L’ECHANGE

Le cas Christine Collins

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« Aubépine, aubépine…
… Mère des Fées, si j’ai fauté envers toi, je m’en repends.
Par ces sept rubans…
… Ces herbes de Saint Jean…
… Ces sept gouttes de sang…
… Je me voue à ton culte et t’implore, mère sacrée des Fées…
… Rends-moi mon enfant. »

Pierre Dubois et Xavier Fourquemin, La légende du Changelin, Tome 1 : le mal-venu, 2008.

La perte d’un enfant est sans doute la plus terrible des souffrances pour une mère. Après avoir filmé le calvaire des hommes qui s’entretuent sur une île de l’Océan Pacifique, Clint Eastwood s’intéresse à un combat sur son sol natal : celui de Christine Collins, mère célibataire en quête de son fils disparu dans le L.A confidentiel des années vingt. Comme dans un rêve sorti des usines qui les fabriquent tout près de chez elle, l’enfant soudain réapparaît. Mais il n’est pas tout à fait le même. « L’Echange » est une histoire à se pincer, mais comme Clint Eastwood nous le rappelle en exergue, c’est bel et bien « une histoire vraie ».

Dans « le village des damnés », le roman fantastique de John Wyndham, les mères mettent au monde des enfants si étranges qu’elles finissent par ne plus les reconnaître. Il y a dans le regard du prétendu Walter Collins (interprété par le jeune Devon Conti), un éclat de défiance pareil à celui des enfants de Midwich, « petit ange » aux airs de démon, porteur d’une malédiction qui en ferait sombrer plus d’une dans les affres de la folie. Le trouble s’installe sous le toit de Miss Collins, foyer de suspicion envahi par les obscurités de Tom Stern (chef opérateur eastwoodien en diable), où le regard embué d’Angelina Jolie ne trouve plus son chemin. Sous son chapeau cloche, elle n’a pourtant rien d’une fêlée cette brave dame qui, par son métier d’opératrice des téléphones, a plutôt l’habitude d’être à l’écoute. La police l’est nettement moins face à cette femme qui soutient mordicus la thèse de la méprise.

Longtemps éteint par les ténèbres d’une ville malade de corruption, l’écho de sa plainte est finalement parvenu aux oreilles de Joseph Michael Straczynski, le scénariste du film. Il a remué les archives de l’époque, en extirpa « l’étrange affaire Christine Collins » qui en dit long sur l’état de la démocratie par-delà les Montagnes Rocheuses, et nous éclaire surtout sur la condition féminine dans les années vingt. « Elle n’était qu’une standardiste ordinaire, elle n’avait aucune relation haut placée, peu de moyens de se défendre » rappelle le réalisateur dans une interview aux Inrocks. Après s’être penché sur le sort d’une boxeuse issue des quartiers pauvres de L.A., il remonte sur le ring pour défendre l’honneur d’une autre femme, et pour ce faire, s’autorise même une infidélité.

Le temps d’un film, la Malpaso passe des bureaux de la Warner à ceux de la Universal qui lui offre, en « échange », les moyens d’une belle reconstitution : tramways, automobiles d’époque, façades et enseignes dans leur jus, la production ne rechigne ni sur les décors, ni sur les costumes, ressuscitant les vieux clichés en Noir & Blanc et le souvenir des grands films hollywoodiens. Par la magie du cinéma, Los Angeles reprend des couleurs, néanmoins ternies par un contexte dégradé et une affaire sordide. La caméra se faufile avec une fluidité remarquable dans les multiples strates de ce récit si tortueux qu’il en devient édifiant sur la manière de broyer les individus. Au cœur du mensonge, l’actrice en grâce joue le jeu, elle donne le change, nous aide à croire en sa détresse, et nous convainc de refuser son substitut miraculeux.

Dans l’Amérique de la Grande Dépression, le réalisateur faisait déjà passer son fils Kyle pour le neveu du musicien qu’il interprétait dans « Honkytonk Man ». Ils s’associent cette fois pour composer la sublime BO de « l’Echange », aux accents jazz teintés de douce mélancolie. Pour Clint Eastwood, la famille est sacrée, et les enfants plus encore. Dans « l’Echange », on voit passer Morgan, sa petite dernière, sur un tricycle, à la merci des ogres qui rôdent dans l’Amérique des « Wild boys of the road ». Tandis que la police s’acharne sur la pauvre Christine (plus tard elle cherchera des poux à l’innocent « Richard Jewell »), un criminel continue de sévir dans un poulailler de la cambrousse. Eastwood s’y aventure en plein soleil, flanqué d’un flic plus curieux que les autres, dont la méfiance transpire l’angoisse, comme naguère chez Tobe Hooper dans son « Texas Chainsaw Massacre ». Les mains encore trempées du sang des champs de bataille, il creuse la terre aride et en exhume les pires horreurs. Police, presse et même la médecine psychiatrique en seront les complices indirects, et devront en répondre devant la justice.

