BABY CART : Le Territoire des Démons

La Voie du Loup

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« Ainsi s’avance Ogami, le regard ultra-concentré ne fixant que le sol. Mais, heureusement, Daigoro, son fils, ouvre constamment les yeux sur le monde et transfigure les combats les plus sanglants en un spectacle, notre spectacle, étincelant. »

Jean Douchet, La DVDéothèque de Jean Douchet, 2006.

La pratique du sabre-laser dans les galaxies très lointaines nous ramène parfois vers des régions de notre planète pour le moins inattendues. Les lames les plus affûtées auront sans doute perçu dans les aventures du fameux mercenaire « Mandalorian » et de son vert compagnon aux longues oreilles quelques éclats de western à la sauce samouraï semblables à ceux qui ébréchaient naguère la tradition du film de sabre japonais. Dans les années 70, en compagnie du « loup solitaire » Ogami Itto et de son « louveteau » Daigoro, on pouvait traverser « Le territoire des démons » comme d’autres aujourd’hui le font de planète en planète. Tel est le cinquième volet de la série Baby Cart, mis en scène comme les trois premiers par l’incomparable Kenji Misumi, ultime coup de grâce avant de passer l’arme à gauche.

Kenji Misumi, c’est un peu le Sergio Corbucci du Chambara (film de sabre japonais, pour les non-initiés), tout aussi baroque et excentrique et très largement inspiré du style « spaghetti » éprouvé dans les westerns produits dans la botte. A l’instar du cinéaste romain, il insuffle au Chambara une part sombre, « un cinéma révolté qui vise au nihilisme » pour reprendre les termes de Jean Douchet. A la pertinence de cette assertion, on peut ajouter que Kenji Misumi est sans doute le metteur en scène le plus doué pour parer ce nihilisme d’atours on ne peut plus exaltants.

Plus vif que l’éclair, l’ancien bourreau du Shogun devenu Samouraï sans maître traverse le Japon médiéval en poussant son landau. Il dégaine son katana et zigouille tous ceux qui tentent de lui barrer la route sans se soucier du nombre, en moins de temps qu’il n’en faut à Clint Eastwood pour atteindre la crosse de son six-coups. Dans cette même tradition, Tomisaburo Wakayama incarne un guerrier à sang-froid, impassible, au débit guttural et laconique, plus replet et sans doute moins sexy que son homologue anonyme des films de Leone. Mais ne nous méprenons pas, il est tout aussi redoutable !

Afin de dramatiser au maximum la tension et la puissance de son héros, Misumi ne s’épargne aucun gros plan sur les yeux, multiplie les angles tonitruants et quelques ralentis saisissants sur une musique électro-magnétique en forme de messe bouddhiste du temps présent. A condition d’être complètement allergique à cette forme paroxystique de film d’époque, le brio de la mise en scène suffit à embarquer le spectateur à la suite des aventures du plus redoutable des sabreurs ayant foulé le sol du Japon de l’ère Edo. De plus, « le territoire des Démons » est le dernier épisode à bénéficier d’un scénario écrit de la main même de l’auteur du Manga d’origine : Kazuo Koike.

Aucun véritable « démon » sur ce territoire comme l’annonce le titre volontiers racoleur, mais bel et bien un chapelet d’ennemis qui goutteront à leurs dépens aux talents de bretteur du fier Ogami Itto. Mais il faut être un tantinet familier des codes culturels et des forces politiques en présence pour parvenir à entraver un minimum d’une intrigue qui se disperse dans trois directions. Il y a d’abord cette idée un peu étrange d’envoyer cinq guerriers à la mort pour éprouver la bravoure du sabreur au landau et lui proposer une forte somme d’argent en échange de ses services. L’axe principal focalise son attention sur la princesse Shiranui du clan Koruda, une vague histoire d’héritier illégitime (une petite fille déguisée en garçon par la nouvelle concubine du daimyo) que Itto doit régler par le tranchant du sabre.

Misumi fait de cette série de rencontres les prémisses d’affrontements tous plus inventifs et vertigineux. Chacun d’entre eux cherchera à tester par la ruse la sagacité du Rônin en essayant, par exemple, de le cribler de flèches ou de l’empoisonner. Sa plus belle réplique sera envoyée les pieds dans l’eau, usant de sa toute particulière technique du « brise vagues » qui fait l’admiration de son adversaire (« je veux l’admirer une fois avant de quitter ce monde »). La suite le mettra aux prises avec un bonze barbu qui finira à fond de barque, ainsi qu’avec une pickpocket notoire recherchée par toutes les polices. Ces deux récits périphériques sont apparemment là pour remplir un script un peu trop linéaire et compléter l’action de quelques geysers d’hémoglobine supplémentaires. Comme toujours, le final atteindra son apogée en la matière, offrant quantités innombrables d’adversaires à la lame gourmande de Itto.

« La série Baby Cart constitue le point ultime de ce genre que fut le film de sabre, parvenu à un degré d’exacerbation extrême de ses traits caractéristiques. » rappelle Jean-François Rauger. L’orgie de massacres perpétrés dans les dernières scènes (dont s’inspirera sans nul doute Quentin Tarantino pour boucler son premier « Kill Bill ») offre à Misumi l’opportunité d’un déploiement sans précédent d’angles de caméra, une débauche de coups de sabres d’une vélocité incroyable, le tout chorégraphié dans un ballet mémorable.

