The VVITCH

L’appel de la forêt

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« Les sorciers, les possédés, les thaumaturges ont existé de tous temps ; l’Antiquité a eu ses sybilles, sa mythologie ; le Moyen-Age sa magie, sa sorcellerie. Les sorciers existent encore aujourd’hui, mais sous des dénominations différentes ; ils existeront probablement toujours. »

Charles Gomart, La sorcière de Ribémont, 1850.

« Ding dong, the witch is dead » chantaient les Munchkins du « Magicien d’Oz » croyant s’être débarrassés de la vilaine sorcière. Pas si sûr. Depuis que les jeunes curieux du « projet Blair Witch » sont allés fouiner dans les bois du Maryland, on se dit que certains sortilèges ont la vie dure. En la matière, le Massachussetts n’est pas en reste, il a aussi a vécu à l’heure des maléfices comme le rappelle « the VVitch », l’effrayant premier film de Robert Eggers, un natif du cru qui, bien avant d’allumer la lumière du « Phare », a sans doute vu de ses yeux vus des vieillardes s’enflammer pour le Diable et danser nues sous la pleine Lune.

Selon l’écrivain américain Nathaniel Hawthorne, « La nature humaine, pas plus que la pomme de terre, ne peut prospérer si on la plante et la replante dans le même sol épuisé au cours d’un trop grand nombre de générations. » Partir à la conquête de nouveaux territoires peut être un idéal pour certains, il deviendra aussi une nécessité pour beaucoup. On ne peut pas franchement dire en effet que les Pères Pèlerins qui ont quitté leur terre natale pour s’installer en Nouvelle-Angleterre au début du XVIIème siècle l’aient fait de gaieté de cœur. Ces dissidents victimes des persécutions royales, sont partis tenter leur chance par-delà l’océan dans l’espoir d’y bâtir une civilisation nouvelle, fondée sur les paroles d’évangile, en vertu des pouvoirs conférés par Dieu. C’est cette même foi ardente et chevillée au corps qui habite le très puritain William, sa femme Katherine et leurs cinq enfants lorsqu’ils quittent la colonie, chassés à nouveau par d’autres bien moins chrétiens qu’eux. Ils iront voir ailleurs si Jésus y est aussi, loin de la plantation, en lisière de forêt, aux marches du monde exploré.

La petite chaumière qui fume dans la prairie, coincée entre l’écurie, l’enclos des bêtes à cornes et les plants de maïs, semble un îlot bien fragile d’humanité encerclé par la wilderness. La flamme qu’ils ravivent à la nuit tombée est à l’image de leur foi dans les saintes écritures : malmenée et menacée par les ombres qui s’apprêtent à fondre sur leur esprit. Robert Eggers se souvient de sa jeunesse, de cette maison qu’il habitait, située près d’un bois qu’il croyait hanté. « J’ai travaillé mes souvenirs personnels comme si j’avais grandi dans les années 1630, l’époque où se passe « the Witch » raconte-t-il. « Le plus important est pour moi d’avoir réussi à comprendre l’état d’esprit de ces colons anglais très puritains de la Nouvelle-Angleterre des années 1630. Comprendre, tout spécialement, qu’à cette époque, le monde réel et le monde des contes ne faisaient qu’un. »

Une pomme, une sorcière, un chaperon rouge, une cabane dans les bois, un corbeau et un bouc noir (« Black Phillip, Black Phillip, king of all ! ») : de toute évidence, Eggers s’est imprégné de Grimm et des poèmes d’Edgar Poe, il les a même précédemment adaptés en court-métrage. Et c’est armé d’un pointilleux souci du détail que cet ancien directeur artistique venu du monde du théâtre va s’échiner à glisser dans son film tous les motifs signifiants du genre, comme à recréer minutieusement une époque à travers ses us, ses gestes et ses dires. Pour ce faire, il est allé éplucher les archives, étudier les gravures, puiser dans les minutes des procès en sorcellerie, comme pour estampiller chacune de ses images du sceau de l’authenticité. En étroite collaboration avec son chef opérateur Jarin Blaschke, il prend bien soin de ne choisir que des teintes froides, composant ses cadres selon un dogme d’une austérité bergmanienne que ne réchauffe pas même la lueur d’une chandelle qu’il aurait empruntée à une image pieuse signée Georges de la Tour.

Il faut dire qu’à aucun moment chez ces colons de la première heure le quotidien ne laisse place aux plaisirs bucoliques ou à la joie de vivre. La disparition du dernier-né Samuel au nez de la fille aînée Thomasin et à la barbe du père William nous plonge illico dans les affres du chagrin familial. Il aura suffi d’un instant, d’un moment d’inattention pour qu’Eggers traverse la membrane du mystère, entre dans l’invisible, projette du fantasme sur le hors-champ et pénètre sur le terrain redouté des pensées obscures. Ce pas franchi, Eggers fait en sorte que les personnages du film n’agissent plus que dans la crainte du péché (venin qui corrompt les hommes dès leur premier cri), cette folle obsession qui va les conduire vers le pire. Le chaos prend peu à peu ses quartiers dans la ferme. Les bêtes sauvages sont aux aguets, leurs cousins domestiques seront leurs alliés.

