Traîné sur le BITUME

Asphalte jungle

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« C’est alors que j’ai su avec certitude que nous avions fait une énorme erreur en nous ralliant à ces hommes, et je l’ai vu dans le regard de mes compagnons. »

S. Craig Zahler, Une assemblée de chacals, 2010.

Nous vivons dans un monde de sauvages. Si la civilisation est parvenues chez certains à leur élimer les crocs, d’autres ont disparu sous le radar, ont franchi les limites du contrôle. Ceux-là intéressent particulièrement S. Craig Zahler, il en a fait la chair de ses romans, l’ingrédient principal de ses films. Que l’on se dévore dans un Ouest encore à conquérir ou que l’on s’étripe dans les basses fosses des geôles non répertoriées, l’être humain, sans distinction de race, de sexe ou de statut social, est potentiellement amené à finir « Traîné sur le bitume » au cœur d’une nuit fauve.

Un Opossum, un frigo, un rat mort, les films de Zahler ressemblent de plus en plus à une décharge publique, un coin de l’Amérique où il s’amuse à déverser tout ce qu’il aurait glané de détritus, de débris d’humanité soudain dépourvus de tout affect. Tout n’est plus que statistique chez ce policier usé interprété par le controversé Mel Gibson, qu’on n’avait pas vu aussi bon depuis des lustres. Pas question de rejouer les Mad Mel post-apo, ici son regard bleu acier s’affaisse, son front se ride et sa moustache grisaille. C’est un Gibson « bronsonisé » qui pratique l’arrestation old school à l’heure où Big Brother est à l’affut de la moindre bavure policière. Brett Ridgeman est un flic qui fait ce qu’il pense « être le mieux », mais a raté l’ascenseur hiérarchique, racorni dans son ressentiment, sans animosité véritable mais exempt de toute forme d’empathie, sans autre filtre que celui des clopes qu’il s’allume à la chaîne.

Pas étonnant dès lors que le film soit ainsi la cible du tribunal des bien-pensants, suspect de néo-fascisme voire de suprématisme blanc comme le fut naguère un fameux inspecteur sanfranciscain sous la plume de Pauline Kael. « Être étiqueté raciste aujourd’hui, c’est comme être accusé de communisme dans les années 50 » dit encore le lieutenant Calvert, supérieur très avisé campé par un Don Johnson retranché dans sa tour de verre. « Ce n’est pas sain d’être depuis si longtemps sur le terrain. Encore deux ans et tu seras un rouleau compresseur couvert de piques et rongé par la bile. » ajoute encore celui qui fut cinq saisons durant le détective borderline de « Miami Vice ».

Dans les histoires de S. Craig Zahler, renoncer n’est pas qu’une question de volonté, encore faut-il le pouvoir, encore faut-il le vouloir. Lorsque parallèlement, Henry Johns sort de prison (excellent Tory Kittles, peut-être un peu vieux pour le rôle néanmoins), rejoint le clan familial dans les quartiers défavorisés de Bulwark, il est confronté au même choix. La survie prime, surtout quand elle implique principalement les plus vulnérables de son entourage. Zahler a constitué autour de ces deux personnages miroirs un environnement propice à la bascule, à haute dose compassionnelle. Côté flic, une femme atteinte de la sclérose en plaque, une fille agressée chaque jour par les jeunes d’un quartier de plus en plus mal famé. Côté truand, une mère qui se prostitue pour subvenir aux besoins d’un petit frère en fauteuil qui rêve d’être le roi du jeu vidéo, une manière de s’évader de sa condition qui en vaut bien une autre. L’un comme l’autre, ils sont fauchés.