Ce débordement de violence final renvoie plus directement au statut d’assassin et à une remise en cause relative du héros ainsi défini par la très sage parole du bonze lors de sa première rencontre avec Itto : « Toi qui tues le Bouddha quand tu le rencontres, toi qui tues ton prochain quand tu le rencontres, ton action est vaine. Tu n’es qu’un assassin. Même si tu arrivais à me tuer, cela ne provoquerait en toi qu’un pitoyable Eveil, celui de la Voie du meurtre ». La preuve que la série B selon Misumi ne se limite pas qu’au vain spectacle de la violence. Vue à hauteur d’enfant, et aussi cruelle puisse-t-elle paraître, elle invite à prendre une position morale, un jugement qu’il nous appartient de trancher, ou de faire ce que bon nous semble.

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17 réflexions sur “BABY CART : Le Territoire des Démons

    • Celui-ci est particulièrement baroque, il est même à la croisée de toutes les influences en matière de genre. On est loin de l’élégante sobriété de Kurosawa qui donna au Chambara ses lettres de noblesse. Et pourtant, chez Misumi, il y a toujours cette fière appartenance à la tradition, ce point d’honneur à travailler les cadres, mariant l’esthétique et la fulgurance, sans oublier une place à l’humour et à la méditation.

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  1. Une série japonaise exceptionnelle pour moi. Tout comme celles des « Zatoichi » et autres « Lady Yakuza », la voie du sabre n’a rien d’un chemin de tout repos. Si on y trouve des combats au sabre remarquables, les kimonos et les tatouages couvrant tout le dos y sont également mis à l’honneur. Un régal esthétique grâce au travail sur la lumière et les cadrages.
    On est donc très loin, je trouve, de la série de Disney/Lucasfilm « The Mandalorian » dont j’ai découvert le premier épisode l’autre soir en clair sur Canal+. Quel ennui. Star Wars pressé et compressé jusqu’à plus soif ! Ou bien : je suis trop vieux pour ces conneries ? 😉
    Reste que tous ces classiques japonais dont tu parles, malgré leurs effets de style, n’ont pas pris une ride. Tout comme les films de Sergio Leone.

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    • Entièrement d’accord (même si je trouve cette petite série starwarsienne assez divertissante), il y a dans ces productions populaires un souci plastique étonnant, une complexité narrative déroutant aussi.
      Les Baby Cart n’ont rien perdu de leur efficacité mais portent tout de même la marque de leur époque, alliage entre tradition et modernité (dans l’accompagnement sonore a la musicalité parfois aggressive). C’est aussi ce qui leur donne un cachet unique.

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  2. oOoh ! Un BABY CART ! Ça fait plaisir. Série exceptionnelle, j’ai gardé sous le coude mes chroniques publiées il y a 15/20 ans sur un vieux site aujourd’hui disparu. Découvrir ton texte me donne envie de revoir les films… Je les aime tous, même si les derniers sont moins puissants (et Misumi n’est pas toujours derrière la caméra, clins d’œil à James Bond qui ne plairont pas à tout le monde…). Tu as tout à fait raison de parler de western spaghetti. Les influences allaient un peu dans tous les sens à l’époque, parfois même à rebours… D’ailleurs, qui de GOYOKIN ou du GRAND SILENCE a influencé l’autre … ?

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    • De la part d’un éminent expert du genre je suis flatté ☺️
      Je n’avais pas fait le lien entre les gadgets de l’épineux landau et la mode double zéro sept. C’est tout de même très à la marge, la dimension westernienne domine. Elle domine tant et si bien qu’elle est quasiment inhérente au genre tel qu’on se le représente. Kurosawa lui-même ne s’était il pas largement inspiré du travail admirable de John Ford ?
      De « Goyokin » au « Grand Silence » il n’y a en effet qu’un pas dans la neige maculée de sang. Pour autant, l’union véritable que constitue « Soleil Rouge » (Mifune et Bronson, avec notre Alain pour témoin), scellé par un réalisateur de James Bond, n’était pas à la hauteur des espérances.

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      • Je suis loin d’être un expert. Juste un amateur de longue date. Parfois tellement longue la date… que j’en oublie des films.^^ Mais tu as raison, western spaghetti et chanbara sont liés.

        GOYOKIN ça fait une éternité que je ne l’ai pas revu (je l’ai sous le coude, comme tant d’autres). Par contre j’ai fait découvrir LE GRAND SILENCE à ma femme il y a deux ou trois ans, je piaffais d’impatience malsaine de voir sa réaction à la fin. (je suis machiavélique). Elle s’est mise en colère contre le dénouement du film tout d’abord, puis contre moi pour lui avoir fait visionner tout ça ahahah.

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        • C’est cruel 😉 (pour reprendre le titre d’un autre très bon Corbucci), sans doute une pulsion à la Klaus Kinski 😁. J’en parlerai très bientôt dans la chronique à venir d’un Herzog très « mordant » (on reste dans les parages du « Mandalorian » décidément…)

          Pour revenir à Misumi, tu as bien fait de rappeler qu’il n’est pas l’auteur de tous les épisodes de Baby Cart, seulement des deux tiers, ce qui n’est déjà pas si mal. Il est de loin le plus talentueux de ceux qui se sont colletés au sabreur maudit. Comme tu l’as également rappelé, Misumi est aussi l’auteur d’un excellent Zatoichi, filmé dans un Noir & Blanc saisissant. Mais je crois que mon meilleur souvenir du genre signé de sa main doit être « la lame diabolique », avec un final dont s’est sans doute inspiré James Mangold pour une scène du très nippophile « The Wolverine ».

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