C’est la mission du révérend Briegleb (John Malkovich en prêcheur radiophonique) qui utilise l’affaire Collins comme instrument de sa croisade contre la corruption des édiles. Mais la seule mission qui vaille, celle qui anime Christine dans le film, c’est celle qui lui ramènera son fils. Le passage à l’asile fait office de prise de conscience, celle des femmes qui disent non à la toute-puissance masculine. Grâce à l’une d’elles, Christine devient lionne, rancunière et impitoyable. Après internement, à son tour, elle ne sera plus la même.

Dans un second acte, elle reprend la main, animée de la pugnacité qu’elle enseignait à son fils (« ne commence jamais un combat… mais finis-le toujours »). Elle n’aura pas un mouvement de cil, pas un frémissement quand Northcott passe à la trappe. Même partisan de la peine de mort « pour les crimes odieux » (comme il le confiait à Michael Henry Wilson à l’occasion de « Jugé Coupable »), Clint Eastwood ne glorifie pas la loi du talion, et choisit de montrer l’exécution in extenso, dans son macabre cérémonial, au risque sans doute de susciter la polémique. « Rien n’est trop sombre pour moi ! » dit-il encore au sujet de « l’Echange », réponse cinglante à ses détracteurs. Ils doivent pourtant ravaler leurs accusations misogynes face à ce portrait rageur, magistral et puissant d’une femme qui passe de l’ombre à la lumière, une fière combattante sur la voie de l’émancipation.

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47 réflexions sur “L’ECHANGE

    • Ce film sorti à la suite de son dyptique sur Iwo Jima a été, de manière très injuste, un peu boudé à sa sortie. Je le découvre moi-même très tardivement et je dois bien reconnaître que c’est vraiment un très bon cru du réalisateur.
      Formellement, le film est vraiment splendide. Néanmoins, l’histoire est peu aimable, renvoie à un sordide fait divers, et aux affaires de corruption qui pèsent sur la police et la justice de l’époque. Il fait aussi référence au pouvoir grandissant de la radio (cf les sermons radiophoniques du révérend Briegleb joué par Malkovich). En cela, il est éminemment « eastwoodien » comme j’ai tenté d’en faire la démonstration dans l’article. Son très récent « cas Richard Jewell » s’en rapproche d’ailleurs beaucoup.
      Après « Million dollar baby », c’est aussi un film magnifique sur le combat d’une femme seule dans une société dictée par la voix des hommes.

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    • « Jersey Boys » s’en rapproche dans le faste de la reconstitution d’époque. Depuis, il s’est concentré sur des sujets plus actuels tout en travaillant des thèmes comparables.
      Personnellement j’aime vraiment beaucoup « la Mule », et « American Sniper » que j’ai revu il y a peu. Le sermon du père de Chris Kyle ressemble d’ailleurs à celui de Christine Collins à son fils sur le fait qu’il faut toujours finir un combat.

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    • Assurément! Je ne suis pas très fana de cette actrice, mais ici elle y est poignante.
      Je suis même assez d’accord avec Eastwood quand il la compare aux grandes actrices de l’ère classique d’Hollywood. « Elle possède les mêmes qualités de rayonnement qui distinguaient Joan Crawford, Ingrid Bergman, Bette Davis. » Le fait que l’histoire se passe à L. A., qu’on y évoque les Oscar de 1935 (qui de « New York Miami » et « Cleopatre » emportera la plus belle des statuettes ? Claudette Colbert dans les deux cas 😉), la reconstitution soignée, sont les valeurs ajoutées de cette plongée dans cette époque.
      Je crois que l’actrice était elle-aussi sous le charme, voulant à tout prix travailler à nouveau avec Eastwood. Ce qui ne s’est pas encore fait.

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  1. Chouette film que celui-ci, et en effet, sans doute un des rares bons rôles d’Angelina Jolie. Je ne savais pas qu’il avait été mal reçu à sa sortie… Il a quand même frôlé la palme d’or à Cannes (pour ce que ça vaut). Depuis plusieurs années, il repasse à la télé quasi tous les six mois, c’est devenu un classique.

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  2. « La perte d’un enfant est sans doute la plus terrible des souffrances pour une mère » 😊 et pour un père c’est quoi ? Bon allez, je te taquine. Je sors d’écrire à propos d’un film encore une fois prétendument féministe alors je suis énervée.
    Bon d’abord Angelina je l’aime d’amour et je la trouve formidable quand enfin elle sort de ses films daction. Clint ne s’y est pas trompé. M’étonne pas… pour ce misogyne 😂
    Et j’ai beaucoup aimé Invincible.
    Je vais revoir cet échange. Une histoire folle quand on pense qu’elle est allée en psy.

