THALASSO

Extension du domaine de la fugue

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« Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener ! »

Henri de la Tour d’Auvergne, Vicomte de Turenne.

L’un est sans doute l’écrivain français actuel le plus connu dans le monde. Le plus controversé aussi. L’autre est l’acteur français actuel le plus connu dans le monde. Lui aussi très controversé. Michel Houellebecq est Michel Houellebecq. Gérard Depardieu est Gérard Depardieu. Tous deux prennent part à la « Thalasso » offerte par leur ami commun Guillaume Nicloux. Drôle d’endroit pour une rencontre, il est vrai. Mais gare au programme prévu pour cette remise en forme, il se pourrait qu’il y ait méprise.

Alcool, cigarettes et petites pépés, c’est le cocktail préféré de bien des personnages des romans de Houellebecq. On sait l’écrivain lui-même amateur immodéré de ces péchés qui lui détruisent la santé. Cinq ans après son « enlèvement » spectaculaire orchestré par le même réalisateur (à moins qu’en réalité François Hollande ne soit derrière toute cette affaire !), l’auteur de « Sérotonine » envisage donc la possibilité d’une cure. Le rendez-vous est pris à l’Hôtel des Bains de Cabourg (qui s’offre au passage une aubaine publicitaire) pour un séjour sans vin, sans tabac et sans sexe. Il dit « bye bye » à son épouse japonaise une fois passées les vérifications d’usage, prêt à livrer son corps à l’expertise du personnel aux doigts doux et délicats.

L’eau plate, en bain, en jet ou dans un verre agrémente désormais l’ordinaire de rigueur que cet établissement inflige au pauvre Michel, lui qui d’habitude ne se prive d’aucun excès. « Fait chier » l’entend-on grommeler dans le secret de l’oreiller. Chaque plan qui le met en scène pour un soin est l’opportunité d’un gag, d’une saillie bien placée, de commentaires et remarques cocasses dont on sait l’écrivain capable. Petit à petit, Michel laisse le Houellebecq au vestiaire, pour un strip-tease qui sonne le vrai pour souffler le faux, qui sert autant de thérapie que de thalasso. Son ton placide s’ébroue soudain en un rugissement comique, comme électrisé par le supplice de la cryothérapie. Lui qui ne voit en général que le négatif de l’existence, le voici pris dans un piège qui refroidit ses ardeurs bien au-dessous zéro.

Après avoir été ligoté, bâillonné puis enfermé chez de parfaits inconnus, c’est un autre calvaire que lui impose Nicloux en le livrant à poil et vulnérable dans cette immersion balnéaire, où chacun joue son propre rôle. L’enveloppe charnelle et rabougrie, le faciès affaissé et édenté d’un Houellebecq en décrépitude avancée font un spectacle si pathétique qu’il réclame sans tarder une oreille compatissante. Il fallait que Laurel trouve son Hardy et l’irruption de Depardieu dans la zone fumeur clandestine va ajouter un peu de métaphysique ventripotente pour enrichir la farce. Il faut dire que, tel Charlot faisant sa cure, le gros Gégé a apporté des « munitions », il n’est pas venu seul. Rien de meilleur que de voir la vie en rouge et blanc quand le bon vin tourne à l’ivresse accompagné d’une généreuse tartine de rillettes. Après avoir ensemble devisé parfois en termes fleuris sur la pratique du 69, sur le fiasco du macronisme, sur le « connard » qui conçu ces chaises longues et sur les dangers de la cryothérapie pour les parties intimes de l’anatomie, s’ouvrent les portes de l’intimité, des angoisses existentielles, des remords et des regrets qui laissent affleurer l’ombre de la mort.

« Tu crois en Dieu ? » demande Gérard à son nouveau pote de picole. « Ça dépend des moments » lui répond l’autre dans un élan de sincérité. Depuis quelques films déjà, Nicloux semble préoccupé par le mystère de l’après, partageant ses doutes et interrogations avec ses deux amis. Pour ce faire, il a d’abord convié Gérard dans la Vallée de la Mort, rebaptisée « Valley of Love » pour les besoins d’un film avec Isabelle Huppert, pour des retrouvailles poignantes autour de l’absence d’un fils décédé. A cette « Thalasso » les défunts ont aussi droit de cité, et Houellebecq de se remémorer la larme à l’œil cette grand-mère qui l’a élevé, convaincu de pouvoir la retrouver à l’heure de la grande résurrection. Un étrange sentiment de compassion vient alors altérer le comique de la situation, déposant un voile Doré de tristesse tissé par Julien le compositeur. Dans une salle de soin qui prend alors des airs de chambre funéraire, une fois les corps enduits de terre et momifiés dans la cellophane, Nicloux outrepasse le réel, synthétise l’image publique des deux freaks médiatiques (de « vous êtes la honte de la France » à « je suis votre plus grand fan ») pour mieux recomposer une vérité à peine floutée.

