TOY STORY 4

It’s alive !

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« Le lendemain, au lever du jour, ils arrivèrent sans encombre au pays des Jouets. Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’y avait que des enfants. (…)
— Quelle belle vie ! S’exclamait Pinocchio chaque fois qu’il croisait La Mèche.
— Tu vois que j’avais raison, répliquait l’autre. Et dire que tu ne voulais pas venir ! »

Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio, 1881.

Donner la vie. C’est le très beau souhait que se fixent les jeunes amoureux transis lorsqu’ils fondent ensemble des projets d’avenir. C’est aussi le pouvoir que s’est octroyé le Pixar, super-ordinateur devenu emblème d’un célèbre studio de films d’animation. Les Pete Docter et autre Frankenstein à la manœuvre derrière leurs écrans ont d’abord injecté des consciences dans des objets inanimés. Tel Mickey l’apprenti-sorcier débordé par ses balais dans « Fantasia », ils ont choisi de multiplier les sujets et les histoires à raconter. Nous voici parvenus à la « Toy Story 4 », contée par Josh Cooley. Et cette fois-ci, ce sont les jouets qui ont pour projet d’avoir un enfant.

Dans l’épisode précédent, les jouets de Toy Story s’imaginaient parvenus à leur date d’obsolescence, mais ils échappaient de peu à la destruction. La franchise était arrivée à la fin d’un cycle, un triptyque cohérent au cours duquel toute une génération avait vu un petit garçon devenir grand, prêt à passer à autre chose. Habiles, les éminences grises du studio Pixar préférèrent à la poubelle la solution du recyclage, déjà entrevue à travers la brocante du deuxième épisode. Andy, devenu étudiant, cédait à la petite Bonnie tous ces beaux joujoux qui peuplaient sa chambre d’enfant, après en avoir fait le deuil. Eclair de génie de Pixar, la vie continue, un nouveau cycle commence.

C’est reparti pour le jeu de cache-cache des jouets dans la chambre, les plans montés à la hâte pour porter secours à l’un des leurs abandonné à la tourmente des éléments extérieurs, les quiproquos amusants sur le rôle de chacun. Tous (ou presque) répondent à l’appel, du dinosaure stupide au chien à ressort, des Barbies acrobates au cochon tirelire, sans oublier les deux vedettes de ces histoires de jouets, Woody le shérif et son fidèle (« mon ami c’est toi, je suis ton ami ») Buzz l’Eclair. Suivant les codes du féminisme en vogue, le leadership naturel semble prendre une nouvelle orientation néanmoins puisque cette collection genrée plutôt vers le masculin se retrouve entre les doigts gourds d’une petite fille qui au cow-boy préfère naturellement sa version féminine. Se sentant illégitime, Jessie la cow-girl rend bien vite son étoile à Woody mais le doute s’installe désormais dans l’esprit de la star des jouets : est-il autant aimé qu’avant ?

Comme Pinocchio, les jouets de Toy Story se posent des questions existentielles, s’interrogent sur leur raison d’être, sur ce qui les maintient en vie. La question est même posée explicitement en séquence post-générique : « comment je suis devenue vivante ? » dit la dame couteau à monsieur fourchette, aussi interdite que l’était « la fiancée de Frankenstein » dans le film de James Whale. L’amour semble être le secret du coup de foudre qui donne vie. Pas d’emballement pour autant, pas question d’entamer avec Cooley une sex toy story. Il s’agit avant tout ici de prise de conscience. On se souvient de Buzz l’Eclair mettant un film entier à intégrer qu’il n’était pas un véritable ranger de l’espace mais bel et bien le jouet des fantasmes d’un petit garçon qui allait réaliser par son truchement ses envies d’infini et d’au-delà. Et pourtant, comme un étrange paradoxe, les ordres enregistrés de Star Command deviennent ici une voix intérieure qui lui porte conseil, comme une conscience venue d’ailleurs (de derrière les écrans d’ordinateur) qui lui dit quoi faire. C’est vertigineux.

Il ne faudra en revanche qu’un petit tiers de « Toy Story 4 », le temps d’une promenade en bord de route, pour que Woody fasse bien comprendre à Fourchette qu’il n’est plus un couvert jetable voué à la poubelle mais bel et bien un jouet comme les autres aux yeux de la petite Bonnie. Il revêt même à ses yeux une valeur primordiale car il est né de ses mains lors de son premier jour à la maternelle, il est son ami intime (pour la vie ?). Bonnie a créé sa marionnette, Fourchette a trouvé son enfant, et « vice-versa ». Mais chaque jouet a-t-il droit à cette élection ? Des éléments de réponses vont tomber sous le sens en d’autres lieux.

