PLEIN SOLEIL

Reflets dans un œil d’or

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« Là où nous sommes, il y a des poignards dans les sourires des hommes.»

William Shakespeare, Macbeth, 1623.

Si le cinéma paraît à bien des égards comme une folle aventure, la vie réserve aussi parfois d’étranges destinations. Maïténa Douménach se préparait à entrer dans les ordres quand, à la faveur d’un concours de circonstance, elle devint actrice sous le nom de Laforêt (je vous salue Marie). C’est Louis Malle qui d’abord l’a priée, mais ce seront finalement deux mâles qui lui mettront le grappin dessus, deux fauves parmi les plus racés de ceux qui peuplaient alors la jungle du cinéma français. La voilà enfin exhibée, en « Plein Soleil », sous l’objectif de René Clément, coincée entre Ronet et Delon qui se livrent un duel de regards couleur Méditerranée.

Des deux adonis qui partagent l’affiche, c’est bien sur Delon que l’on pose le regard en premier, objet de toute notre attention. Il est le challenger, cherche à se frayer une place dans le petit milieu du cinoche, à s’affranchir d’une carrière de jeune premier, de faire-valoir pour vedettes féminines en pleine gloire. Sur les plateaux de tournage en « Plein Soleil », on le croise dans les jupes de Romy Schneider, l’impératrice des jolis cœurs qui plait tant aux amateurs de crinoline. Pas même mentionnée au générique, c’est pourtant bien elle qui se promène au bras de Freddy au tout début du film, sous la bonne garde du plus français des acteurs américains de l’époque, celui sans qui Morane n’aurait pas son Ballantine, Billy Kearns. Comme Clément, elle n’a d’yeux que pour ce Ripley, sans pourtant même pouvoir lui donner la réplique. Delon, Ronet, Romy, étrange rencontre sous le soleil et en terrasse, qui nous prépare à des retrouvailles au bord de « la Piscine » quelques années plus tard.

Pour l’heure Delon n’est encore que le jouet de Maurice Ronet, le gars de la rue qui s’acoquine avec l’acteur établi. C’est comme si son instinct de chasseur avait flairé la trace de ce personnage tremplin, comme s’il avait clairement décelé le pouvoir magnétique du personnage issu du roman de Patricia Highsmith dont le film s’inspire. La légende dit qu’il insista auprès des frères Hakim (les producteurs) pour avoir le rôle de Ripley et non celui du richissime fils à papa Greenleaf. Son sens naturel de la persuasion fonctionna à merveille sur la femme de René Clément dont l’arbitrage in fine lui permit d’empocher le rôle. A lui alors de faire ses preuves à l’écran, de montrer qu’il sait « tenir un cap » comme le lui demande avec une pointe de mépris le personnage joué par Ronet dans le film. Dans la peau de Philippe Greenleaf, celui-ci n’a qu’à se laisser porter par ses envies, cabotiner à qui mieux-mieux et regarder réagir son partenaire, son faux-ami à l’aura si mystérieuse et captivante.

Il est vrai que Delon à l’écran est un « phénomène climatique » dit Jean-Baptiste Thoret, une définition qui s’inspire peut-être de la manière dont Clément traite la scène du meurtre au milieu du film : la musique de Nino Rota se tait, laisse place au vent qui hurle sa fureur, comme si les dieux courroucés par la mort d’un des leurs déchaînaient soudain les éléments. C’est par un sacrilège que Delon devient mythique. Industrieux et retors, l’imposteur imaginé par Highsmith devient héros odysséen, voguant vers le succès, offrant son arrogante jeunesse et son affolante beauté au désir d’une caméra qui n’en perd pas une miette. Il mènera sa barque jusqu’au terme du film que Clément conclut par un sourire trompeur mais satisfait.

