Au nom de la terre

Profil paysan

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« – […] Dites-vous, monsieur le député, que l’agriculture agonise, qu’elle est morte, si l’on ne vient pas à son secours. Tout l’écrase, les impôts, la concurrence étrangère, la hausse continue de la main-d’œuvre, l’évolution de l’argent qui va vers l’industrie et vers les valeurs financières. Ah ! Certes, on n’est pas avare de promesses, chacun les prodigue, les préfets, les ministres, l’empereur. Et puis, la route poudroie, rien n’arrive… Voulez-vous la stricte vérité ? Aujourd’hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui des autres. Moi, j’ai quelques sous en réserve, ça va bien. Mais que j’en connais qui empruntent à six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le trois ! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un homme fichu, il doit y laisser jusqu’à sa chemise. »

Emile Zola, La Terre, 1887.

Qui veut connaître l’état de son pays doit voir celui de ses paysans. Autant dire qu’il n’est pas au beau fixe. La multiplication des suicides d’exploitants, les fermetures de plus en plus nombreuses des petites fermes au profit de gros propriétaires terriens et de patrons d’usines à vaches sont des refrains lancinants que l’on finit par ne plus (vouloir) entendre. Sans compter l’usage de produits nocifs qui jette l’opprobre sur une profession qui a déjà un genou à terre. Fort de son expérience personnelle, Edouard Bergeon a retroussé ses manches et a tourné « Au Nom de la Terre », en hommage à son père et à tous ceux qui s’usent la santé et le moral pour nourrir leur prochain.

Il y a plus d’un siècle maintenant, dans « A Corner in Wheat », l’Américain D. W. Griffith filmait en plan fixe un agriculteur épuisé remontant le sillon creusé dans la terre de son champ pour y semer le grain qui aurait dû faire sa fortune. Mais déjà à l’époque, les spéculateurs se remplissaient les poches tandis que le Sisyphe de l’arrière-pays continuait de trimer dans les labours. Bergeon ne se lance pas dans un tel parallèle politique, il se limite au constat. Celui-ci est le même à l’ouverture de « Au Nom de la Terre » : un homme remonte son champ en titubant, la terre lourde et grasse agrippée à ses chaussures lui pèse sur la conscience. Mais lui ne sème plus, il tient sous son bras un morceau de souvenir qui lui est cher. Puis il disparaît dans le hors-champ, effacé comme une mauvaise herbe. En un plan allégorique et programmatique, le constat est clair : bientôt plus rien ne poussera sur cette parcelle, faute de grain, faute de paysan.

Ce forçat de la terre, Edouard Bergeon le connaît bien, c’est son père Christian. Mais pour que le film parle pour tous, il lui a donné un autre nom et un autre visage. Guillaume Canet sera Pierre Jarjeau, il adoptera la tonsure de son modèle, comme pour entrer dans les ordres. Comme un écho involontaire à Griffith, il revient des Etats-Unis où il a fait son stage de fin d’étude, dans des exploitations à dix mille têtes censées servir de modèle à ce futur « entrepreneur ». Nous sommes à la fin des années soixante-dix, le métier change, les fermes grossissent, se modernisent, les vieux passent la main à la jeune génération, non sans se mettre une rente sous coude. Tout ça se fait sur un coin de table, entre quatre yeux en présence du notaire. Puis on boit un coup, une gnôle pressée dans les raisins de la colère, tandis que la mère est là, debout, silencieuse, aux ordres, prête à remplir les verres (sous-entendu faut bien qu’elle serve à quelque chose).

« L’important, c’est que ça reste dans la famille » dit Rufus, formidable de sécheresse morale dans le rôle du grand-père. On en est encore là, agrippé à la propriété, ce fardeau de plus en plus lourd à porter que l’on se refile de père en fils. Mieux que les affres et afflictions de l’homme de la terre, Bergeon filme un dialogue inter-générationnel. Ou plus exactement tous ces non-dits, l’impossible communication entre deux philosophies, entre deux contextes de référence qui n’ont plus rien en commun. Le vieux Jarjeau a tout construit de ses mains après la guerre, a surmonté les coups durs en travaillant deux fois plus, y a pas meilleur remède pour cet entêté qui fuit toubibs et pharmaciens.

