Les MISERABLES

Je suis tombé par terre…

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« C’est ça que tu veux pour ton fils ?
C’est comme ça que tu veux qu’il grandisse ?
J’ai pas de conseil à donner, mais si tu veux pas qu’il glisse
Regarde-le, quand il parle, écoute-le !
Le laisse pas chercher ailleurs, l’amour qu’y devrait y avoir dans tes yeux. »

Bruno Lopez, Didier Morville, Fabrice Guion-Firmin, « Laisse pas traîner ton fils » in Suprême NTM, 1998.

Dans les années 90, quelques cinéastes avaient donné l’alerte. Des films coups de poing, emplis de rage, crachaient leur « Haine ». A la France restée sourde à la « sous-France » des grands ensembles, ils hurlaient : « ma 6-T va crack-er ! ». Vingt ans après, quel est le regard porté sur ces populations bétonnées dans des habitations à loyers modérés ? Le même. Ils sont toujours « les Misérables » de la République, et c’est Ladj Ly, l’un des leurs, qui compte bien le rappeler à notre bon souvenir.

Il a grandi aux Bosquets lui-aussi, à deux pas de la fontaine Jean Valjean, tout près de la maison Thénardier. Quelles références ! Ladj Ly connaît ses classiques, ce n’est pas pour rien qu’il vient du « Quatre-vingt-treize ». Le nombre hugolien s’affiche fièrement dans le dos du « Maire » de la cité, sorte de chef de clan qui fait régner sa loi dans l’espace public, avec la collaboration plus ou moins complice de la Brigade Anti-Criminalité dépêchée sur place. C’est une sorte de shérif comme on en trouve encore dans certains territoires lointains. La cité des « Misérables » est pourtant bien en France comme le rappelle le drapeau dont le petit Issa s’est fait une cape avant d’aller rejoindre l’autre fête nationale de 2018, la liesse footballistique des vainqueurs du 15 juillet. Il est évident que la parenthèse enchantée ne sera que fugace. « Après, terminé, chacun retourne à sa condition » explique bien le réalisateur dans les colonnes de Positif. L’éphémère communion et la concorde illusoire prennent fin, laissent la place aux démons et Montfermeil.

A 15 km du centre de la capitale, la cité des Bosquets est comme un continent lointain, fermé sur lui-même, un paysage sans horizon. Plusieurs peuples y cohabitent, à chacun ses prérogatives. C’est un petit nouveau qui nous fait la visite, il a quitté ses parapluies cherbourgeois pour le soleil de Seine-Saint-Denis. Avec lui, on tente une première sortie en milieu hostile, banalisés sous le gris métal de la 308 de fonction. Sanglés dans un gilet pare-balles, la télescopique dans la main et la lacrymo à la ceinture, on fait le tour des propriétaires, sous le signe du lion, autant dire que tout ça va rugir. Alors que l’on vient de croiser Damien Bonnard en flic-indic dans le « J’accuse » polanskien, on le retrouve bien moins sûr de lui avec son brassard « police » au côté de deux « bacqueux » du cru, aguerris et dangereux. Les yeux s’écarquillent face à une réalité d’un autre âge, à une société d’un autre temps. Un soleil crépusculaire, post-apocalyptique ou presque, va finir d’embraser ce territoire perdu où va se jouer le drame ordinaire des générations sacrifiées.

« Il va faire chaud » prévient la commissaire très brièvement interprétée par Jeanne Balibar. Alors qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ? Mais pas question pour Ladj Ly de faire dans le dogmatisme, de faire du cliché à Clichy, de céder aux slogans, de rapper à l’émeute (une scène tout en ironie illustre cette impasse). Pas question de dresser les chiens de flics contre les lascars incompris. « C’est la faute à qui ? » demande vigoureusement Chris, l’impulsif policier interprété par Alexis Manenti (également co-scénariste), à Issa au visage marqué par la haine. Chacun a ses raisons, et Voltaire n’a rien à voir là-dedans. Chacun tente de maintenir la paix sociale sur des ententes tacites qui sont autant de fondations branlant à la première invective, au premier regard qui va trop loin. Ly se souvient de Spike qui lui soufflait « Do the right thing ».

Le drame qu’il met en joue est de ceux qui bourdonnent en sourdine (comme la musique du collectif Pink Noise), qui se consument à bas-bruit, sous les capuches et sur les réseaux sociaux, dans les sous-sols délabrés comme sur les toits gravillonné des barres HLM. Escaliers étroits, ascenseurs en panne, arrière-boutiques interlopes sont autant de culs-de-sac qui interdisent toute échappatoire, configurés pour l’embuscade. Ladj Ly les investit par une mise en scène qui jongle avec adresse entre les points de vue et les changements d’axes. Depuis quinze ans maintenant, le réalisateur filme le quartier, il en connaît toutes les alcôves, toutes les parties, toutes les bavures. En faisant du cop-watch avec son drone, il a compris le pouvoir de l’image (il l’a même transmis à son fils qui joue le rôle de Buzz à l’écran), la puissance du regard furtif et omniscient qui rejoint De Palma, entre « Blow out » et « Redacted ».