Bientôt toute la troupe se met en branle pour la ville voisine de Grand Basin, où se font face une boutique d’antiquités poussiéreuse (sorte de limbes pour jouets oubliés) et une fête foraine (où l’adoption par un enfant n’est que le fruit d’une loterie infernale). Si les deux peluches rapportées par Buzz du stand de tir n’ont qu’un intérêt burlesque, l’étrange poupée à la voix douce (celle de la chanteuse Angèle dans la version française) Gabby Gabby trouve une place d’antagoniste sans doute au moins aussi subtile et intrigant que l’était le roué nounours rose du précédent épisode. Entourée de ses effrayants hommes de main ventriloques à qui plus personne ne donne la parole (comme revenus d’un vieil épisode de la Twilight Zone), elle est un vieux modèle à la voix intérieure défectueuse l’empêchant de communiquer correctement avec l’être humain pour mieux se faire adopter comme les autres.

Fait étrange, elle prend vie à l’écran alors que personne ne la lui a donnée (les sorciers de Pixar mis à part bien sûr). Elle est une Créature qui n’aurait pas encore rencontré son Frankenstein, mais elle est animée de la même aigreur, de ce même sentiment d’injustice. « Si je suis méchant, c’est que je suis malheureux. Ne suis-je pas repoussé et haï par tous les hommes ? » disait le monstre dans le roman de Mary Shelley. La pression est énorme pour ces compagnons de jeu qui ne doivent pas décevoir, tel Duke Kaboom, le motard cascadeur canadien, une des plus belles trouvailles de ce nouveau coffre à jouets.

Mais une fée bleue traîne dans les parages (une bergère bien connue qui fera sa réapparition), douée de la magie qui plane dans les hauteurs, là où tous ces luminaires suspendus au plafond de la boutique de l’antiquaire sont autant de déclinaisons de Luxo Jr diffusant dans l’environnement les lueurs de la conscience programmée par les innombrables cracheurs de code, tous ces anonymes allumeurs de réverbères dont les noms défilent trop vite au générique de fin. Le reste de cette « Toy Story 4 » est pur plaisir d’aventure prodigieuse, dotée de personnages irrésistiblement drôles et si riche en péripéties et rebondissements jubilatoires que les thématiques n’ont plus qu’à se laisser porter. Josh Cooley peut être fier, il a gagné sa place sur l’étagère de ses illustres prédécesseurs.
« Toy Story 4 » est à retrouver sur Cinetrafic parmi les très bons films pour rire que l’on a pu voir dans le cinéma récent

« Toy Story 4 » est disponible en DVD, Blu-Ray, Blu-Ray 3D, Blu-Ray Edition limitée et coffret Intégrale Toy Story depuis le 30 octobre, et déjà en VOD chez DISNEY DVD, plus d’infos sur le site et la page Facebook de l’éditeur.

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29 réflexions sur “TOY STORY 4

  1. Bon jour,
    Un article qui me fait réfléchir sur plusieurs points : L’être humain a inventé l’anthropomorphisme pour se sentir moins seul ? Le jouet comme une alternative à son désir de manipulation ? à ce lui de pouvoir ? etc
    En tout cas un article qui existe bel et bien par le vivant qu’il émane pour notre plus grand plaisir 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 2 personnes

    • Bonjour Iotop,
      Le principe même de ces « Toy Story » rejoint cette suite de questions existentielles, et fait écho au propres interrogations de Hervé Aubron dans on livre « génie de Pixar ». A travers l’ordinateur qui les meut, il imagine davantage ce principe dans une perspective transhumaniste très intéressante, qui voudrait qu’à l’instar du petit robot Wall-e, Pixar collecte l’ensemble de nos rebuts pour créer une nouvelle forme d’humanité. Lorsqu’ici Bonnie crée son nouveau jouet fait d’une cuiller de plastique, un peu de fil de fer et deux bâtons de bois, elle transfère aussi un peu d’elle-même, un petit morceau de son âme. L’excellent film « Vice-versa » avait également développé ce sujet à travers le rôle du doudou que l’on finit pas oublier. J’ai parlé des « sorciers » qui ont programmé le Pixar (aka Picture Maker, avec un P comme Prométhée), transmettant à ses circuits intégrés un peu de leur humanité. Il se trouve qu’aujourd’hui, une bonne part des éléments qui constituent les films Pixar sont pris en charge pour l’ordinateur seul, par l’intelligence dite artificielle. A quand un « Toy Story » généré intégralement par ordinateur ?