Le nouveau fermier des Grands Bois, lui, est un investisseur qui doit rester compétitif, qui sait bien qu’il n’y en n’aura pas pour tout le monde et que mieux vaut lui que les autres. Là-dessus, Bergeon reste tout de même discret, de peur sans doute d’ajouter au discrédit en pointant les limites de la solidarité. Il les laisse néanmoins affleurer au fil de quelques remarques qui en disent long : le maire le soupçonne d’avoir lui-même mis le feu à la chèvrerie (« occupe-toi de ta ferme, et de ta femme, il paraît qu’elle en a bien besoin ! » lui rétorque Pierre dans un accès de colère), « on voit bien votre nouveau bâtiment, y en a qui disent que ton père il se la pète ! » lance le fils du voisin à Thomas Jarjeau, plutôt fier de cette extension dont il compte bien reprendre les rênes un jour.

Édouard Bergeon, on le devine, a mis beaucoup de lui dans ce personnage qu’il cède à Anthony Bajon (déjà remarquable dans « La Prière » de Cédric Kahn). Il lui confie ses passions de jeunesse : la bicyclette, la mobylette, les amourettes au volant du tracteur. Il lui transmet aussi ses douleurs, ses épreuves, et ses regrets peut-être, comme celui d’avoir très vite quitté le monde agricole pour faire carrière dans le sport et l’audiovisuel. Thomas, bon élève qui veut devenir ingénieur, reste à la ferme. Il tient bon. Il pense à sa sœur Emma (remarquablement interprétée par la débutante Yona Kervern), et à sa mère qui tient les comptes et la baraque, bouleversante Veerle Baetens, le joli brin de voix toujours ready for the country depuis « Alabama Monroe ».

Aux Grands Bois, la musique pleure encore sur la platine, « worried man blues » chante le hobo Woody Guthrie. Mais à mesure que le puits sans fond de la banqueroute s’ouvre sous les pieds de l’agriculteur, que sombre la figure paternelle, le film se coince dans l’ornière du pathos, il s’embourbe dans la grande dépression. L’été radieux de tous les projets a été tourné après l’hiver du désespoir, et cela se sent dans le rythme, dans l’inspiration visuelle. Edouard Bergeon n’est ni Vidor, ni Griffith, et encore moins John Ford (même s’il voudrait nous le faire croire en quelques plans-citations), mais il compte sur l’authenticité de son vécu, sur son expérience dans le documentaire (« les fils de la terre »), sur le passif de son producteur (un affidé de Christian Carion comme de l’indigné Stéphane Brizé) pour livrer un témoignage poignant.

C’est sûr, la terre il l’a connu. Il la connaît toujours. Dorée par les blés ensoleillés ou éteinte sous la pluie, elle s’étale à l’écran dans toute sa splendeur. Tout fier, il a d’ailleurs déclaré avoir obtenu son BPREA et compte bien reprendre l’exploitation familiale. « Je vais devenir à mon tour agriculteur. Je suis né dans l’agriculture, et je ne lâcherai pas la terre. » explique-t-il. « La Terre. C’est l’héroïne de mon livre. » écrivait Zola. Encore une drogue dont on ne guérit pas.

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25 réflexions sur “Au nom de la terre

  1. Bon jour,
    Je lu avec attention … je n’ai pas vu le film … et je ne vais pas le voir …un film sociétale … j’ai déjà donné dans la réalité … bref …
    En tout cas un article d’une belle eau et que j’aime à vous lire …
    Max-Louis

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    • Merci beaucoup.
      Leur engagement se voit nettement à l’écran. Cela aurait pu se montrer maladroit ou empesé, mais Bergeon trouve la plupart du temps la juste dose (la fin est plus lourde tout de même).
      A voir en complément du magistral tryptique documentaire de Depardon (autre fils de cultivateur) : « Profils Paysans ».

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    • Merci beaucoup.
      Je redoutais moi aussi une vision très clichetonneuse. Certes, Canet parcourant son domaine à cheval n’est pas une pratique très courante (encore que, je connais dans ma campagne un agriculteur qui élève aussi des chevaux et les monte parfois). Finalement le film est très bien porté par les acteurs, une photo bien moins télévisuelle que ne le laissait présager la BA. Bonne surprise.

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  2. Merci pour ton texte qui est très intéressant, riche. Guillaume Canet, dont je ne suis pas un grand admirateur loin s’en faut, est capable dans ce style de rôle de miracle. Le projet est sincère et j’aime cette idée que l’on parle des campagnes, des agriculteurs, du rêve qui devient cauchemar, du mythe qui s’effondre.. pour les voir souvent lorsque je balade ma chienne à la campagne je peux dire qu’ils font un travail de forçats. C’est bien de parler de ces films là, engagés. 🙂

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  3. Pingback: [Rétrospective 2019/9] Le tableau étoilé des films de Septembre par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

    • Attention Pascale le film « se coince dans l’ornière du pathos » (- je trouve parfaite cette métaphore, pas loin des sillons agricoles) – il ne sombre pas…. et le reste de la critique adoucit ce tangage pathétique…. j’ai presque envie maintenant de me faire ma propre idée du film que j’ai contourné jusqu’ici…..