« Les Misérables » est un film nourri du vécu de son réalisateur, mais c’est un film qui tire aussi sa force du pouvoir de la fiction, qui sait l’importance du romanesque, pour que les drames du quotidien se laissent emporter par l’écho du grand écran. Il n’est pas le premier à peindre les affres de la banlieue, pas le dernier sans doute. Mais il est peut-être un des rares à cueillir le problème à la racine, à aligner les enjeux sociaux sur une perspective générationnelle. Un père qui renie son fils, le chasse de sa maison sous le regard complice et silencieux de la police, est pour Ladj Ly, l’expression évidente du mal-être, de l’incompréhension délétère. Elle trouvera une déclinaison plus terrible encore à la faveur d’une bavure policière, au détour d’un geste inconscient mais à la portée conséquente.

En filmant les petits arrangements entre adultes, les « pères la morale » à la barbe fleurie et les businessmen du commerce parallèle, tous ces « mauvais cultivateurs » et leurs anicroches communautaires (la palme revenant évidemment aux frères Lopez qui cherchent leur « Johnny »), Ly regarde germer les mauvaises graines à venir, tous ces nouveaux gavroches qu’on laisse pousser au milieu des ordures, los olvidados disait le film de Buñuel. La cité malade a généré ses propres microbes, nuisibles et incontrôlables, a engendré des monstres ingérables. Ladj Ly choisit de les sortir de leur cage pour un final traumatique comme l’avait fait Audiard à la fin de « Dheepan ». Personne n’en sortira indemne.

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35 réflexions sur “Les MISERABLES

  1. Il est où mon Johnny ?
    La réplique de l’année ?
    J’hésite avec :
    je suis comme miss France, je veux la paix dans le monde…
    C’est fou parce que Alexis Manenti (« rencontré » à
    Mâcon) est quelqu’un de très doux et réservé dans la vraie vie. Avec un humour très pince sans rire, il ne gueule pas LA LOI C’EST MOI !

    Ton dernier paragraphe est somptueux et fout le frisson.
    C’est dingue que rien ne soit fait pour ces microbes, perdus d’avance. Même les barbus, grands frères pathétiques et dangereux pétris de certitudes et imbus d’eux-mêmes ne les impressionnent plus.
    Et ce dernier quart d’heure… pétrifiant comme le regard au-delà de la haine d’Issa.

    se va se 

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      • Merci à vous deux !
        J’aurais pu remettre Hugo en exergue. J’ai opté pour NTM. On a les poètes que l’on mérite. 😉

        Eh oui, un p’tit goûter après la prière ne suffit plus calmer les « p’tits frères » qui poussent de travers. Le mal-être est bien profond, plus endémique. Au sujet de ces « frères muz » qui tentent de restaurer la paix sociale par la foi (une sorte de « Paix de Dieu » comme pour les chrétiens du Moyen Age), Ly est assez clair dans ses déclarations : on a tendance à immédiatement les assimiler à des recruteurs du djihad mais pour beaucoup la bienveillance est sincère. La question est plutôt de savoir si, sur le territoire de la République, est-ce aux religieux d’assumer ce rôle d’éducation et de pacification ?

        « On va venir foutre le feu, y a des mamans qui vont pleurer ! », ils sont énormes ces gitans. Ceci dit, la scène du lion m’a stupéfait !

        Je ne doute pas que Manenti soit une personne très sympathique et avenante dans la vraie vie. Ce qui est dingue, c’est qu’il a vraiment le physique du rôle (attention à ne pas se laisser enfermer), genre Duvauchelle ou Nicolas Gob (le flic collabo amoureux d’une juive dans « un village français »), ou encore Francis Renaud qui jouait un leader musulman dans « la Commune », autre regard sur ces « Misérables ».

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        • Ah Francis Renaud… quel dommage. Sa sensibilité à fleur de peau me bouleverse.
          Je me souviens d’un téléfilm où il était le père du Petit Gregory. Il était formidable.

          Pour Manenti, c’est assez incroyable. Il est même physiquement différent. Je me demandais qui il était avant de le reconnaître.
          Gilles Lelouche était un camé à dreadlocks crédible dans Le 1er jour du reste de ta vie… Je n’ai trouvé que cet exemple.
          Aux réalisateurs d’avoir de l’imagination.

          Heureusement, j’ai vu ce film avant la promo désastreuse. J’ai vu les jeunes à Quotidien. Issa, tellement formidable dans le film a déjà le melon. Une parfaite tête a claque. Bon, il va grandir Gavroche…
          Le petit Buzz semble plus réfléchi mais caché derrière sa grande timidité.
          On peut dire que le réalisateur les a admirablement dirigés.