Alors que le précipité de l’impensable rencontre commençait à prendre la couleur de l’« improbable vérité » souhaitée par le réalisateur, l’alchimie soudain se brouille, se dilue en considérations hors-sujet, s’évapore avec la disparition de Ginette. C’est le retour des ravisseurs de « l’enlèvement de Michel Houellebecq », du gitan et de ses deux comparses, auxquels s’ajoute le concours d’une Ukrainienne lucide mais pas extra. Grave erreur, car ils n’ont ici plus leur raison d’être. La « Thalasso » prend un tour totalement absurde et (abs)cons qui ne lui sied plus, le spirituel spiritueux tournant au spiritisme frelaté avec du faux Stallone à l’intérieur ; c’est quoi ce bordel de par dieu ?

Nicloux produit alors une sorte de piètre Dupieux qui voudrait faire du mauvais Dumont. Le gai savoir tourne au vinaigre dans une seconde partie qui pourrait se contenter d’être inutile si elle n’en devenait lourdement ridicule. Totalement paumé dans les confins de son scénario, Nicloux improvise une sortie de scène radicale qui finit de ruiner définitivement les bienfaits d’une cure qui pourtant s’annonçait prometteuse.

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48 réflexions sur “THALASSO

  1. J’ai préféré « l’enlèvement » dudit écrivain, film sorti en 2014. Le film reste drôle, et la rencontre avec Depardieu tombe sous le sens, sachant que les deux phénomènes gravitent depuis longtemps dans l’entourage de Guillaume Nicloux. C’est un réalisateur qui travaille à l’instinct mais parfois les idées tournent court, et cette rallonge qui convoque les personnages de « l’enlèvement » sent fortement le manque d’inspiration. Ils étaient l’évidence il y a cinq ans, ils sont de trop pour la Thalasso.

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  2. Bel article qui correspond à mon ressenti. Un style et un scénario un peu foutraque, mal fichu, qui me rappelle le style joyeusement bordélique (tournage dans l’urgence et avec peu de moyens) de Jean-Pierre Mocky. Mais un bordel avec de beaux moments de vérité et de comédie totalement absurde. Bref, une comédie (dramatique) française pas si mal et actuellement ça n’est pas courant.

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    • Je reconnais l’originalité du projet, qui s’inscrit d’ailleurs dans l’univers fermé de Nicloux (j’ai lu que les ravisseurs jouent aussi dans « la clef »). L’ascendance Mocky me plait bien, Blier n’est pas loin non plus d’ailleurs.
      Je suis curieux de découvrir « une seconde chance » sur Arte, une série qui explore sans doute la même métaphysique.

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  3. Quel plaisir à lire cette chronique ! Je n’irai pas voir ce film. J’ai aimé le Depardieu d’avant et ne supporte pas bien celui de maintenant. Tandis que le Houellebecq, je ne le supporte décidément pas ni avant ni maintenant ! Mais, je trouvais l’idée assez rare de rassembler deux hypers bougons ( c’est gentiment dit, je trouve, j’aurais pu dire deux devenus vieux cons! ) se prélasser dans une thalasso ! Mais, là, le résumé m’en dissuade fortement ! Alors, ce sera sans moi !😃

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    • Merci beaucoup ! 😊
      Nicloux joue de cette image réactionnaire que l’on connaît des deux personnages publics, et il le fait avec leur complicité si bien que jamais on ne sait réellement où se situe la part de comédie à l’écran. Cela vaut autant pour les moments comiques (qui paraissent malgré tout plus « ecrits » dans les échanges entre eux) que pour les scènes dans lesquelles ils livrent leurs tourments intérieurs. Le tout prend la forme d’une vaste blague malgré tout. Ceci dit, je peux comprendre l’allergie qu’ils provoquent. Personnellement, ils m’amusent, surtout Houellebecq qui, mine de rien, est très habile à cacher son jeu.

