mêlerait à une peinture plus naturaliste à la teutonne (celles des chercheurs d’or du superbe « Gold » de Thomas Arslan), deux visions à la fois romantiques et baroques que Kavanagh parvient à unir dans d’impressionnantes scènes de nuit éclairées à la bougie ou à la torche, et qui donnent à cette chronique une ambiance médiévale.

Cette prise d’otages à ciel couvert, théâtre de l’affrontement violent et impitoyable des vices et des vertus, en rappelle d’autres, plus sèches : celle de « l’homme de l’Ouest » d’Anthony Mann, ou de « the Tall T » signé Boetticher, voire même celle plus enneigée de « la chevauchée des bannis » façon De Toth. Dans tous ces cas comme ici, la lâcheté ou la veulerie des personnages débouche inévitablement sur la violence, sur le crachat des armes et l’odeur de la poudre, à la différence tout de même que dans « Never grow old », on peine à se trouver une âme à défendre. En guise de maître des lieux, un tenancier maléfique succède à un bigot rigoriste et intolérant. Il faut dire qu’à Garlow, comme dans nombre de ces villes pionnières, le saloon et l’église se regardent en chiens de faïence. There will be blood.

Pourtant, cette fois, l’affrontement s’annonce inégal. Un cocktail de lucre, de prostituées et d’alcool, auquel s’ajoute une forte dose d’intimidation aura tôt fait de dégarnir les bancs de la maison de Dieu et dépeupler les chants censés emmener les pèlerins vers les « rivages brillants ». Dans ce coin paumé de la Terre Promise, la loi des hommes ne semble devoir punir que les innocents (rarement on aura vu scène de pendaison plus déchirante et intolérable que celle filmée par Kavanagh dans ce film), comme si Lucifer avait le champ libre pendant que Dieu regarde ailleurs. Au milieu de cette aire de misère se tient le charpentier-fossoyeur, faiseur de cercueils, de gibets et de potences, préparateur de macchabées et homme tranquille qui élève ses deux enfants en attendant le troisième, qui remplit ses caisses après avoir mangé son chapeau. Est-ce une coïncidence, si la première porte à laquelle le détestable chasseur de prime vient frapper est celle de celui qui fait aussi commerce avec la mort ?

Dès l’ouverture qui annonce déjà hélas la conclusion (maladroite entrée en matière, il faut le reconnaître), on devine que chacun recevra la monnaie de sa pièce, prix à payer pour obtenir le droit du sol, celui qui donne à l’exilé le droit de devenir un « vrai Américain ». Il est bien rare de nos jours de voir western aussi charbonneux, à travers lequel il n’est pas interdit de deviner, entre les motifs du genre, la trace d’une réalité pas si éloignée de nous.

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30 réflexions sur “Never grow old

  1. La question est toujours la même : as-tu aimé ce film ? Rien ne le laisse supposer ni son contraire.

    T’façon c’est un western, gigot.

    J’ai savouré la formule : « la pluie revêche et la boue stérile ».

    J’imagine que Johnny John s’en donne à cœur joie dans le cabotinage ! Me souviens plus l’avoir vu dans un film.

    c’est toi que je parle Joe Gage
    façon de Toth.

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    • Johnny se fait plaisir dans le rôle, c’est évident. Il compose ici un méchant memorable, suave et sournois à souhait.
      J’ai beaucoup aimé le film, par ailleurs démonté chez les Teleramiens. J’ai un peu de mal à saisir la nature des reproches d’ailleurs.
      Je crains bien pourtant qu’il fasse un flop en salle ; trop sombre ? Trop pluvieux ? Trop western ?
      Ne serait-ce que pour cette utilisation de l’obscurité (on dirait des tableaux de La Tour), ça vaut le coup d’œil.

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  2. Tu prêches une convaincue.
    Jacques Morice a bâclé sa chronique. Je n’en tiens même pas compte.
    Les teléramistes préfèrent s’emballer pour une grande fille que pour des mauvais garçons.

    Le prochain coréen a l’air TOP. Pour changer :-)… et j’ai vu La BA… Quelle semaine ça va être !!!

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    • Je ne te parle même pas de celle de Libé… :  » D’avoir été éclairé à la bougie façon Impitoyable, ça n’empêche de constater : la réalisation obscure ne parvient pas à cacher les misères d’un film dépourvu de talent, d’à-propos de mise en scène, de sens des acteurs. Même en ne lui réclamant pas plus que la série Z qu’il promet parfois d’être, l’emporte finalement cette chose ampoulée et un peu ridicule à laquelle il s’échine. » Y a de l’argument, de la mise en perspective, je dis chapeau… En plus, elle est payée pour écrire ça.
      Forestier est plus enthousiaste dans l’Obs, même Sotinel dans le Monde.

