Les aventures de RABBI JACOB

Alors on danse

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« Juifs, Arabes, ensemble… »

Philippe Katerine

Pourquoi les gens se détestent-ils autant ? Visiblement, le phénomène n’est pas nouveau, le communautarisme, la xénophobie, le racisme n’ont pas d’âge. Faute de connaître le vaccin qui nous immunisera de ces fléaux, mieux vaut en rire quitte à forcer le trait, et tourner ces tristes sires en ridicule comme s’amusait à le faire monsieur Molière. Ou bien encore Gérard Oury qui, dans « les Aventures de Rabbi Jacob », commet l’impardonnable sacrilège de conciliation, un exutoire nécessaire et salutaire dans un monde devenu complètement dingo.

En février 1980, Louis de Funès reçoit des mains du zinzin Jerry Lewis un César d’honneur lors de la cérémonie nouvellement créée par Georges Cravenne. Ce même Cravenne, sept ans plus tôt, perdait sa femme Danielle, abattue par le GIPN lors d’une prise d’otages dont elle était visiblement à l’origine. Révoltée par la sortie imminente des « Aventures de Rabbi Jacob » dont son mari se chargeait d’assurer la promotion, elle prit les armes pour soutenir la cause palestinienne selon elle bien malmenée par le film. Nous sommes à un an de l’attentat de Munich, en pleine guerre du Kippour, Nixon est toujours à la Maison Blanche tandis qu’en France, le Front National vient de voir le jour (avec la collaboration de l’ex-Untersturmführer Léon Gaultier) et l’Eglise catholique se radicalise derrière Monseigneur Lefèvre.

Face à ce retranchement progressif et délétère des uns et des autres Oury, à peine sorti de « la Folie des Grandeurs », propose à son acteur fétiche de s’en prendre directement à « tout ce qui se dresse entre les hommes et des murailles de conneries ». Et il ne lésine pas sur les moyens, ouvrant son film à deux pas du pont de Brooklyn et l’achevant dans la cour des Invalides avec hélicoptère et Garde Républicaine. Quant à la rue des Rosiers, il la déplace en banlieue parisienne le temps de quelques scènes ! « Un film sur l’amitié entre Juifs et Arabes, non mais vous délirez ! » s’exclamèrent les producteurs. Il fallait assurément être un peu fêlé pour monter un tel projet, totalement perché même comme l’est Victor Pivert dans cette histoire, industriel frappadingue, râleur et grimacier comme aimait tant les interpréter Fufu.

Faut-il être à demi-cinglé pour mettre son chauffeur à la porte en pleine nature (chez Funès le geste l’emporte toujours sur le verbe) ou pour trimballer un bateau à l’envers sur le toit de sa DS, sinon pour se préparer à un retournement de situation ? Celui-ci ne manque pas d’intervenir dans un récit qui fonce pieds au plancher, se défie des embouteillages en mordant largement sur la ligne du politiquement correct. Dès le début, on voit bien que Funès a mis le chauffeur à la place du mort, a pris les commandes du rire, au mépris du code de bonne conduite. Oury sait mieux que personne qui est l’artiste sur le plateau, il laisse le prodige de la grimace faire ses simagrées à son aise, comptant sur la vélocité du montage pour vitaminer le tout. Albert Jurgenson fait à ce titre un travail remarquable, impulse un tempo sans temps mort sur lequel s’ajustent avec alacrité l’inoubliable thème de Vladimir Cosma et la chorégraphie yiddish du groupe Kol Aviv.