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    • Merci beaucoup, c’est très sympa Claude. Mais donc j’échoue à te convaincre.
      Dans une ultime tentative, je peux te dire que je n’étais vraiment pas partant, pas séduit pour deux ronds par la tournée des promos de Ly et ses marmots. Les références à « la Haine » de Kassovitz et autres films « de banlieue » avaient sur moi plutôt un effet repoussoir. Ce sont quelques avis bien sentis (merci Pascale) qui m’ont finalement motivé. Et je ne le regrette pas. Le film se traverse comme un thriller urbain plus que comme un brulot social (même si les tenants de l’histoire partent d’un constat accablant), se termine quasiment comme dans un film de Carpenter (bien mieux assimilé que dans « Bacurau » quitte à faire une référence). Vraiment très cinématographique.

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      • Justement j’ai vu Bacurau hier (ciné-débat demain) avec sa bonne dose dans les vingt dernières minutes mais je trouve au film un côté BD. Pas sûr que les spectateurs approuvent. Pour Les Misérables… pas sûr que tu aies échoué à me convaincre.

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        • Le débat devrait être intéressant. C’est vrai qu’il y a un petit côté BD, maintenant que tu le dis. Personnellement, mes reproches vont plus à la forme néanmoins, plus qu’au fond décrit par Mendonça. Comme j’avais beaucoup aimé « Aquarius », je ne peux qu’attribuer les défauts à Dornelles qui co-réalise. Bref, je te laisse revoir tout ça sur la page dédiée au film sur le Tour d’Ecran. 😉

          Ta dernière phrase me soulage (comme dirait un peintre au noir si lumineux).

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    • De la hauteur, le film n’en manque pas, je puis te l’assurer. Lorsque Ly filme les Bosquets depuis un drone, sorte de labyrinthe carcéral composé de rues et de barres d’immeubles, on prend la mesure de l’enfermement de ces populations.
      Et la fin est Waouh, c’est vrai… mais je n’en dis pas plus.

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      • Mes préjugés s’envolent à la lecture de te mots, certes, ils étaient peu ancrés, mais j’avais quand même balayé ce film…

        Est-il nécessaire de le voir sur grand écran ou le petit (je parle d’un ordinateur portable) est-il suffisant ?

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        • Là tu touches à mes convictions profondes en matière de cinéma.
          A mes yeux tout film aspire à être projeté sur un plus grand format que soi. C’est là toute son essence et « les Misérables » n’y déroge pas. Maintenant, si tu n’a pas d’autre possibilité, un film est aussi avant tout fait pour être vu.
          Et je ne te dis pas ma tristesse de devoir me résigner à voir le nouveau Scorsese sur un petit écran (comme ce fut déjà hélas le cas pour le sublime « Roma » de Cuaron)…

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  2. Bon jour,
    Un film « naturaliste » comme à l’époque d’une littérature à la Zola, Maupassant, Balzac … ? Pour ma part, je suis resté sur : « Banlieue 13 », sous un autre angle, autre territoire, c’est vrai … et puis enfin de compte tout est une question de territoire, de pouvoir, d’antagonisme, … et l’amour dans tout ça ? 🙂
    En tout cas, un article comme d’hab, pointu, avec de beaux reliefs et de l’humour comme : « …cliché à Clichy … » 🙂
    Max-Louis

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    • Pas grand chose à voir avec « Banlieue 13 » et son exploitation jeunistea la mode dans les productions Besson d’alors.
      Pourtant, en y regardant de plus près, il y a dans le film de Ly quelque chose en effet d’un espace carcéral, une forme de société de l’après, régie par ses propres règles. A plusieurs reprises j’ai pensé à « New York 97″ (que Banlieue 13 » a pompé sans vergogne), voire à « Assaut » pour son aspect émeutier. Quitte à convoquer l’esprit de John Carpenter, je préfère citer Siri et son « Nid de guêpes » qui rendait intelligemment hommage aux films de Big John.

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  3. Coucou mon prince,
    Tel un drone, tu prends de la hauteur pour nous régaler d’une excellente analyse en plongée dans cet excellent film de ladjly.
    Je suis allé visionner ce film avec une certaine appréhension, voire des préjugés de départ. Mal m’en a pris car j’ai été traversé de part en part par un métrage tout à fait génial, à la subtilité aboutie, à l’intelligence extrêmement bien construite…
    A recommander sans modération et à revoir dans les plus brefs délais…

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    • Je suis heureux d’avoir aiguisé ta curiosité pour ce film. L’affiche, sa liesse et ses symboles républicains viennent se heurter à la fracture sociale et communautaire de la vie des quartiers abandonnés. L’intelligence de Ladj Ly permet de donner de l’intensité au récit, un peu d’humour aussi parfois. Et la réalité nous tombe sur la tête lors du final.
      Merci de ton passage.

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