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    • Sombre et beau, c’est exactement ça.

      Content que tu sois de mon côté du révolver. En espérant que le bouche à oreille fonctionne car je ne crois pas que le film casse la baraque, ce ne fut pas le cas il me semble à sa sortie aux US il y a quelques mois.

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  3. Chipotage land :
    Dès l’ouverture qui annonce déjà hélas la conclusion (maladroite entrée en matière, il faut le reconnaître), on devine…

    On devine que dalle… il fait trop sombre.
    Et il pleut, il pleut…

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  4. Salut mon prince,
    Bel article sur un film dont le genre malheureusement ne fait plus recette. J’ai adoré l’ensemble du métrage. Tu as raison, la photo est extraordinaire de gris, d’éclairage à la bougie, le tout dans une atmosphère boueuse et pluvieuse. La mise en scène, les cadrages sont exceptionnels…..
    Deux mondes s’affrontent, celui du vieux continent et celui de la terre promise pour une vie meilleure mais débouchant sur des désespoirs….. Derrière les effets de manches du prêcheur, se camoufle un environnement et une communauté qui ostracisent dès que l’on ne rentre pas dans le rang. Rêverie désuètes et idéalisation d’un projet collectif. On n’est pas loin non plus du sectarisme….. Un choix difficile entre la peste et le choléra…..
    La première image révélant le drapeau américain brûlé et en lambeaux donne le ton sur le contexte dans lequel s’est construit ce pays, une photographie cendrée annonciatrice aussi des futures fractures d’un monde bâti sur un massacre…

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    • Je suis content de lire que tu as aimé le film.

      Je ne sais pas si vous étiez nombreux dans la salle. J’essaie de faire de la pub mais j’ai l’impression que le film rencontre peu d’écho. Août est une période redoutable pour les sorties. Et pas sur que les gens aient envie de s’enfermer dans une salle pour voir un film aussi sombre et pluvieux.

      Tu as bien résumé la situation. Le fait est qu’on se sent piégé dès le départ au côté du croque-mort, qui refuse la violence. Belle hypocrisie vu ce qu’ils ont fait aux Indiens pour s’installer, et la fierté d’avoir « apporté la parole du Christ sur cette terre » dans les mots du prêcheur. C’est l’histoire d’un pays, de son rapport aux armes, à la violence, à la morale. C’est cruel mais lucide. Finalement la visite de Dutch et de ses sbires, cavaliers de l’apocalypse, est une sorte de punition, de supplice de la tentation. Ça m’a rappelé aussi beaucoup « L’homme des hautes plaines » d’Eastwood.
      La photo donne le ton et évoquent un âge sombre qui précède la grande boucherie nationale de 1861-65.

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  5. Tout à fait d’accord avec toi sur l’analyse du film et de son contexte…
    Pour répondre à ta question, nous étions une quinzaine dans la salle. C’est peu…
    Oui le mois D’août est une période difficile pour la sortie de certains film mais pas pour le passage en douce et en catimini de certaines lois de réforme… Cette période est mise à profit par D’autres…

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  6. Je découvre ce film. Une bien belle chronique, on sent que tu as aimé. Peu importe que les Télérama, inrocks, libération et autres n’aient pas aimé.. au fond le blog sert aussi à ça, donner un point de vue différent et souvent plus riche que nombre de pseudo journalistes cinéma.. Rien que pour ça et pour les réponses que tu apportes dans les commentaires , je dis bravo ! 😊

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    • Merci.
      On a le droit de ne pas aimer, c’est un fait. Mais c’est particulièrement injuste, d’autant plus pour un film aussi risqué que celui-ci, de ne pas au moins en reconnaître les qualités formelles. La journaliste de Libé s’est quand même fendue d’un éloge de John Cusack, assez curieusement d’ailleurs. C’est vrai qu’il y est extraordinaire, mais d’aucun aurait pu lui reprocher de cabotiner à outrance. Bref, il y a des avis que j’ai du mal à comprendre.
      En tout cas merci pour ta lecture et ton soutien. 😉

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  7. Emile : acteur à transformation.
    Ma note n’est pas à la hauteur du film.
    Je pensais que Brad piquait la vedette à Leo mais après réflexion Leo est asez génial. Ce qui n’enlève rien à Brad et son torse irréprochable…

    P.S: je vais y retourner des que je peux.
    Sacré Quentin.

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