L’impressionnante voix caverneuse de l’acteur anglais Ralph Ineson dans le rôle de William ne suffit plus à faire autorité sur celle, bien plus sèche, de son épouse campée par Kate Dickie (dont la santé mentale était déjà vacillante quand elle incarnait Lisa dans « Game of Thrones »), ou celle de sa fille Thomasin livrée à la prestation remarquable de la blonde et virginale Anya Taylor-Joy. Quand son frère Cadet Caleb lorgne sur l’échancrure de son corsage et refreine tant que faire se peut ses pulsions interdites, les jumeaux infernaux crient haro sur la sorcière sans possibilité de les faire taire. De ce brouet de culpabilités exacerbées émerge une situation hors de contrôle sur laquelle plane l’ombre du Malin et le fantasme de ses suppôts. Quelques chuchotements dans la nuit, quelques gouttes de sang qui giclent au pis d’une chèvre, et quelques cordes discordantes ressuscités par Mark Korven sur un instrument oublié suffisent à installer le règne de la peur, à générer une angoisse croissante et communicatrice (« The Witch » m’a terrifié. » confesse Stephen King qui pourtant avait fait de Salem son petit coin de paradis).

« La sorcière est, au fond, une idée » explique Robert Eggers, fort d’un concept qui n’est pas sans « hérédité » (à l’instar de celui développé par Ari Aster pour le même studio A24). Il le nourrit des hantises qui ruminent au fond des forêts obscures de notre imaginaire, visions inscrites dans l’imagier cauchemardesque de notre mémoire collective. Une idée encore bien vivace, alors qu’on la croyait depuis longtemps remisée au placard à balais.

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25 réflexions sur “The VVITCH

    • Impressionnant et dans la veine de cette nouvelle tendance du genre qui fait sourdre l’étrange des ombres de l’Histoire. Magie et superstition accompagnent les œuvres d’Eggers (et notamment « the Lighthouse » dont je me ferai l’écho très prochainement sur le Tour d’Ecran), mais aussi celle d’Ari Aster dont il me tarde de découvrir le « Midsommar ».

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  1. Ça semble très joli en effet cet éclairage à la bougie mais non, sans moi, je ne plongerai pas dans illico. ;-))))
    Je préfère l’éclairage au charbon de la ligthouse.

    Nous plonge dans illico dans les affres

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    • Dommage, car son étude des Sorcières d’avant Salem est bien plus maîtrisée que son delirium éthylique du côté de la côte (comme aurait dit Agnès 😉). A la bougie tu préfères donc la lampe à pétrole. Dans un cas comme dans l’autre, ce qu’il met en lumière a tout pour nous faire peur.

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  2. Un film rugueux, à l’atmosphère trouble, dont je retiens surtout la présence d’Anya Taylor-Joy (une belle révélation, à voir aussi chez Shyami) et son ultime plan de dingue (digne d’un tableau du peintre espagnol, Luis Ricardo Falero). En revanche, je te sens quelque peu déçu par le deuxième long d’Eggers (pas encore vu pour ma part, même si les phares me fascinent)…

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    • Je ferai bientôt toute la lumière sur ce Lighthouse qui avait tout pour me plaire.
      « The Witch » par contre m’a saisi, comme prévu, fort d’une réputation élogieuse dans les diverses publications qui ont suivi sa sortie. Il a tout de même obtenu un prix à Sundance, ce qui n’est pas rien.
      Il restera je pense, comme toute cette série de films produits par A24, un des fleurons de cette nouvelle tendance de l’épouvante, déjà qualifiée de « post-horreur » par les critiques.
      La photo de Blaschke est splendide, et ce qu’il fait ensuite sur The Lighthouse est à l’aune des plus grands. La musique de Mark Korven également, très documentée, utilisant des instruments d’époque ajoute à l’ambiance.
      Je n’ai pas vu ce que Shyamalan a fait avec Anya Taylor-Joy, mais il est clair qu’elle a de la ressource.

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  3. Excellent souvenir de ce film. Esthétique forte, interprétation au top. Plus féministe au bon sens du terme selon moi (c’est-à-dire mettant en valeur l’émancipation des femmes plutôt qu’une guerre des sexes) qu’un film d’horreur.
    Moins convaincu par ‘The Lighthouse’, mais l’interprétation vaut le détour avec l’affrontement Dafoe/Pattinson !

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  4. Je garde un très bon souvenir de ce film, peut-être un des derniers bons films d’horreur de ces dernières années (même si on a Ari Aster et Jordan Peele pas loin mais bon je préfère The Witch et plus globalement le travail de Robert Eggers pour l’instant).

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    • Robert Eggers maîtrise effectivement parfaitement cette chronique historique très documentée qui mêle superstition et religion. On retrouve chez Aster ce flottement inquiétant entre fantasme et réalité. Eggers se montre hélas bien moins inspiré lorsqu’il s’essaie avec The Lighthouse à l’exercice de style.

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  5. Une des grandes réussites horrifiques des 2010’s et la découverte fracassante d’Anya Taylor Joy. Peut-être trop de musique par moment, mais Eggers parvient à instaurer une ambiance pesante, faites de malchance et de tragédie.

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    • La musique est certes présente, mais dans son jus. De plus, elle est splendide ! Mark Korven a fait un excellent boulot, tout comme sur « The Lighthouse » d’ailleurs.
      Il a aussi travaillé pour Natali sur « Cube » mais je t’avoue que je n’ai plus de souvenir de sa musique dans ce film.

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