CHAMBRE 212

Hier encore…

chambre-212-1

« Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. »

Article 212 du Code Civil

A mesure que passent les jours, et avant que ne sonne l’heure, peut-être est-il bon de faire le bilan de sa situation sentimentale. Quand certains rêvent encore de bonheur comme au premier jour, parfois pour d’autres c’est l’amour en fuite. Pour mieux faire le point, Christophe Honoré s’est pris une chambre en ville, dans un hôtel de la rue Delambre, vue plongeante sur les 7 Parnassiens du 14ème. Il y enferme Chiara Mastroianni, « Chambre 212 » très exactement, pour qu’elle débatte avec ses fantômes au cours d’une nuit magique dont on ne sait si cette histoire d’humour tournera à l’amour quand viendra le jour.

Benjamin Biolay et Chiara Mastroianni ont vécu sept ans de mariage. Richard et Maria, dans la « chambre 212 » en ont déjà pris pour vingt ans. Christophe Honoré aime « les bien-aimés », et « les chansons d’amour », mais désormais on ne les verra plus ensemble. Trop d’infidélités, trop d’entailles dans le contrat. C’est une femme libérée qu’il filme dans Paris, une Maria pleine de grâce qui roule pour son compte, qui n’a pas peur de se retourner sur les jeunes hommes dans la rue, qui ne se contente plus des passages protégés. « Cela faisait longtemps aussi que je voulais filmer de nouveau le front soucieux et les fossettes d’ironie de Chiara Mastroianni. » C’est bien simple, de sa Chiara il ne peut pas se passer, et cela fait maintenant six films que ça dure.

Elle est sa muse, sa femme d’à côté, sa Fanny ardente, ou mieux encore, sa Deneuve à lui. Elle est son « instrument » (dit-elle), un stradivarius comme l’était naguère Darrieux pour Max Ophuls. Mais elle n’est pas musicienne, elle laisse cela à son mari, pianiste sans fausse note. A lui Scarlatti, elle préfère jouer des hanches, impériale et radieuse au sortir d’un 5 à 7 crapuleux avec un jeune étudiant au nom à coucher dehors. Comment lui en vouloir. Elle prend la vie à la légère, s’arrange avec le code matrimonial cette historienne du Droit et de la procédure. Elle prend tellement de place qu’elle se voit contrainte de déguerpir, de prendre une chambre en face, une manière comme une autre de prendre du recul tout en gardant un œil à la maison. Tandis que la nuit tombe, et avec elle la neige à gros flocons sur la devanture du Rosebud bar, tandis que le cinéma devient décor et que les néons s’allument, le temps est venu pour la belle de jour de mettre les pendules à l’heure.

Le rideau s’ouvre sur un vaudeville onirique, petit théâtre nocturne où les amants frappent à la porte, ou bien sortent de sous le tapis. Ils s’appellent Cukor ou Capra, Lubitsch ou McCarey (il paraît que c’est lui qui lui a soufflé, une nuit, « cette sacrée vérité »), voire même Guitry ou Woody. Il sera bientôt minuit à Paris, faisons un rêve, pourvu qu’il soit drôle et fantaisiste. « Chambre 212 », pas de sorcière dans la baignoire (c’est un peu plus loin dans le couloir), juste un Richard de vingt ans de moins allongé sur le lit. Il a la tête de Vincent Lacoste. Il est étrange avec ses cheveux courts et ses lèvres pincées, un peu ridicule dans son grand manteau de laine de même couleur que les grosses chaussettes portées par un Biolay qui a perdu de sa superbe. De plus, il n’est pas vraiment ressemblant (d’ailleurs il ne se reconnaît pas). Pas grave, pour Honoré cela fera l’occasion d’un gag.

Mais que vient-il faire là ? Est-ce la conscience qui vient faire la morale à Maria ? Non, il n’a pas la tête de Gemini Cricket. Pas plus que Stéphane Roger qui joue la Volonté de Maria (parce que Gian Maria Coscienza, ça n’existe pas, c’est bien ça Monsieur Honoré ?). Lui a la tête d’Aznavour… il paraît. En tout cas, c’est bien lui le plus drôle dans tout ce tintamarre. Tantôt juge-arbitre, tantôt force de proposition, dans sa veste en léopard, il vient voir les comédiens qui arrivent. Car ça s’encombre vite ces petits appartements parisiens, surtout que la dame a multiplié les aventures.

Christophe Honoré aime la fantaisie, il aime François Ozon (une petite pub pour « Grâce à Dieu » ça ne fait pas de mal), les ribambelles d’acteurs et le film choral, il ne peut pas s’empêcher d’ouvrir la porte aux invités. Il a même préparé une surprise dans les dunes de sable. Mais là vraiment, ça fait beaucoup de monde. Ajoutez à cela la mère, la grand-mère et Camille Cottin en prof de piano, premier amour adolescent du Richard au cœur lourd, c’est plus le domicile conjugal, c’est l’hôtel de la plage ! On échappe à Mort Shuman mais pas à Barry Manilow, exhumé des 33 tours. « Could it be magic at last ? », on aimerait bien. La ballade fondante (qui doit plus à Chopin qu’à Chamfort) se voit réarrangée façon piano-bar mélancolique par la voix incertaine de miss Cottin, et c’est le temps du doute.