Pas question pour autant de nous faire larmoyer, Zahler n’est pas un sentimental comme il le prouve en sacrifiant froidement, dans une séquence d’un cynisme impitoyable et pathétique, une jeune employée de banque confiée à Jennifer Carpenter. A l’amorce de la partie finale « dragged accross concrete » se montre de plus en plus amer et furieusement rugueux. Son affiliation néo-noire emprunte alors davantage à la violence sèche d’un Aldrich ou d’un Siegel qu’au maniérisme de Peckinpah ou de Leone dont le réalisateur de « Bone Tomahawk » reconnaît toutefois être un fervent aficionado. A l’instar de ce mégot déposé sur la main courante de l’escalier de secours où le tandem de flics attend de serrer un dealer, le récit s’apparente à une combustion lente sur plus de deux heures et demie, ponctué de conversations de petit dej’ chez Jeannet’s, de négociations et de filatures en bagnole, oscillant entre l’insignifiant (« c’est un mec ou une fille qui chante ? » »), le trivial (de l’importance de savourer son sandwich quand on planque pendant des heures) et le profondément intime (une demande en mariage qui tarde à venir).

Vince Vaughn, colosse revenu du « Block Cell 99 », propose la version tendre du partenaire de terrain, solidaire dans l’action avec ou sans badge. Leur association prend parfois même une teinte « buddy movie » façon Walter Hill dont Zahler est sans doute le plus digne héritier dans le paysage actuel de la série B. Même dans les moments les plus intenses, chacun garde son calme, adopte la position du tireur couché pour mieux envisager la situation sous un angle en sa faveur. Quant aux braqueurs à sang froid et à l’accent teutonique (l’incontournable Udo Kier rôde également à proximité), dissimulés sous leur combinaison intégrale et armés jusqu’aux dents, ils sont les insectoïdes nuisibles qui veulent faire main basse sur ce qui brille. Dépossédés de toute humanité, ils écopent de facto du statut de « méchants » véritables du film.

Chez Zahler, on ne peut pas dire que la confiance règne, à chacun le soin de laisser la morale choisir son camp. « Le malaise suscité par mes films tient au fait qu’ils ne livrent pas de message clé en main au public. » explique-t-il dans ses interviews, conscient de tourner ce qui lui plaît, comme il l’entend, et de livrer une œuvre personnelle et sans concession. « Traîné sur le Bitume » n’est donc pas un bloc de violence gratuite confit dans un déluge d’action stérile, plutôt une lente excursion râpeuse qui nous mène à la casse, avec dans l’intention efficace de nous avoir à l’usure.

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31 réflexions sur “Traîné sur le BITUME

    • Oh merci !
      Chez Zahler, un peu comme son nom, on a toujours la promesse d’atterrir en terrain rugueux et sans concession. On peut trouver ça très cash, limite déplaisant, mais j’aime cette sincérité sans filtre qui tend à disparaître la plupart du temps.

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  1. Un film classe qui prend son temps pour poser l’intrigue avec des bandits comme des flics qui veulent s’en sortir. C’est même ce qu’il y a de plus intéressants car malgré leurs différences de bord, ils cherchent la même chose : de meilleures conditions de vie. La différence avec les autres braqueurs qui ne sont là que pour tuer et prendre leur butin. Puis il y a cette musique terriblement cool et entraînante. Dès le départ, c’est ce qui m’a plu et dès que j’ai su que Zahler composait les musiques de ses films (j’ai commencé sa filmo avec ce film), je me suis dit que le mec en avait à revendre. Qu’est-ce que cela fait du bien de revoir Mel Gibson en si bonne forme après une ribambelle de films que l’on préfère oublier. Sans compter Vince Vaughn qui fait encore une fois des merveilles avec Zahler. Du coup vivement le prochain film du réalisateur ou alors sa collaboration westernienne avec Park Chan Wook.

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    • Tu as tout dit. Chacun poursuit un but propre et qui se défend, et leur conjonction fait des étincelles.
      La présence de Gibson, acteur et réalisateur au discours controversé , contribue à alimenter la problématique du film. Zahler ne s’est pas fait que des amis avec ce film.
      Je ne savais rien de cette collaboration avec le cinéaste Coréen ! Voilà qui promet en effet !

