Le TOUBIB

Mauvais traitement

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« La mort est la seule chose au monde dont nous soyons sûrs. C’est une question de temps. »

Alain Delon, 2018.

En 1979, si on se rendait au cinéma pour y voir des hélicoptères fondre sur l’horizon, des soldats épuisés perdus en pleine cambrousse, des héros tourmentés qui s’interrogent sur le sens de la guerre et puis sentir du soir au matin le parfum brûlé des cadavres rôtis par un vent de napalm, deux choix se présentaient : on pouvait tenter le trip Viêt-Nam halluciné façon « Apocalypse Now », ou bien lui préférer carrément la Troisième Guerre Mondiale soignée par « le Toubib », prise en charge par Mister Pierre Granier-Deferre sous la houlette du Docteur Delon.

Alain Delon est un acteur qui a toujours été hanté par la mort, et c’est sans doute l’odeur des cadavres en putréfaction qui a attiré son flair vers ce roman d’anticipation. En 1973, l’écrivain Jean Freustié publie « Harmonie ou les horreurs de la guerre » qui évoque la passion amoureuse d’un chirurgien militaire pour une jeune infirmière alors que toute l’Europe est à feu et à sang. Autant dire que le grand fauve, encore en pleine vigueur, s’est immédiatement projeté dans ce personnage sourcilleux et séducteur qu’il interprète, comme à son habitude, en vieux goujat taciturne au caractère de chien. Mais il compte bien sur le fidèle Granier-Deferre, l’homme de « la Veuve Couderc » et de « la Race des Seigneurs », pour faire saillir ses fêlures intérieures, pour convertir son vague à l’âme en une tendresse paternaliste à l’égard de sa jeune partenaire.

En bon chirurgien du front, il lui promet un « traitement de choc » (nettement moins radical pourtant que celui qu’il faisait subir à Annie Girardot dans le curieux film d’Alain Jessua). L’honneur reviendra à une actrice jeune et jolie, soumise à son charme et à sa volonté. On a du mal à croire que Denys Granier-Deferre, fils du réalisateur imposé comme assistant et directeur de casting par Monsieur Delon, ait pu voir en Véronique Jannot, fraîchement émoulue de quelques productions ORTF impudiques (« Paul et Virginie »), la « perle rare » que n’eut su être Carole Bouquet ou Christine Scott-Thomas également sur les rangs ! L’une avait un accent, l’autre jugée trop froide, il ne restait donc que la petite oie blanche et mièvre qui bientôt fera le café pour des ados en manque de chichon.

La mignonne qui, obéissant au moindre cliché de l’érotisme bas de gamme, ne porte rien sous sa blouse blanche, n’est pas non plus servie par la direction d’acteurs. Granier-Deferre sur ce point est carrément aux abonnés absents, se reposant sur des dialogues pompeux gribouillés par un Pascal Jardin qui se serait servi sur le cadavre de Michel Audiard. Si dans la bouche de la belle Harmony (« avec un y », gimmick risible qui cherche sans doute ainsi à se démarquer de l’influence du roman) tout tombe à plat, le jeu terriblement affecté d’un Alain Delon qui ne « MASH » pas ses mots ne vaut pas mieux, en complète roue libre au point d’en devenir totalement ridicule (mais qui ira dire au patron qu’il joue mal ?). Tout en posture, le docteur Jean-Marie Desprée (pourtant nommé Walter dans le livre, allez comprendre pourquoi cette autre infidélité), fait vite figure de chirurgien de pacotille, impossible à prendre au sérieux quand il rabroue son assistante aux mains tremblantes lorsqu’elle se trompe de bistouri.

Laissant à son pote Alain le soin d’évaluer la gravité des dégâts, Granier-Deferre (qui vient de toucher une Dolly toute neuve) s’amuse comme un gamin à filmer les grandes manœuvres : des hélicos qui décollent, des jeeps qui caracolent, des brancardiers qui s’affolent et même toute une colonne de chars qui nous emmènent vers une guerre abstraite. De ce formidable clip de promotion pour l’armée française, tourné dans un écrin de verdure à la belle saison, Granier-Deferre ne fait pas grand-chose (d’un arsenal similaire, Antonin Baudry, bien plus tard, aura un usage autrement plus efficient dans « le Chant du Loup »). Il le ponctuera simplement de scènes de bloc opératoire bien sûr, mais aussi de cantoche supposément irrévérencieuse (sûr de l’impertinence des dialogues de Jardin, Granier-Deferre se prend sans doute pour Altman), et de promenades romantiques tartignoles au bord d’un lac dans lequel Harmony aime à se baigner en tenue d’Eve, évidemment.