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    • Il est certain qu’ils ne manquent pas d’autodérision, s’amusent de l’image provocante qu’ils renvoient. Chacun d’eux est réduit aux yeux des autres à sa part la plus grossière : le fan de Houellebecq lui demande s’il y aura encore des passages un peu chaud dans son prochain livre, quant à Depardieu, un admirateur vient le voir pour lui dire qu’il l’avait adoré en Obélix. Sans parler de son admiration pour Poutine qui est bien évidemment évoquée. Nico disait à juste titre qu’on n’est pas loin du cinéma de Mocky dans cette approche très cash et un peu brindezingue. Tout est dans l’excès, sans cesse entre le faux et le vrai. C’est d’ailleurs intéressant de voir Houellebecq par ce prisme uniquement désormais puisqu’il a décidé de couper toute communication avec les médias. Reste les films et les livres.
      Hélas, Nicloux perd pied dans l’évolution de son scénario, c’est dommage.
      Si tu aimes ces deux zigotos pour ce qu’ils nous montrent, ils devraient bien te faire rire.

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  4. Je suis à peu près d’accord.
    On aurait aimé qu’il reste concentré sur les 2 bestioles au lieu de partir du côté de n’importe quoi. Même si la bande de pieds nickelés qui débarque m’a amusée (un peu).
    Houellebecq qui me dégoute a réussi a m’émouvoir.
    Gégé est grand (et très gros).
    J’y suis allée à reculons mais je suis contente de l’avoir vu.
    La fin et (le faux) Sly sont ridicules.

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    • La fin, quel raté tout de même ! Et ce Sly, quelle idée (pas drôle)!
      Les 3 zozos sont drôles, ils l’étaient déjà dans « l’enlèvement ». Mais la percussions de deux contextes ne va nulle part.
      Gégé est gros parce qu’ il a « de gros organes ». 😉

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  5. J’avais adoré La carte et le territoire, mais je ne suis pas fan du personnage… Et il semblerait que je ne suis pas la seule à le voir non comme une personne mais comme un être qui a construit une fiction autour de lui, à la vue de ce film. Je n’étais pas curieuse de le voir, ta critique a achevé de me convaincre de ne pas y mettre les pieds!

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    • Ce n’est peut être pas la meilleure porte d’entrée vers le monde de Houellebecq. Je te conseille peut être davantage « l’enlèvement » qui « fictionnait » le portrait de l’écrivain. Faut-il aimer Houellebecq ? Vaste débat. L’homme et l’écrivain finissent pas se confondre. Le personnage est assez fascinant je trouve, davantage que Depardieu d’ailleurs qui semble plus « entier ». J’ai également beaucoup aimé « La carte et le territoire », dans lequel il se met en scène.

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  6. Bonjour princecranoir, j’ai vu le film hier soir après avoir vu la BA. Le film commence bien et le duo Houellebecq / Depardieu est plutôt sympa. Mais c’est vrai que les autres personnages parasitent tout. Assez déçue car je n’ai pas ri. Bonne après-midi.

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  7. Bonsoir Princecranoir,
    Je trouve que tu décris parfaitement le film. J’ai quant à moi bien aimé certains gags et discussions, j’ai bien aimé l’allure des deux hommes, à elle seule comique ; j’ai trouvé l’intrigue secondaire assez « vaseuse ». Très bonne soirée.

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    • Merci beaucoup.
      Le comique peignoir est assez réussi il faut bien le reconnaître, les deux corpulences mises à l’épreuve des soins barbares dispensés dans l’établissement.
      L’intrigue secondaire, si elle contient quelques scènes amusantes aussi, est effectivement de moindre intérêt.

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  8. Pingback: [Rétrospective 2019/8] Le tableau étoilé des films d’Août par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

    • J’avais pu voir le documentaire d’Arte avant le film de Tarantino ce qui m’a bien aidé à saisir le contexte relatif à la « famille » Manson. Le doc est davantage centré sur la carrière de folksinger raté du gourou que sur la vie dans la communauté mais il évoque evidemment quelques épisodes qui se retrouvent dans le film, comme le ranch Spahn ou la visite de Manson à la villa de Cielo drive ou il pense trouver Terry Melcher. Tarantino joue et tisse ensuite un imaginaire autour de cette méprise. C’est sublime.

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