Son « Plein Soleil » a des allures de provocation, un pied de nez adressé aux jeunes turcs des Cahiers, cette nouvelle école qui rue dans les brancards du cinéma de papa. Dans un sursaut d’orgueil, et soucieux de montrer qu’il n’est pas aussi largué que l’on croit, l’homme de « la bataille du rail » et des « Jeux Interdits » empoigne sa caméra comme Rossellini en plein « Voyage en Italie », s’appuie sur le talent incontestable d’un tandem chéri par la Nouvelle Vague, la plume de Paul Gégauff trempée dans les lumières du grand Henri Decaë. Dans les rues de Rome, ils déambulent, suivent les deux acteurs dans leurs bamboches, dépensant sans compter, cigarettes, whisky et petite pépée éméchée que l’on bécote et tripote à l’arrière des calèches.

Delon/Ripley enregistre, falsifie, enfile la chemise de son partenaire, se glisse dans ses chaussures pour s’assurer qu’il en a la pointure, embrasse son image dans le miroir pour mieux rejouer (« replay » in english) un peu plus tard la partition à la perfection, pour en imiter la griffe, pour se mouvoir dans la peau de celui qu’il aspire, être à son tour la star, l’astre vampire du film. « En prenant la place de Greenleaf/Maurice Ronet, en organisant la présence-disparition de sa victime, en effaçant les traces de son crime, c’est l’appropriation d’un espace que réussit, sur l’écran, Ripley/Delon. » écrit justement Jean-François Rauger dans un article sur l’acteur (« Alain Delon, l’unique et son double »).

Bientôt seul maître à bord du récit, il lui faudra se dépatouiller avec le fantôme de l’ancien capitaine dont seule la voix se fait encore entendre de manière troublante par sa bouche. Avalé le Ronet, mangé tout cru par ce requin de Delon. L’un dans l’autre, Clément filme cet amalgame des êtres, cette fusion des corps comme un petit manège érotique, une parade sournoise qui trouve son apothéose macabre à bord d’un bateau à voile (et à vapeur peut-être, qui le sait ?) Greenleaf joue sa vie sur une partie de cartes comme d’autres jouaient aux échecs avec la Mort à l’ouverture du « Septième Sceau ». Ronet, ce feu-follet suicidaire adepte de la plume de Brasillach, semble impatient de céder la place.

Le petit yacht sur lequel ils ont embarqué se prénomme Marge. C’est également le nom de la sirène dont on entendra la voix mélodieuse avant d’en contempler les yeux d’or. « Pour René Clément tout doit se passer dans les yeux, dans le regard » a dit un jour Delon, et cette règle qu’il applique aux acteurs vaut en effet tout autant pour la jolie fille qui monte à bord. Si jeune, si frêle, si vulnérable sur ce navire balloté par la Nouvelle Vague concurrente (elle n’a que vingt ans au moment du tournage), Marie Laforêt se montre encore bien timide dans l’art dramatique, mais elle a le charme des belles du muet, celles qui disent plus avec des larmes que par leurs mots mal assurés. Un peu godiche dans son rôle d’oie blanche enamourée de son Philippe, elle n’entend pourtant pas taire totalement son fichu caractère. Clément la regarde exploser, débarquer, haïr avant de revenir, d’espérer, d’être aimée encore de Maurice quitte à prendre Alain pour l’autre.

Dans ce manège à trois, il y en a forcément un de trop. Le crabe aura donc la peau de Ronet en premier. Emportée par la houle du temps qui passe, Marie Laforêt a disparu à son tour. Le bel Alain, c’est sûr, ne devrait plus tarder. Mais tous les trois resteront à jamais arrimés à nos mémoires, en « Plein Soleil », cadavres exquis sauvés des eaux par les prodiges de la pellicule.

