NEW YORK 1997

Borgne to be wild

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« Et garde-toi des bons et des justes ! Ils aiment à crucifier ceux qui s’inventent leur propre vertu, — ils haïssent le solitaire. »

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1885.

« Snake Plissken symbolise surtout la liberté totale sans entrave, sans la moindre contrainte sociale. Il se fiche de tuer, de secourir des gens. Il est terriblement mauvais, terriblement innocent. Rien ne peut le changer, c’est un incorruptible. Tout ce qu’il désire, c’est vivre soixante secondes de plus. Il n’aime pas qu’on lui dise ce qu’il doit faire, ce qu’il doit considérer comme bien ou mal. »

John Carpenter in Mad Movies hors-série collection réalisateurs n°1, 2001.

Manhattan, vue sur la skyline, les tours jumelles du World Trade Center se dressent fièrement sur l’horizon. Soudain, un Boeing entre dans le champ de vision, fend le ciel au-dessus de l’Hudson River, à une si faible altitude qu’il ne peut que percuter les buildings qui lui font face. C’est alors que l’impensable se produit. John Carpenter a eu cette vision dans un chef d’œuvre crépusculaire. Il avait vingt ans d’avance. Pour lui, « New York 1997 » était un possible futur, pour nous c’est un traumatisme qui a bouleversé l’ordre du monde. 1997 c’est maintenant, et c’est pour toujours.

Difficile d’échapper à « New York 1997 ». En effet, Manhattan est devenue une prison à ciel ouvert, « Maximum Security », vidée de ses habitants comme le fut Phnom Penh par les Khmers, livrée à la loi du plus fort, celle des gangs, peuplée des pires criminels et sociopathes que la société a engendrés. En ce monde, point de salut. Central Park est devenu un zoo pour primitifs, Broadway un repaire de cannibales, Grand Central une arène décadente, et la Public Library « un antre de la folie » qu’on éclaire au flambeau telle la crypte d’un prince des ténèbres. Sur cette terra non grata, repoussée vers des âges obscurs et barbares, la flamme de la Statue de la Liberté a perdu sa lueur. Devenue silencieuse matonne, elle observe l’inéluctable déclin des hommes, sans miséricorde aucune. La voix du haut-parleur propose tout de même aux condamnés l’euthanasie par les flammes avant transfèrement s’ils le souhaitent !

Cette vision de demain ressemble tant à celles d’aujourd’hui : Combien de cités flamboyantes sont devenues ruines ? Combien de temples de la raison livrés à l’obscurantisme et conquis par les rats ? Ceux-là se bousculent entre les bottes de cuir de S.D. Plissken, un homme dangereux assurément, borgne on ne sait trop pourquoi – sans doute pour avoir trop contemplé l’abîme. A la fois bon, brute et truand, il se reconnaît forcément dans le miroir que lui offre Lee Van Cleef, canonisé fripouille universelle depuis les encycliques du pape Leone. Plissken et Hauk, le chef de la sécurité de Manhattan Island, ne s’opposent qu’à travers la frontière législative, équateur artificiel, possiblement franchissable (le flic proposera à Snake de le rejoindre à ses côtés), et qui n’aura, au vu des perspectives, sans doute bientôt plus cours. Une nuit éternelle semble s’être abattue sur New York, s’apprête à éteindre le monde selon Carpenter.

Cette vision est née au mitan des seventies, en plein marigot du Water Gate. Les idéaux démocratiques se voyaient foulés au pied par un Etat policier et inquisiteur, l’autorité centrale ébranlée et contestée après des années de guerre injustifiée au Viêt-Nam. « Je crois que le chaos est le même après toutes les guerres » observait récemment encore Clint Eastwood, dont la philosophie avoisine celle de Big John, et dont l’idéal du héros solitaire n’est pas sans influence sur la personnalité de Plissken. Kurt Russell ne s’en cache guère derrière son bandeau de pirate, lui qui s’inspire autant de « Dirty Harry » que du très graphique Nick Fury.

Son passé de soldat lui colle aux rangers, ses faits d’arme et décorations brillent encore dans son dossier militaire. Mais, abandonné par son drapeau, sa désillusion laisse deviner l’amertume du vétéran, héros à vendre obligé de forcer les coffres du grand capital. De ce casier chargé, rien d’explicite, Carpenter supprimera d’ailleurs au montage la séquence du casse et de l’arrestation. Par le dialogue, l’attitude, les allusions, le spectateur doit comprendre, doit faire l’effort. Pour lui, le visuel prime, comme au temps du muet. Il faut s’en tenir à l’essentiel, à la mission première : Le président est en détresse, le monde est au bord du gouffre et, faute de temps, le seul homme à pouvoir le sauver de l’holocauste nucléaire est celui qui est revenu de tout.

