Le FESTIN CHINOIS

Kung-food fighting

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« Son expérience des préparatifs d’une fête était limitée. Un livre de cuisine à la main, il se concentra sur les recettes indiquées comme faciles. Même celles-là prenaient un temps considérable, mais des plats colorés apparurent l’un après l’autre sur la table, ajoutant à la pièce un agréable mélange d’arômes. »

Xiaolong Qiu, Mort d’une héroïne rouge, 2000.

« Bien manger, c’est atteindre le ciel. » Proverbe chinois.

En matière de torture comme d’art culinaire, cela fait maintenant des siècles que la culture chinoise s’est enrichie d’une inventivité hors-pair. A l’approche des festivités du Nouvel An Lunaire de 1995, au moment de mettre les comédies de saison aux fourneaux, le producteur Raymond Wong a passé les commandes : il s’en remet à ce grand cuisinier de l’action qu’est Tsui Hark pour illuminer « le festin chinois ». Le banquet s’annonce relevé, cuit à pleine vapeur, il y en aura pour tous les goûts et de toutes les couleurs.

Pour mettre l’ambiance dans son grand restaurant, le réalisateur a engagé le chanteur Kenny Bee. Il lui a collé une toque sur la tête, une batterie de couteaux entre les doigts, à charge pour lui en ouverture de faire le show (comme disait Raymond). Le défilé des mets qui compose le générique nous rappelle à quel point le patrimoine culinaire de la Chine est composé d’une mosaïque d’influences. On peut en dire autant du cinéma de Tsui Hark qui les puise autant dans la tradition chinoise que dans les canons de l’action du cinéma américain. Comme il y a mille manières de cuire le riz, il y a aura donc autant de façons de faire un film. Les démonstrations présentées dans un duel gastronomique ne seront donc que les amuse-bouches qui préparent nos papilles à un duel gastronomique plus important encore.

Avant d’y parvenir, il nous faudra une initiation. Elle se fera par l’entremise d’un petit caïd de la pègre qui, par amour, tente une reconversion culinaire. On croit deviner derrière le personnage de Chiu confié au joli minois de Leslie Chung (croisé aussi chez Wong Kar-waï dans un registre moins déjanté), la despotique silhouette du réalisateur qui brutalise son équipe, mais capable de se plier au service d’un maître pour mieux acquérir une « touch of zen ». Aussi habile à filmer les passes d’armes en costume que pour célébrer l’agilité des experts du couteau, Tsui Hark parvient dans ses séquences culinaires à non seulement faire la preuve de son indubitable vigueur de mise en scène, mais aussi transformer chaque plan en un exhausteur de goût qui nous fait saliver devant la cuisson d’une patte d’ours ou la revisite d’une recette de travers de porc à la sauce aigre-doux. Pour en relever la saveur comique, il fait confiance au duo Anita Yuen et Leslie Cheung, jetant le petit voyou dans les bras d’une foldingue aux cheveux rouges.

En matière de franche rigolade, on ne peut pas dire que Tsui Hark fut toujours le plus fin gourmet de la grande table du cinéma hongkongais. Réalisateur boulimique, auteur d’infects pâtés impériaux comme de chef d’œuvres à l’incomparable bouquet, Tsui Hark enquille les projets à un rythme de dingue, capable cette même année de se forger parmi trois films une pièce maîtresse nommée « The Blade ». Il faut dire qu’il a su, au fil de ses wu xia pian, développer le talent incroyable de produire des images qui bouleversent les sens, aiguisant son regard sur les lames des protagonistes, se taillant une réputation d’expert en montage cut sur des plans à la virtuosité renversante. Il lui faudra dès lors déployer tous ses talents de voltigeur pour tirer sa poêle du feu, pour éviter de se griller dans une comédie au rabais. S’il n’y avait quelques répliques bien plantées et deux ou trois scènes d’un burlesque bien rissolé, il faut tout même bien avouer que ce « festin chinois » ne donne pas de quoi s’étouffer de rire.

Pas mieux du côté de la romance entre l’azimutée Ka-wai et ce benêt oui-oui de Chiu dont le fantasme nippon échappe à nos canons occidentaux. « Vous savez faire la cuisine, mais vous oubliez les sensations » dit le jeune apprenti au maître Kit qui trompe l’œil mais pas le palais. Il faut dire que le scénario accommodé par Tsui Hark est plutôt gratiné en surface : la carte affiche son lot de gags vomitifs et malodorants, de valses poissonnières et autres poupées gonflantes qui n’ont pas « la saveur des rāmen » ou « le goût du saké ». Il y a, c’est sûr, dans ce festin davantage à boire qu’à manger, dont les mélanges peuvent rappeler à bien des égards ceux qui firent pourtant la gloire d’un illustre petit dragon parti naguère en Italie pour s’essayer à la restauration. Toutefois, dans « la fureur du dragon », Bruce Lee comprenait vite qu’il était plus habile dans le maniement du nunchaku qu’en second couteau derrière les casseroles.