PLEIN SOLEIL

26 réflexions sur “PLEIN SOLEIL

  1. Bon jour,
    Quel article ! quel beau texte ! et puis quel film … en fait, il y a plusieurs morceaux que j’aime dans cet article sur ces trois personnages comme un triptyque peint par un Caravage et dont celui-ci en nommant Marie Laforêt : »… celles qui disent plus avec des larmes que par leurs mots mal assurés… » …
    Max-Louis

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  2. Ronet et Delon sont sur un bateau… Encore un article de choix de la part du talentueux Mister Princecranoir ! Le tout rigoureusement documenté comme il se doit (du Thoret, du Rauger) avec, au passage, un clin d’œil à la reine de nos songes éveillés (Romy) et un hommage à la belle Marie qui, désormais, effectue quelques brasses dans la baie des anges… Merci donc de nous exposer en « plein soleil » même si le temps se prête davantage à jouer les « passagers de la pluie » (autre film noir de Clément hautement recommandable). Ce qui me fait penser que, ce soir, je serai devant Arte pour me refaire l’éblouissant « Carol » de Todd Haynes, une autre adaptation de Patricia Highsmith…

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    • Oh merci à toi !
      Clément est un réalisateur qui n’a pas toujours eu les honneurs de la critique. Pour ce film, il est volontiers taxé d’opportuniste marchant sur les plates-bandes de la Nouvelle Vague par Jacques Lourcelle. Pour la Nouvelle Vague il rime avec grosses productions qualité française (genre « Paris brûle-t-il ? ») « Plein Soleil », dont le rayonnement est aujourd’hui toujours très ardent, démontre néanmoins toutes les qualités d’un réalisateur qui a su très bien s’entourer.
      Je n’ai pas vu « Carol », mais j’aime beaucoup le style de Todd Haynes et je ne doute pas que cette adaptation de Highsmith soit aussi à mon goût.
      Merci du conseil.

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  3. Magnifique.
    Quel article et quel film ! Un de ceux qu’on peut revoir sans se lasser et entendre Delon dire et répéter Marge en s’embrassant…
    Delon phénomène climatique… j’adore la formule qui colle à sa peau moite et dorée dans toute la splendeur de sa trentaine triomphante.
    Marie, bénie entre toutes les femmes, était bien mignonne avec sa petite tenue de marin mais ce film est bien un hymne à Delon. Quel acteur que cet acteur ! On en fait plus de grands fauves comme lui !

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    • On peut dire que c’est un véritable hymne à Delon effectivement, les yeux transparents comme l’eau claire, la peau cuivrée, la mèche sauvage (du genre à vous vendre un parfum de star). « Culte de la jeunesse » écrit Lourcelles qui boude son plaisir.
      Il n’y plus beaucoup de fauves dans son genre (espèce en voie de disparition), plus beaucoup de film dans ce genre non plus.

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  4. Très beau billet et très belle analyse de ce film vraiment excellent. Et ce Shakespeare quel talent. Je me suis souvent demandé comment Ronet aurait vieilli au cinéma. J’ai une certaine fascination pour cet acteur (Raphael…, Ascenseur…,Le feu follet).

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  5. Belle évocation de ce duel sous les auspices de la Grande Bleue. Marie Laforêt était un peu tendre face aux deux « fauves » que sont Delon et Ronet quoiqu’il soit manifeste que le premier ait un peu plus envie de vivre que le second. J’aime bien le dernier plan du film.

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  6. Super article! J’avais beaucoup aimé ce film que j’avais vu à sa sortie en cinéma, Delon excellent dans ce rôle, (et effectivement très beau), les yeux si magnifiques de Marie Laforêt, la caméra, et cette atmosphère trouble et troublante. Je l’ai revu et je l’ai encore apprécié.

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    • Bonjour Francine,
      Et merci beaucoup pour tes gentils mots. Je n’ai pas eu la chance de voir le film à sa sortie mais j’ai pu le voir plusieurs fois et c’est vrai qu’il possède à chaque visionnage un étrange pouvoir de séduction. On y trouve aussi des images presque documentaires quand les personnages marchent dans la ville, au milieu de la population, et s’en dégage une forme d’authenticité.

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