« I don’t give a fuck about your war, or your president ! » lâche-t-il à Bob Hauk, son geôlier devenu recruteur. Ni Dieu, ni maître, Plissken marche seul, chacun pour sa gueule, et la sienne avant tout. C’est un homme aux abois, déjà mort au champ du déshonneur, il se trimballe ici avec deux micro-capsules injectées par le docteur Cronenberg (sic !), prêtes à lui péter les artères avant le chant du coq. Alors si Plissken est un mort en sursis, « Call me Snake » siffle désormais l’animal acculé. Chtonien, rampant entre deux mondes, il semble en effet chez lui dans ce New York dantesque imaginé par Joe Alves, génial chef décorateur du film. « Je te croyais mort » répètent encore tous ceux qui le croisent, le hissant dès lors au rang de mythe vivant, lui procurant une aura de surhomme qui lui fait gagner quelques secondes de vie supplémentaires, sursis nécessaire pour venir à bout de ses adversaires.

Il est ainsi l’égal du président (Donald Pleasance, ici réduit à l’état de loque humaine), l’égal de son pendant par-delà le mur, le très bling-bling Duc de New York incarné par un Isaac Hayes pour une fois éloigné de ses pédales wah-wah. Ici c’est l’électro lancinante selon John Carpenter (et Alan Howarth) qui règne en maître, qui souffle sur les braises encore fumantes du crash aérien, qui glace les corridors délabrés d’où sortent des tribus de fous-vivants, ceux que l’on a baptisés les « Crazies ». C’est peu dire que l’ombre de George A. Romero plane sur cette cité livrée aux plus bas instincts. C’est d’ailleurs par son nom que se fait connaître le bras droit de l’homme fort en ces lieux, un de ces « foutus peaux-rouges » comme les désigne le très sinueux Brain, confié au regretté Harry Dean Stanton. Cette terre futuriste navigue en plein western, et c’est avec un bonheur non dissimulé qu’on y retrouve, au volant du dernier taxi jaune, le sourire contagieux d’Ernest Borgnine, survivant de la « Horde Sauvage » de « bloody » Sam.

Clous, couteaux et flèches sèment la mort au coin des rues assombries par cette nuit qui n’en finit pas, un enfer contenu mais qui ne demande qu’à s’étendre. Il le fera sur air de Boogie, craché d’une (sara)bande magnétique célébrant les joyeuses funérailles d’un monde révolu, bon pour la casse. Tandis que minuit sonne à l’horloge de l’apocalypse, Snake envoie paître l’humanité entière, par-delà le Bien et le Mal, et clame son nihilisme absolu ainsi que son éternel retour : « The name’s Plissken ».

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63 réflexions sur “NEW YORK 1997

  1. J’ai vu le film il y a une vingtaine d’années et je ne m’en souviens plus tellement. Ton post donne l’envie de le revoir, si l’occasion se présente, je n’y manquerai pas !

    John Carpenter, c’est quand même du bon, et dans le genre épouvante / anticipation, ce n’est pas loin d’être ce qu’on fait de meilleur. Et le regretté Harry Dean Stanton comme tu dis ! Il me manque 😦

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    • Il faut le revoir !
      A la fois western urbain et visionnaire. D’un cynisme féroce grâce à son personnage devenu mythique, dont l’écho se fera sentir plus tard à travers Jack Crow le chasseur de « Vampire$ » ou le truand « Desolation » Williams aux prises avec les « Ghosts of Mars ».
      Stanton, une grande perte en effet. Souvent associé à des second rôles comme ici, alors qu’il était absolument formidable, de « Paris, Texas » à son dernier, « Lucky » que je n’ai toujours pas vu hélas.

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  2. Bravo, tu m’as donné envie de le revoir ! Mais dans l’idée d’évoquer les Carpenter les plus cultes, je pense qu’il vaudrait mieux que je commence par « The thing », qui n’a pas encore fait l’objet d’une chronique chez moi.

    Souvenir mémorable de ce « New York 1997″… et j’aime ce que tu as écrit à propos de Lee van Cleef. Sentenza forever.

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    • Merci Martin,

      Dans le film, j’ai une tendresse particulière pour Borgnine, le Dutch de « la Horde Sauvage » qui devient ici Cabbie le chauffeur de Taxi, un acteur que j’aime beaucoup, qui était né le même jour que moi.

      Lee Van Cleef, avec son passé chez Leone et Sollima, était un choix parfait pour ce rôle. La photo en exergue extraite du film réunit en un plan la loi et le désordre, Carpenter nous laisse dans l’embarras du choix : où se situe le bien, où se situe la mal ? C’est toute la problématique soulevée par Plissken. Ce sont les gouvernements qui fabriquent les Plissken (et les Rambo, on pourrait étendre le parallèle à l’excellent film de Kotcheff). Ils sont leur arme et leur pire ennemi à la fois. Snake est un serpent venimeux, une arme létale, qui finit par échapper au contrôle de son dresseur.

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  3. Chef-d’œuvre total, revu pour ma part sur grand écran en novembre dernier. Le genre de moment qui vous rappelle pourquoi on aime le 7e art ! Et quel sublime anti-héros ! C’est si peu dire qu’il manque au cinéma américain actuel un génial « fouteur de merde » comme Plissken (sans parler de l’esprit anar de l’immense Big John)… Quant à la BO, rien à faire : elle te colle aux esgourdes comme un tatouage sonore… Indélébile, comme une Adrienne Barbeau vidant son chargeur sur un pont truffé d’explosifs… De ce New York là, je ne veux pas m’en échapper !