Cela devrait être touchant, c’est juste grotesque. Et même si la caméra souvent monte dans les cintres, observe le huis-clos chambré d’un œil zénithal et distancié, il devient rapidement compliqué de trouver sa place, de choisir le bon côté de la rue. Aussi brillante soit la mise en scène, ce que se disent les personnages sur les erreurs de jeunesse, sur la direction que pourrait prendre leur vie, ce qu’elle aurait finalement pu être, finit très vite par lasser. Et ce n’est pas la faute des acteurs, pas plus que celle des techniciens qui se plient en quatre pour mettre de la vie, de l’art et de la lumière sur cette mise au point conjugale. « Le petit monde égotique d’un cinéaste n’est plus un produit d’appel » constate lucidement Christophe Honoré dans Cinéma Teaser, « l’intime ça emmerde tout le monde en France. » Pas la peine d’aller jusque-là tout de même, les contre-exemples sont légions. Mais force est de constater que dans la « Chambre 212 », ces histoires de mari et femme ne sont pas du Woody Allen.

52 réflexions sur “CHAMBRE 212

    • Je suis plutôt preneur des « Chansons d’amour » comme des « bien-aimés ». J’avais aimé « la belle personne » aussi, adaptation de « la Princesse de Clèves ». J’ai depuis un peu pris mes distances avec Honoré, peut-être à tort. Mais pour un retour à son œuvre, je dois avouer être assez déçu.

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  1. Jusqu’au dernier paragraphe j’ai cru que tu avais aimé et pensé que j’avais encore loupé quelque chose d’essentiel…
    J’ai détesté ce film. J’en parlerai peut-être brièvement dans les « restes » d’octobre. Je ne parle plus de tous les films que je vois.
    Je cherchais le mot, tu l’as trouvé : grotesque.
    Et un prix interprétation pour Chiara, je rêve. Elle récite son texte, cest affligeant.
    Avec Vincent Lacoste, ça ne tient pas.
    Et le rôle ne convient pas à Camille Cottin.
    Seul Benjamin m’a touchée.
    Et Charkes Aznavour le pauvre doit se retourner dans son urne.
    Tu l’as trouvé drôle le type à la veste ? Pas moi.
    J’ai soupiré, failli partir… et finalement l’escapade en baie de Somme m’a fait prendre l’air.
    Mais Christoohe Hlnire a la carte…

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    • Benjamin ?… attends, laisse-moi réfléchir… ah oui ce type inexistant qui passe le film en pyjama à pleurnicher sur bord de la fenêtre ? Il fait un beau tandem avec Cottin et sa poupée plastique… Il faudra expliquer que loufoque ne veut pas dire débile non plus.
      J’ai dû aussi louper quelque chose d’essentiel quand je vois tous les avis plus que positifs qui parsèment rubriques à blogs et revues spécialisées.
      Ce qui me rassure, c’est que ton bon sens et ton goût très sûr confirme mon sentiment. Je n’ai pas « failli sortir », amusé ici et là par quelques répliques tout de même, et par ce guignol à veste léopard. Par contre, toutes ces histoires de cul et de cœur… j’en ai rapidement eu rien à cirer.
      Quant à Chiara, il n’y a pas débat.

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  2. Ses chaussettes ont dû me charmer…
    Ah oui l’enfant en plastique qui prend vie, quelle connerie !
    Parfois je suis méchante ou naïve et pense que les critiques se mettent d’accord… ou mieux/pire que le real les paye.
    Quelle perte de temps ce genre de film.

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    • Je commence à croire à un effet contaminant chez les critiques. Comme s’ils s’auto-persuadaient du génie de l’entreprise qui n’a in fine ni queue ni tête. Ça ressemble vaguement à du Resnais, Honoré en appelle à la comédie des Années 30, il glisse une BO vintage qui doit faire fureur dans les bars branchouilles de la capitale, tous les feux sont au vert pour affirmer que c’est « une comédie à l’insolente légèreté », « un chassé-croisé sentimental émouvant et radieux »,… que de fadaises.

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  3. Je me suis bien amusée mais j’avoue ne pas être impartiale quand Chiara est dans le coin. Elle est superbe et les années n’ont aucune prise sur elle (en vrai je devrais la détester ^^ mais je n’y arrive pas)

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    • Contrairement à certain(e)s, j’ai trouvé Chiara très bien. Mais je l’ai sentie tout de même plus d’une fois perdue dans cet appartement, stoïquement enrobée dans ses draps bleus froissés (c’est l’insomnie, sommeil cassé… punaise, faut que j’arrête mon juke-box).

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  4. Quelle chute!! « Cela devrait être touchant, c’est juste grotesque. » Tu nous emportes dans la poésie d’une histoire d’amour pour mieux nous montrer la tourmente d’un film qui semble, comme la bande annonce le présageait, d’un ennui qui tourne en rond.

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  5. Pingback: [Rétrospective 2019/10] Le tableau étoilé des films d’Octobre par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

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