Mieux vaut donc ne pas être trop regardant sur le menu, encore moins sur la fraîcheur des ingrédients glanés à tous les râteliers. Il faut dire que si l’on se réfère à quelques plats servis en début de carrière, on s’aperçoit que le Hongkongais avait déjà commis quelques attentats humoristiques à caractère cannibalesque et au fumet un peu fumeux. Volontiers despotique sur les plateaux de tournage, on le sait par ailleurs cruel dans le traitement de ses personnages qu’il n’hésite pas à rééduquer comme d’autres pratiquent l’art des sévices corporels : le sort qu’il réserve à maître Kit pour lui permettre de retrouver le sens du goût vaut bien celui de De Funès gavé de nourriture made in Tricatel à la fin de « l’aile ou la cuisse ».

Si Tsui Hark se montre aussi gourmand pour malmener le ragout, c’est aussi pour casser les codes de la comédie mièvre traditionnelle du nouvel an. Roboratif et gouleyant, « le festin chinois » n’est pas là que pour faire bouillir la marmite de Tsui Hark, c’est aussi un magistral terrain d’expérimentation visuelle autant qu’un « film sur la jeunesse d’un pays, hésitant entre l’envie de partir voir ailleurs et la découverte de sa propre culture » comme l’écrivait judicieusement Olivier Père dans les Inrocks. Le réalisateur se montre parfois un peu acide en bouche, mais pour qui voudrait s’essayer à la cuisine de Tsui Hark, il a le mérite de mettre en appétit.

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29 réflexions sur “Le FESTIN CHINOIS

    • Merci. ☺️
      Le film n’est pas désagréable même s’il ne compte certainement pas parmi mes préférés du réalisateur. Ceci dit, à la maniere des grands chefs, Tsui Hark tente beaucoup de mélanges, malaxe le montage, rate parfois, éblouit souvent. Il est le chantre de l’imperfection, du chaos de l’image.

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  1. Un article du Chef Princecranoir qui invite à se mettre à table ! Et un film tellement plus goutu que n’importe quel « cauchemar en cuisine »… L’idée au centre de ce drôle de festin est assez délirante : shooter les rivalités entre cuistots à la façon d’un kung fu flick. Exquises (et émouvantes) sont aussi les larmes sur le visage de Maggie Cheung dans « Green Snake » (mon Tsui préféré). Bonne soirée et bon appétit !

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    • Miam ! Je constate que tu as goûté toi-aussi les plats du Master Chef de la Film Workshop!
      Pas vu les larmes de Maggie dans « Green snake », je suis encore novice dans la brigade Tsui Hark. Mais je ne vais pas tarder à y revenir la tête à l’envers pour évoquer ce film dingue qu’est « Time and Tide ».

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  2. Ce n’est en tout cas pas ta dernière image qui me mettra en appétit.
    Je suis allée en Chine dans un autre siècle, je ne suis pas sûre de tout ce que j’ai mangé, mais que c’était bon !
    Je m’en souviendrais si j’avais vu ce film donc je ne pense pas, mais tu as encore une fois bien aiguisé ta plume.

    P.S : code DCD pour Philippe Nahon :-(‘

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    • J’ai vu ça ce matin. Encore une triste nouvelle. J’aimais bien cet acteur.
      Cette anguille en forme de dragon ne te met pas en appétit ?
      Qu’importe, le film recèle bien d’autres recettes, plus ou moins ragoûtantes. La cuisine chinoise, c’est un peu à chaque fois l’aventure : elle peut s’avérer renversante mais parfois peu digeste, comme certains films de Tsui Hark d’ailleurs.

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  3. Oh ce film est un souvenir lointain de ma jeunesse !!! Je ne m’en rappelais plus !
    A l’époque, si ma mémoire est bonne, cela m’avait plu. Non pas que le scénario ni même le film en lui-même était génial mais il s’en dégageait une fraîcheur exquise qui sortait des archétypes occidentaux dont j’étais gavée.
    Un délice asiatique qui m’avait fait le plus grand bien !

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    • Je suis heureux d’avoir ainsi su ravier le goût de cette curiosité asiatique !
      Il faut dire que Tsui Hark filme cette battle de chaudrons avec une maestria et une folie dans le montage qui lui correspondent bien. J’aurais aimé être davantage conquis par la comédie en elle-même.

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      • Ce serait un plaisir à revoir… même si c’est plus pour retrouver le plaisir de l’époque que de voir un super film ! Cela me fait penser à d’autres films que j’allais voir au cinéma à l’époque juste pour le fun comme « Double dragon » avec Marc Dacascos… que de souvenirs 🙂 !

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  4. Excellente la chronique. A déguster sur Worwpress. Mais le film… non, je crois pas être tentée pour une simple et bonne raison: euh…. j’en ai un peu « soupé » du made in Chine. Puis ce qu’ils appellent « bien manger », la chauve souris au covid et pangolin – non merci !
    Belle journée, penrincranoir. A bientôt.
    PS: cela dit, c’est toujours un plaisir de te lire.

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  5. De la cuisine hongkongaise au menu ! Pour compléter ce banquet, j’ajouterais un autre plat local : GOD OF COOKERY. Bon, niveau technique culinaire ce n’est pas tout à fait le même niveau, mais du Stephen Chow, c’est toujours bien goûteux !

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