« Ecoutez…, le loriot, il chante, c’est rare de nos jours… » lâche un Delon inconscient du ridicule qui le fusille immédiatement, avant qu’il ne tire une derrière fois sur son mégot en regardant le fils spirituel qu’il s’est choisi pour l’occasion. Avec le fantôme de Gabin par-dessus l’épaule, Delon se cherche un héritier digne de son talent. Il jette son dévolu sur Bernard Giraudeau qui a comme lui le pied marin et le même regard couleur du ciel en « Plein Soleil ». Tous deux se sont croisés quelques années auparavant sur le tournage de « Deux hommes dans la ville », quand le « Vieux » était encore de ce monde. Sur l’ordonnance du « Toubib », il est le seul à véritablement tirer sa seringue du jeu (qui lui vaudra une nomination aux Césars comme meilleur acteur dans un second rôle). Giraudeau (et son écharpe à rayures qui jure sur le kaki de son uniforme) n’aura qu’à jouer le mariole de cette navrante love story.

Au milieu du désastre que constitue ce film d’anticipation n’émergent que quelques images marquantes comme celles de ces blessés ensanglantés par des armes de plus en plus perverses qui affluent au poste de secours, ou bien, plus gore et traumatique encore, ces corps de soldats vitrifiés par la chaleur d’une explosion, littéralement incrustés dans les parois d’une carrière souterraine. Si elles ne suffisent pas à sauver le film de la mort cérébrale, il s’en dégage une tonalité macabre qui court sur toute la carrière artistique de Delon, prise dans « l’ivresse d’une attraction morbide » telle que décrite par Jean-François Rauger dans son article sur l’acteur. Elle est particulièrement prégnante à l’apparition du visage déprimé et mal rasé de Desprée à la fenêtre de son manoir avant que la guerre n’éclate. Cette retraite perdue qui ouvre le film au milieu des vignes champenoises sent le feu de bois et le vieux chien (Marius, un berger belge, race préférée de l’acteur), la solitude et le sépulcre, la nostalgie des plus belles années et des amours perdues. Peut-être la seule idée sauvable de ce film plus nécrophile que cinéphile, avec la belle musique de Philippe Sarde.

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32 réflexions sur “Le TOUBIB

  1. J’ai eu peur, j’ai cru que Tancrède était mort et que tu avais choisi cette niaiserie pour évoquer sa carrière qui compte quelques navets grandioses mais il est surtout celui qui compte un nombre impressionnant de chefs-d’œuvre dans sa filmo.
    Je me souviens de la pauvre Véronique Jeannot ne cessant de répéter Harmony avec un y… et du sourcil de Delon qui se soulève. Et c’est à peu près tout.
    A-t-il eu les honneurs de la télé pour que tu en parles ?

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    • Il a eu les honneurs de ma curiosité en DVD, cela suffit. Un vieux souvenir de gamin qui prend une sérieuse claque. Pour l’anecdote, c’est aussi un film qui a été tourné tout près de chez moi, dans le camp militaire de Sissonne.
      Ce qui vaut le coup, ce sont aussi les interviews données par Delon (également producteur) pour défendre son film au côté de la petite Jannot, petit oiselet qui n’ose contredire le fauve sourcilleux.

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  2. Je n’ai pas tout regardé, j’ai zappé de ci de là.
    Ça devait être difficile de l’avoir sur un plateau… Son attitude est incroyable, jambes croisées, bras écartés. « J’estime que je suis un très grand interprète… » et juste après le type lui dit : quelle modestie :-))) Et Véronique qui essaie de vendre cette soupe…
    Parler dans la même phrase de ce film et de Tess de Polanski puis Apocalypse now c’est tordant.