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  2. Je l’ai vu en DVD (pour Mel, très bien) car il n’a pas eu les honneurs d’une sortie en salle.
    Je me suis prodigieusement ennuyée. Je crois me souvenir aussi que je n’ai pas compris grand chose.
    Crasseux, sombre et… sans grand intérêt.
    Désolée de casser l’ambiance.
    #pasbouger

    le récit s’apparente une combustion

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  3. Honte à moi : ce macadam ne m’a pas encore brûlé les coussinets ! Mais j’ai hâte de découvrir ce polar old school, injustement privé de sortie salle. Tes références à Walter Hill, Don Siegel et Robert Aldrich me font franchement saliver. Hâte aussi de retrouver Mad Mel en mode badass. Faut dire que le genre tough guy et néo-noir lui sied à merveille (son « Payback » m’avait fait forte impression à l’époque).

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    • Et pourtant « Payback » n’est pas un très bon film (je préfère et de très loin Lee Marvin dans Point Blank).
      Mel est excellent, tout en mesure, un peu vieux nounours, avec un look pas si éloigné du Commandant du Ptit Quinquin ! Walter Hill est sans doute le cinéaste qui se rapproche le plus de ce que fait Zahler : c’est rugueux, limite méchant, ça a parfois mauvaise haleine, mais ça ne marchande pas avec nous, même quand le second degré tente de s’immiscer. C’est à prendre ou à laisser. Je peux comprendre que certains regardent ailleurs.
      Évidemment quand on parle de braquage, de flics qui ressemblent à des voyous et d’extrême violence, on peut penser aussi à l’indétronable Horde Sauvage. Mais il n’y a pas cette touche mélancolique si importante chez Peckinpah, que ce soit dans ses westerns ou dans ses polars.
      C’est pourquoi Aldrich n’est pas loin non plus, c’était pas un tendre le gros Bob.

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      • Oui, que cela se termine mal est tout à fait justifié. C’est plutôt la façon complaisante avec laquelle il le filme qui me gêne. Un petit côté « j’épate la galerie ».
        Tant qu’à voir Mel Gibson dans un film noir, je préfère regarder de nouveau Payback. 🙂

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        • Il y a de l’épate, et de la fougue chez ce réalisateur, une créativité qui demande à être tenue (on pourrait faire le même reproche à Robert Eggers dans un autre style). Je trouve qu’il y a néanmoins suffisamment de bonnes idées, en rupture avec le tout-venant du genre, pour qu’il mérite ses galons vers le grand écran.

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    • Celui-là il sent bien l’asphalte brûlant, c’est certain. Et il ne retient pas ses coups.
      Je te rejoins sur Mel, acteur et réalisateur qui traîne derrière lui certaines casseroles ajoutant à l’épaisseur de son rôle.
      Nous nous retrouvons je pense sur ce film.

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  4. Un de mes films préférés de 2019. Ce film m’avait déjà retournée au 1er visionnage à la maison, il m’a encore plus retournée quand j’ai eu l’occasion de le voir sur grand écran à Marseille (en fait, ce fut ma dernière sortie ciné avant le confinement, ahhh c’est beau !).

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  5. Un film, un réalisateur cible du tribunal des bien-pensants me tente toujours 😉 En plus Don Johnson j’aime bien. La série « Miami Vice » était énorme.
    « Être étiqueté raciste aujourd’hui, c’est comme être accusé de communisme dans les années 50 » j’adhère totalement à ce propos qui me fais sourire par la même occasion. Très judicieuse cette citation. Merci à toi ! 😊

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    • C’est justement Don Johnson qui la prononce dans le film. Il joue un gradé en costard, un type qui a quitté le trottoir pour frayer avec les politiques, qui a épinglé au mur ses vieux titres de gloire comme autant de témoignages périmés. Périmé, son ex-partner joué par Mel Gibson, l’est aussi, mais assume avec panache. Lui est resté droit dans son holster, ne s’est pas couché face aux injonctions laxistes. Ça lui vaut d’être du mauvais côté du bureau, du côté où on subit (une suspension sans solde en l’occurrence). Une posture qui vaut sans doute autant pour ce réalisateur qui campe sur ses choix visuels rugueux, son scénario qui ne ménage personne, quitte à passer à côté d’une exploitation en salle par chez nous.
      Pour couronner le tout, Zahler est aussi romancier, plutôt du genre western dur à cuire (quelques titres disponibles chez Gallmeister). Toi qui aimes aussi plonger dans les livres, il devrait te plaire.

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