Comment ne pas voir à travers le porté de taxi jaune, premier élan de générosité de la part des fidèles ashkénazes en direction de leur rabbin vénéré, la révérence hommagère rendue par Oury à son peuple martyr ? Détaché des traditions (Comment ? Gérard Oury vous êtes juif ?), le réalisateur se reconnaît sans doute davantage dans le rôle du neveu très décontracté laissé à Henri Guybet (sorti du Café de la Gare, tout comme Miou-Miou qui joue ici la fille Pivert), que dans celui du rabbin Jacob qu’il confie au grand Marcel Dalio. Oury d’ailleurs ne fixe aucune limite à la grande illusion, usant de postiches et de déguisements folkloriques, faisant passer des policiers pour de dangereux tueurs (et vice-versa). Il laisse ainsi libre cours à sa fantaisie dans le choix de la distribution. S’il semble admis par tous qu’un Français de souche nommé Pivert soit incarné par un fils d’immigrés espagnols, on ne s’étonnera pas davantage de voir un pseudo-Ben Barka interprété par un natif de Chamalières, ou un « moricaud aux yeux cruels » par un Italien bon teint.

Quant au sort réservé à ce brave Louis de Funès, il n’est pas des plus enviables : d’abord trempé en caleçon dans l’eau froide d’un étang vaseux, c’est tout habillé qu’il se voit recouvert d’un verdâtre liquide visqueux pour une suite de gags bubble-gum parfois un peu durs à mastiquer. Lui qui passait son temps à houspiller son chauffeur, le voilà bientôt enguirlandé dans les buissons, recouvert de fleurs tel un arbre de Noël à Woodstock, lors d’une course poursuite au burlesque un peu collant, et durant laquelle un tout jeunot Gérard Darmon prononce la mort avant de la recevoir quelques minutes après. C’est pour Funès l’occasion rêvée d’entrer dans la danse, de laisser parler le langage du corps, celui qu’il emprunte à ses grands modèles du muet, de Chaplin à Keaton, de Laurel à Hardy. Rien ne transparaît toutefois de ses moments de doute sur le tournage, de son refus soudain de céder à nouveau à la tentation du bouffon outrancier. « Ce ne sont pas des grimaces pour des grimaces, putain de merde Louis, ce sont des grimaces justifiées ! » s’emporte le réalisateur qui sait à quel point le succès de son film en dépend.

Pris en otage de la mécanique du rire, le Funès empêtré dans un monde qu’il ne comprend plus (grèves, embouteillages, mariage mixte et choc pétrolier) est précisément celui qui amuse le public, le renvoyant à son conservatisme périmé, à son décalage avec l’époque. Il aura beau en appeler à Saint-Antoine de Padoue comme d’autres se demandent ce qu’ils ont fait au Bon Dieu, Funès-Pivert incarne à son corps défendant l’emblème du « populisme hanté par le fantôme de la modernité » tel que défini par Jean-Baptiste Thoret. Et plus encore que par la gestuelle superlative, c’est par le verbe qu’il fait rire, lorsqu’il dit ses quatre vérités à sa jalouse épouse (improbable Suzy Delair toute en flanelle rose) avant de lui raccrocher au nez, ou lorsqu’il accepte sans condition l’augmentation réclamée par son chauffeur (« Rabbi Jacob il te dira voui ») avant de finalement refuser. Il faut ainsi larguer les amarres, accepter le changement de paradigme, c’est en tout cas ce que prône « les aventures de Rabbi Jacob. « Ça m’a décrassé l’âme » dira même Louis de Funès par la suite, nous invitant à jouir encore et toujours de ce remède diffusé périodiquement à la télé.

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51 réflexions sur “Les aventures de RABBI JACOB

    • Mais de rien, je suis ravi d’avoir fait resurgir cette nostalgie du cinéma populaire effectivement en perdition. Il faut dire que ces « aventures » doivent beaucoup à l’irremplaçable et inremplacé Louis de Funès, un phénomène dont la critique n’avait alors pas mesuré la dimension comique à sa juste valeur.

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    • On a oublié aujourd’hui que le film est en effet sorti dans un contexte très houleux. Cela n’a pas empêché son succès mais son sujet demeure sensible. Beaucoup se plaisent à dire qu’aujourd’hui un tel film ne pourrait voir le jour. On peut aussi se dire qu’à l’époque déjà, le pari fut risqué et ne fut pas sans conséquences comme le prouve cette anecdote.
      Le rire et la prestation de Funès restent toutefois les grands vainqueurs dans l’esprit collectif et c’est tant mieux.