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    • A cette époque, la corruption était monnaie courante dans ce coin des États-Unis, bien loin de Washington. « un moment tardif de l’histoire de l’Amérique où la loi n’avait pas encore triomphé du chaos » écrivait très justement Jean-François Rauger dans sa critique du Monde.

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  3. J’ai vu ce film à sa sortie et l’ai trouvé pas mal, sans qu’il me paraisse non plus exceptionnel. Quelques années après, je me souviens de peu de choses, une ou deux scènes dans l’asile psychiatrique, et quand elle pose avec l’enfant devant les photographes …

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  4. Un grand Clint des 2000’s ! Ton texte et tes commentaires montrent à quel point tu as bien cerné ce « Changeling » (et partant de là, toute la force, la profondeur et la complexité du cinoche d’Eastwood).
    Le calvaire psychiatrique de Christine Collins me fait d’ailleurs penser à celui (encore plus terrible) subi par Jessica Lange dans le biopic sur l’actrice Frances Farmer (un film méconnu de 1982, intitulé « Frances » et diffusé il y a une vingtaine d’années sur France 2…).
    Dorénavant plus discrète, Angelina Jolie mérite tous les éloges. Outre « L’Échange », elle est aussi remarquable (et déjà enfermée) dans « Une Vie Volée », « Péché Originel » (elle incarne une sirène du Mississippi digne de Deneuve), « Alexandre » (n’est-elle pas puissante en Olympias ?) et le téléfilm HBO, « Gia » (sa composition y est bouleversante)…

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    • C’est vrai que dans « Alexandre », elle prend largement sa place. Je crois que Stone planche d’ailleurs sur un nouveau montage de ce film qui n’a pas convaincu tout le monde (moi le premier).
      Je n’ai pas vu les autres films que tu cites, mais j’en prends bonne note. Je ne vois d’ailleurs ni Tomb Raider, ni Mr & Mrs Smith. 😉
      Je n’ai pas vu non plus ce biopic de Frances Farmer, personnalité un peu oubliée aujourd’hui, dont Kenneth Anger relatait le calvaire dans Hollywood Babylon.
      Quant à « l’échange », je m’alligne sur ton avis pour l’élever à sa juste place dans l’œuvre de Mr Eastwood.

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  5. Ah ! Ravi de lire une (belle) chronique sur ce (beau) film. Je ne crois pas qu’il soit l’un des oubliés de la filmo de notre ami Clint. Il me semble en fait qu’il a presque été négligé depuis le départ. Mais c’est peut-être ma grande affection pour Eastwood qui me trompe…

    Bravo ! Tu m’as donné envie de le revoir (si longtemps après) !

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    • C’est une impression que je partage pour l’avoir moi-même quelque peu boudé depuis sa sortie il y a maintenant… douze ans !
      J’aurais été bien inspiré de le découvrir en salle pourtant, car il donne à voir une splendide reconstitution des « roaring twenties » à Los Angeles, en pleine effervescence du téléphone, de la radio, du tram et de l’automobile.
      Ravi de t’en avoir ravivé le goût 🙂

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  6. Les qq films que j’ai vus de Clint Easrwood ne m’ont jamais déçue. Au contraire. J’en suis restée marquée. Ce sont ceux dont je peux revoir sans me lasser. Millions de Dollars Baby par exemple…. et je pleure tjrs autant que la première fois.
    Tt ça pour dire, celui-là pas vu, c’est donc le moment. Surtout qu’Angelina Jolie, ben voilà, j’aime bien.
    Merci Princecranoir 🙏

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  7. J’ai revu ce film il y a trois mois de tête, et je le trouve toujours aussi bouleversant. Un peu étonnée que ce film soit quelque part un poil sous-estimé (dans le sens où je n’ai pas l’impression qu’on cite tant que ça ce film parmi les meilleurs crus de Clint).

    (petit message à tous et toutes ici : bon courage et prenez soin de vous !).

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    • C’est vrai, et au regard du plus récent film de Clint, il est largement à sa hauteur, voire meilleur.

      Je me joins à toi pour soutenir tous les lecteurs et toute la communauté du blog dans cette épreuve qui nous tient éloignés de nos familles et des salles obscures.

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  8. Un film qui a été un brin éclipsé par le succès de Gran torino et pourtant c’est probablement la seule fois où j’ai trouvé Angelina Jolie convaincante dans un film. Un film déchirant au vue de l’injustice qu’il dévoile, Eastwood dépeignant un portrait de femme monumental.

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