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    • Quand on est Alain Delon, on ne recule devant rien. Apocalypse Now, Tess, tous ces films étrangers n’ont rien de mieux à offrir que ce grand film de guerre qu’est « le Toubib », bénéficiant du soutien complet de l’armée de terre française ! 😉(je ne sais pas si tu as vu son laïus sur Tess…). « Car voyez vous, ce que le public attend de Delon, du mythe Delon, c’est qu’il vive une grande histoire d’amour…  » je caricature à peine une autre interview dispo sur le Tube à propos du même film.
      Et dire que juste après on le verra dans… Airport.

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      • Oui j’ai vu que le public attend de Delon une histoire d’amour et que Jeannot et lui forment un « couple de cinéma »… On rit… Et les autres autour qui n’osent dire que ce film est une daube.
        Mais bon, la promo il y a… biiiiip années, c’était déjà du lèche bottines. J’aimerais trouver le passage sur Tess.

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  3. Un véhicule pour Delon facilement oubliable… Plein de bonne volonté mais maladroit, parvenant difficilement à tirer partie de son cadre « dystopique » (un argument assez intéressant, à la base)… Mais pour l’heure, les rives du nanar ne sont pas encore atteintes (contrairement au naïvement nawakesque « Le Passage » (1986) et son générique de fin chanté par Francis Lalanne himself : « pense à moi, comme je t’aimeee »). Et puis Granier-Deferre a fait tellement mieux : « La Veuve Couderc », « Adieu Poulet » et surtout « Le Train »… Bon, c’est pas tout ça, mais tu m’as donné envie de me refaire… la trilogie de « LA Toubib » (du régiment, aux grandes manœuvres, prend du galon), comédies sexy italiennes des 70’s avec Edwige Fenech !

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    • J’imagine que LA toubib dévoile des compétences anatomiques autrement plus efficientes que celles proposées par le tandem Delon-Jannot !
      Je crois en effet que ce qui a marqué les esprits mine de rien à l’époque c’est ce contexte de troisième guerre mondiale, matiné quand même d’images assez saisissantes sur la fin, lorsque Desprée et son Harmony se déplacent sur le terrain des combats et constatent les horreurs de la guerre. Granier-Déferre ne filme aucun combat, se contente de frapper avec ces mines scelerates dissimulées dans le paysage. Tout cela en soi est intéressant, même le personnage de Giraudeau est attachant, mais quel gâchis tout de même dans la mise en scène, les dialogues, la direction d’acteur. Je ne suis pas sûr non plus que le roman de Freustié soit très passionnant, en tout cas il ne me fait pas très envie.

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  4. (désolée pour le raté) !

    Ha ha ha ! Je n’aurais pas dit mieux. J’ai détesté ce film. En même temps, les histoires d’amour nian nian n’ont jamais été ma tasse de thé ! En plus sous « fond » de guerre… Je suis d’accord avec Zoéline, Granier-Deferre a fait vraiment mieux.

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  5. Quelle chronique pleine d’humour sur un film nanar où notre inénarrable Delon se fourvoie en long et en large. Bravo ! Le style de film que l’on peut s’infliger pour mesurer combien l’écart est grand avec le cinéma US de cette période. On a du mal à croire qu’Apocalypse Now soit contemporain du « toubib ». En parlant nanar as tu vu « Vercingétorix » avec « l’immense », l’unique Christophe Lambert😂. Ce film est tellement mauvais qu’il en est culte. Les commentaires sur cette chronique sont eux aussi très plaisants à lire car pleins d’esprit 😉🙂

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    • Même les mauvais films ont droit à un traitement de faveur 😉
      J’ai vu en effet le péplum navrant avec Lambert. Il était meilleur en Tarzan ou en Highlander immortel.
      Le pire ici, c’est que Delon pense vraiment pouvoir jouer à égalité avec les Américains ! Sans même parler de Apocalypse Now, prenons simplement « le merdier » de Ted Post (chroniqué sur le Tour d’Ecran), film sur la guerre du Viet Nam tourné avec peu de moyens, c’est autrement mieux que cette promenade champêtre matinée de l’ amourette d’un chirurgien avec son instrumentiste. L’amour et la guerre font rarement bon ménage.

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