      Aimé par 4 personnes

  2. J’ai eu un sentiment assez étrange avec ce film. Disons que je n’ai pas pu m’empêcher de le comparer avec le reste de la saga et j’ai eu du mal à relier totalement ce 4e opus avec les 3 précédents films qui s’emboîtaient d’une manière plus « naturelle ». On a presque l’impression que ce film est le début d’un nouveau cycle alors qu’il annonce paradoxalement la fin de quelque chose. Très étrange.
    Dans l’ensemble, j’ai quand même bien aimé ce film, c’est toujours aussi efficace, émouvant même, toujours inventif, mature aussi, bref tout ce qu’on aime chez Pixar. Bien aimé aussi la lecture plus féministe du film avec la Bergère qui devient une sorte de Furiosa, c’est assez intéressant sans en faire trop des caisses. Beaucoup ont critiqué le doublage d’Angèle mais j’ai trouvé que sa voix fonctionnait bien par rapport au personnage de Gabby. En revanche, j’ai eu plus de mal avec les peluches, j’ai eu du mal à me dire qu’elles intégraient l’univers Toy Story.

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    • Je suis d’accord en tous points avec toi.
      Les peluches sont clairement là pour mettre l’ambiance, faire des bêtises dans un coin, sans autre intérêt. Par contre, le cascadeur qui prend la pose est irrésistible mais avec une réelle profondeur (« c’est pour toi qu’je le fais Jean-Jean ») parfaitement cohérente avec la thématique générale (de la difficulté « d’avoir » un enfant). J’ai vraiment aimé le travail mené sur cette ambiguïté qui touche à des problématiques très actuelles. L’émancipation des personnages féminins est très intéressante aussi, tu as raison, et bien plus à travers la bergère que par le biais de Jessie la cow-girl.
      « Un nouveau cycle commence », c’est exactement ce que j’écris dans mon texte, et surtout la preuve qu’avec « Toy Story », Pixar a encore des choses pertinentes à raconter aux grands comme aux petits.

      Aimé par 1 personne

  3. Le premier Toy Story nous avait séduit et Pixar nous en avait mis plein les yeux par l’effet de surprise! J’avoue que la qualité reste au rendez-vous au niveau du graphisme. La franchise reste un divertissement de qualité et d’évasion aussi bien pour les grands que pour les petits. Bel article, bon week-end ツ

    Aimé par 1 personne

  4. Un bien beau conte que ce Toy Story 4. Les personnages fétiches prennent leur autonomie et semblent comme tu le dis entamer un nouveau cycle, mais c’est pour le mieux. Toujours inventif et émouvant, cela reste un pur plaisir à regarder avec ses enfants, avec plusieurs niveaux de lecture et toujours des personnages hauts en couleurs : le fameux Fourchette, la poupée Gaby Gaby et ses sbires, le cascadeur canadien,… Bref, un excellent, Pixar, même si Vice Versa reste bien entendu inégalé (je l’ai revu ce week-end), avec son analyse si juste de l’enfance et des méandres du cerveau humain. Dans un genre similaire d’ailleurs, je te conseille le discret Parc des Merveilles qui lui emprunte beaucoup.

    Aimé par 1 personne

    • Merci, je note l’adresse de ce Parc que je ne connais pas.
      Un sans faute pour la série « Toy Story 4 » en effet. Il y avait pourtant de quoi redouter quelque chose de moins bon au regard des récents Pixar (« Cars 3 », « le monde de Dory »), même si certains tenaient encore bien la route paraît-il (« Coco », « les Indestructibles 2 »). Il y a vraiment un cerveau dans cet ordinateur.

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    • Oh, merci beaucoup !
      Ce genre de film est, il est vrai, conçu principalement pour plaire au jeune public. C’est une plus-value à mes yeux car, non content de séduire les plus jeunes, il réveille l’enfant que chaque adulte a été tout en posant de véritables questions d’ordre philosophiques. Pour cela, Toy Story est une franchise d’une richesse incroyable. Force est de constater que Josh Cooley a su perpétuer les idées développées par ses prédécesseurs prestigieux. Ils sont d’ailleurs les fées penchées sur le berceau scénaristique de ce 4ème volet John Lasseter (Toy Story 1 et 2), Pete Docter (auteur de deux chefs d’œuvre que sont « Là-haut » et « Vice-versa ») et Andrew Stanton (autre chef d’œuvre « Wall-e »).

      Aimé par 1 personne

    • Je n’ai pas revu Toy Story 3 depuis sa sortie, mais j’en garde le souvenir d’une film assez surprenant alors que je m’attendais à être lassé par le concept. Même chose pour ce 4ème opus qui déroule un nouveau chapitre et poursuit son sillon thématique.
      Merci de ton passage et à bientôt je l’espère.

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