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  1. Fufu indémodablement génial, et Rabbi Jacob source inépuisable de fous rires (l’usine de chewing-gum marche à tous les âges), car au-delà du projet oecuménique dont tu as bien rappelé la genèse, l’ambition première de Rabbi Jacob, c’est de faire rire, et de ce point de vue, c’est formidablement réussi. Merci pour cet article.

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    • Il faut voir ce que se prenait ce genre de comédie populaire conduite par de Funès par les critiques de l’époque. J’aime beaucoup Jean-Louis Bory mais il faut voir comme il démontait les films de Oury, comment Funès était renvoyé à ses pitreries. Je crois qu’il en souffrait beaucoup, lui qui mettait tant d’application à développer un véritable langage du corps puisé dans le registre du muet burlesque muet. Au-delà de l’épisode dramatique sur la femme de Cravenne, j’ai voulu rappeler la cérémonie des Césars pour rappeler qu’il reçut son prix des mains de Jerry Lewis que, paradoxalement, la critique portait aux nues. Il y avait pourtant un grand respect mutuel entre les deux.

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  2. Un film du top 5 de De Funes, certains gags me font toujours autant rire aujourd’hui , « Salomon vous êtes juif? pas toute votre famille? »
    Sans parler du « méchant » et ses lunettes.
    Pas sur que le film serait bien vu de nos jours si il sortait.

    « ba regardez, il est blanc, elle est noire… » 😀

    Un fufu au top de sa forme!

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  3. C’est un film dont je ne me laisse pas. C’est aussi un film a enfermé à tout jamais Salomon, le chauffeur de Louis de Funès dans ce rôle-là.
    Pourrait-on aujourd’hui refaire le même film sans crouler sous une tonne de haine relayée par Twitter ?
    J’en doute.

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  4. Un énième grand film de Gérard Oury. Un film où le mec problématique se fait tellement remettre à sa place face à sa bêtise qu’il finit par comprendre ce qui ne va pas. Louis de Funès est parfait, Claude Giraud et Henry Guybet sont bons en compagnons d’infortune. Par contre, j’espère que le projet de suite ne verra jamais le jour.

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  5. Quelle belle chronique tu nous as concocté là ! De Funès ne plaisait pas à tout le monde tu as raison de le souligner. Il m’a toujours fait rire. Les films sont plus ou moins bons dans sa filmographie mais il a inventé un comique qui a fait des émules. Christian Clavier en est un exemple parmi tant d’autres. Mais De Funès reste le roi. Sortir ce film en pleine tensions au Proche-Orient, je ne sais pas si les producteurs auraient la force de le faire aujourd’hui. Un plaisir de te lire 😊

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    • Je te remercie beaucoup, j’ai pris plaisir à rédiger cet article afin de donner un éclairage différent à un film qui a touché beaucoup de monde.
      Une critique en décalage en effet, comme bien souvent avec les comédies populaires. Si on peut comprendre les réserves sur la réalisation, il est assez insensé qu’elle encense d’une part les films avec Jerry Lewis et abatte en plein vol ceux de Funès. Toute la problématique est celle de l’auteur derrière l’œuvre. Tati, autre comique gestuel bien de chez nous, avait les faveurs de la critique parce qu’il réalisait lui-même. De Funès n’a mis en scène aucun film, pourtant on sait à quel point son rythme de jeu dictait en quelque sorte la mise en scène et le montage. Quant aux thèmes, ils étaient parfois bien proches : l’ouverture de Rabbi Jacob dans les embouteillages semble tout droit sortie de « Trafic » de Tati.

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  6. Merci pour la recontextualisation historique.
    Je l’ai revu récemment, au cinéma, il passait en UGC culte. J’aime beaucoup ce film même si ce n’est pas mon De Funès préféré et ça faisait longtemps que j’avais envie de revoir l’acteur à l’écran.

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  7. Rabbi Jacob, une belle aventure cinématographique qui a bien failli ne jamais voir le jour. Au début des années 80, il fallait oser produire un tel film. C’est peut-être aussi cela la liberté d’opinion et d’expression : oser
    au-delà du politiquement correct.

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