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      • Merci de venir au secours de la formule car en effet, si le film patine un peu sur la fin, et se charge des douleurs familiales partagées par le réalisateur (qui montre en gros plan les véritables carnets journaliers tenus par sa mère, ce qui y est inscrit est édifiant), il ne perd rien en qualité d’interprétation, ni en charge dramatique.
        A force de faire le tour de la parcelle, on finit bien par s’y aventurer pour voir ce qui y pousse. 😉

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    • Ce n’est sans doute pas un grand film car, comme je l’écris, Bergeon n’est ni Ford ni Vidor ni même Depardon (bien qu’il vienne du documentaire) qui reste l’auteur d’un documentaire édifiant sur la condition paysanne, mais son film est loin d’être déshonorant formellement, donnant d’autant plus de poids à ce qu’il raconte.
      J’aimerais bien voir aussi ce film salué il y a quelques temps, « petit paysan », qui touche au même sujet.

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  4. Quel film poignant et criant de vérités…
    Le film n’aurait pu être mieux porté que par le choix de ces acteurs totalement investis dans leurs rôles :
    – Rufus, qui incarne une autre génération d’agriculteurs où le travail « payait » et qui ne comprend donc pas son fils embourbé dans la mondialisation. Il semble avoir le rôle du « méchant » mais, en fait, ce n’est pas lui (c’est ce que Edouard Bergeon nous fait découvrir en double lecture…)
    – Veerle Baetens, le point d’encrage de cette famille, qui essaye, tel un radeau en pleine tempête, de maintenir sa famille à flots.
    – Guillaume Canet, qui subit une succession de problèmes insurmontables dévoilant, ainsi, les limites d’un système agricole. Point culminant : la scène du suicide (qui est plus que symbolique : avec de l’engrais!). Il m’a donné des frissons et, pourtant, je ne l’apprécie pas plus que ça en tant qu’acteur.
    Ce film m’a fait penser à la fable de La Fontaine : le pot de terre qui n’a pas eu d’autre choix que de suivre le pot de fer et, par ce périple qui n’était pas de son niveau, il l’a payé de son existence.

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    • L’analogie avec la fable de La Fontaine est très juste. Ces exploitants découvrent un système qui les abuse et dans lequel ils se perdent. Je te rejoins complètement sur le rôle de Veerle Baetens qui est en quelque sorte le « pilier de la terre » maintenant le cap de l’exploitation coûte que coûte. On pourra ajouter le rôle très important aussi de l’ouvrier agricole incarné par l’excellent Samir Guesmi don’t je n’ai pas parlé dans mon texte, et c’est un tort car il est formidable dans le film.
      On sent que tu as beaucoup apprécié ce film qui pourtant, je l’avoue, ne m’inspirait pas grand chose.

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  5. Je retiens surtout deux choses de ton texte, il confirme mon a priori, la grande dépression sentimentale tout autant qu’agricole, et un film à voir A Corner in Wheat.

    Le film a un certain succès dans ma campagne, il y était à l’affiche, en a disparu une semaine durant, et y revient. Beaucoup en parlent. Et il n’est pas impossible malgré tout que je veuille me faire ma propre idée. La popularité de ce type de films peut aussi avoir son petit impact… D’autant qu’il n’est pas le seul en ce moment sur le sujet. Tu cites plus haut Petit paysan que tu veux voir, et je t’y encourage, sa modestie me paraît en faire aussi la valeur. J’ai vu ces jours-ci, un documentaire qui mérite également toutes les attentions, Souviens-toi de ton futur (sortie début décembre), film qui évite la grande dépression sans l’ignorer.

    Bon le film passe demain soir à 300 mètres de chez moi… En dépit du possible miracle cité par l’un d’entre vous en commentaire, les transformations physiques de Canet me font peur quand même. J’hésite.

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    • Les transformations capillaires de Canet étaient, je dois l’admettre, le point de réserve le plus prononcé chez moi aussi. Et je t’avouerai que si des amis ne m’avaient pas proposé de les accompagner, je n’aurai sans doute pas franchi le pas vers la ferme des Grands Bois.
      Finalement, la calvitie s’oublie, le récit l’emporte, l’engrenage des tracas s’enclenche, la dose un peu chargée sur la dernière partie, mais on s’est finalement attaché. Et visuellement, cela se tient pas mal.

      Chez Griffith tout était déjà là.

      Aimé par 1 personne

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