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    • Comme je te rejoins !
      Puisque tu cites Adrienne Barbeau, épouse de Carpenter à l’époque, qui joue le rôle de Maggie (et que j’ai honteusement oblitérée de mon propos, vile sexiste misogyne que je dois être), je ne résiste pas à reproduire ici ce que j’ai lu dans un récent Mad Movies. Voici ce dont elle se souvient du tournage : « Escape from New York monté, John Carpenter l’a projeté aux dirigeants de AVCO Embassy, la société de production. Un gamin, fils de l’un des cadres de la firme, a fait cette remarque : « Qu’est-il arrivé à Maggie ? » On ne savait pas si elle était morte ou non. Le gamin, un adolescent, s’appelait J.J. Abrams… »
      Et puisque tu cites la musique, je ne résiste pas à offrir en images cette relecture du thème du prologue (coupé au montage) par deux géniaux frenchies :

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    • Ce genre de film n’existe hélas presque plus, ou bien condamné aux sorties vidéos. Et pourtant quel art de la mise en scène de la part de Carpenter, et quel récit !
      La preuve il a imprimé la mémoire de manière indélébile, errance nocturne et sauvage dans un Manhattan de fin du monde. Comme je l’écris plus haut, 1997 c’est maintenant et pour toujours.

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  4. Ah, quel beau billet pour un film qui, avec les années, devient de plus en plus fort et de plus en plus culte. J’avoue, c’est sans doute mon Carpenter préféré, ce mélange western-anticipation-film de pirates, à cause de son héros, de son décor, de ses personnages.
    Indépassable classique que ce film, dont la suite tenait plus du pied de nez (http://deuxiemeseance.blogspot.com/2012/12/los-angeles-2013-1996.html) que d’autre chose.
    Merci, Princécranoir, de rendre si bien hommage à ce monument (en ruines, certes).

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    • Merci beaucoup Laurent,
      J’avais dans l’intention de rendre ses lettres de noblesse à un Carpenter parfois minoré (on lui préfère the Thing ou Halloween qui sont également des titres essentiels) mais qui a tellement participé à l’imposition d’un style, d’un type de personnage, d’une philosophie. « Escape from LA » (je vais aller relire ton texte) répond en effet davantage à une commande pour laquelle Carpenter a pu laisser libre cours à son penchant westernien. La dimension urbaine de « New York 1997 », son récit noctambule, et surtout cette prescience d’un effondrement lui donne aujourd’hui une aura particulière qu’aucun remake ne pourrait atteindre. Souvent plagié, jamais égalé, « Escape from NY » est un monument du cinéma Carpenterien qui n’est pas près de s’écrouler.

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  5. Les Carpenter, je ne les ai pas vus depuis mon adolescence, mais je les aimais beaucoup – avec sans doute The Thing, Jack Burton et ce New York 1997 hard boiled dans mon tiercé de tête. Il faudra que j’y retourne un jour pour voir ce que j’en pense aujourd’hui.

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  6. Bonjour princecranoir, j’adore ce film que je revois toujours avec un grand plaisir et puis les Twin towers sont bien présentes. Quand on pense que nous sommes 23 ans après la date… L’autre film que j’aime beaucoup de Carpenter, c’est The Thing toujours avec Kurt Russell dont je suis fan même s’il n’a pas les mêmes opinions politiques que moi. Carpenter avait évoqué la chose dans une interview, Bonne après-midi..

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    • Bonjour Dasola,
      Carpenter cultive de longue date son côté anar de droite, à l’instar d’Eastwood, et ne s’est pas privé pour le développer dans ses films. Je pense que « Invasion Los Angeles » est son film le plus politique, le plus rageur et amer contre le système. Son éloignement des studios aujourd’hui trahit également son écœurement d’un système de production dont l’artisan qu’il est ne peut plus faire partie.
      A bientôt, merci de ton passage.

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  7. J’adore ce film !!! Cela fait longtemps maintenant que je ne l’ai pas revu mais il reste définitivement imprimé sur ma rétine.
    Snake Plissken ne me lâche jamais, c’est un truc de dingue !
    J’avais bien aimé la suite même si elle est en dessous mais la fin est une pépite à elle seule 🙂 .
    Ce genre de récit me manque…

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  8. Un thème automatiquement reconnaissable. Un héros automatiquement charismatique. Un univers intéressant. Une critique violente des USA avec un président lâche et changeant vite de visage. Mais ce n’est pas un de mes préférés de Big John. Je trouve toujours qu’il y a une sorte de ventre mou, même si j’aime bien le film.

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  9. Décidément, tu y mets tes tripes dans ces articles ! Bravo et continue, en plus en ce moment on a le temps de rédiger !
    Ce genre de cinéma a vu tant de navets qu’il est bon d’en souligner les réussites.

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