Les CHOSES de la VIE

Nous ne vieillirons pas ensemble

lechosesdelavie1

« Il faut vivre d’amour, d’amitié, de défaites
Donner à perte d’âme, éclater de passion
Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête
Quelque chose a changé pendant que nous passions. »

Claude Lemesle

Les artistes naissent, traversent l’écran et puis ils passent. Ils tombent, ils crient, ils pleurent, ils rient, on les applaudit. Ce sont « les Choses de la Vie ». Claude Sautet a filmé la mort de Michel Piccoli bien avant l’heure, en exergue de son film. Chronique d’une mort annoncée. Maintenant qu’il est vraiment parti Michel, on sait à quel point il va nous manquer, c’est toujours pareil. Envolé Max, disparu François, étendu Pierre, il est temps de fermer la chambre, le soleil n’y entrera plus. Mais qu’importe, la vie dans les films de Sautet n’irradie que mieux quand on est dans l’obscurité.

Du côté de la ferme de la Noue, dans les Yvelines, sur la route qui mène vers Rennes, on trouve un embranchement dangereux, un carrefour scélérat au sortir d’un virage. Une bétaillère qui cale, un véhicule en sens contraire, ajoutez à cela la route encore mouillée de l’orage qui s’est abattu la nuit précédente et « hop, la glissade, les tonneaux, le pommier » comme dirait un témoin de la scène. Elle est spectaculaire, filmée au ralenti, parfaitement découpée, éclatée, répétée en roue libre. Seize jours de tournage en comptant les badauds, le prêtre, le motard, les gyrophares et la sirène de l’ambulance. Le résultat est là, étendu face contre terre, désarticulé, ensanglanté, mais apaisé le conducteur de l’Alfa.

« Il roulait au moins à cent ! » se défend le pauvre bougre qui a calé, interprété avec l’accent par Boby Lapointe. Eh oui, « il va peut-être canner Léon ». S’appelle-t-il Léon d’ailleurs ? Sautet alors enclenche la marche arrière, reprend la route en sens inverse, pied au plancher. Il a une histoire à raconter après tout, « je ne m’occupe pas du code de la route, dit-il un jour à un journaliste focalisé sur la traumatisante séquence générique, je m’occupe d’un personnage qui essaie de mourir, et qui essaie d’accepter la mort, imbécile ! » Il était comme ça Claude Sautet, tranchant et impulsif parfois. Comme Pierre dans le film, cet architecte au costume flanelle anthracite qui tient à son indépendance, à l’intégrité de ses projets. « Moi je vous dis que les gens qui regarderont par la fenêtre verront des jardins et non pas des parkings ! » vitupère-t-il à l’intention d’un promoteur aux dents longues et au discours businessman. Du promoteur au financier, il n’y a que la route à traverser, comme un avertissement lancé à tous ceux qui voudraient s’immiscer dans ses choix de mise en scène, un coup de klaxon adressé aux charcutiers des salles de montage.

Il faut dire qu’il avait renoncé, Sautet. La réalisation, terminé. Après avoir passé « l’arme à gauche », il avait plié les voiles, fait une croix sur le fauteuil, s’en tenant au scénario, son domaine d’expertise. Et puis il y eut ce roman de Paul Guimard, ce scénario glissé sous sa porte par Dabadie, l’envie de revenir avec une histoire banale, hors des conventions, donc « dans l’honnêteté la plus rigoureuse » comme il l’affirmait à Positif. « Il y a une influence de Becker dans mon film, explique-t-il encore, et aussi du cinéma italien et américain. » Mais pas que. Il suffit de voir Romy Schneider allongée nue sur le lit dans la semi-pénombre du matin qui perce entre les rideaux de la chambre pour songer à un autre film. Pourquoi pas « le Mépris ». « Claude Sautet avait une immense admiration pour Godard » se souvient Bertrand Tavernier qui fut l’attaché de presse des « choses de la vie ». Evidemment, quand on voit Piccoli ensuite la dévorer des yeux, assise à sa machine à écrire cherchant ses mots dans un français qu’elle maîtrise pourtant à la perfection. « Affabuler », voilà le mot. Mais Romy n’a pas besoin de faire semblant, d’en faire des tonnes, ses yeux suffisent à tout nous dire. Elle sort à peine de « la Piscine », autant dire qu’elle resplendit encore. Mais au fond de ses bagages, elle a aussi ramené ses peines de cœur. « Elle avait besoin de donner des choses » dit encore Sautet qui tombe sous le charme de l’actrice, avec qui il partagera cinq films.

Comme souvent avec le réalisateur, c’est à table que les personnages dégustent. Tout avait pourtant bien commencé lors de son tête à tête avec Pierre, dans une de ces petites brasseries animées qui font le label du réalisateur. Et puis, à la faveur d’une remarque, d’une contrariété d’agenda, le regard s’assombrit, la nourriture ne passe plus, elle ne l’aime plus. Ou bien c’est lui. Pas même ce petit vin qui pourtant se boit comme le mois d’avril. « Un champ de boutons d’or, une rivière qui coule au milieu », l’image bucolique que Jean Bouise utilise afin d’éveiller les papilles de son ami soucieux annonce peut-être les gentils coquelicots qui perlent d’écarlate dans la verte prairie sur laquelle il finira étendu.

L’association d’idées fait le tri des souvenirs et joue avec les mots. Sautet trace des lignes de vie qui sont autant d’amarres qu’on ne largue pas si facilement. Hélène, la belle, tombe sur les photos de l’île de Ré où Pierre passait ses vacances avec son fils, son ami François et sa femme Catherine, « toujours belle » elle-aussi (d’autant plus qu’il s’agit de Léa Massari). Ici un cigare abandonné dans le cendrier rappelle une séance de pose de papier peint épique avec l’ami Paul, sans doute devenu l’amant de Catherine. Un coup de fil suffit à comprendre. Dabadie ose celle de la commode qui préside à la rencontre avec Hélène, achetée sur un coup de tête, « Renaissance, rigolote, très jolie ». On a parfois songé au réalisme en parlant des films de Sautet. C’est vrai qu’il y a ici, dans sa manière de saisir les conversations de loin, sur le carrefour du drame ou lorsque les personnages échangent en se promenant, un petit air de documentaire, une volonté de coller au plus vrai comme on a pu le croire des cinéastes qui furent ses modèles (Becker, Renoir, …). « Mon film n’est absolument pas réaliste, se défendait-il encore, réalisme c’est un mot illusoire ».

Son cinéma serait plutôt comme du papier à musique, « une sonate à deux mouvements » écrivait Gérard Legrand. Celle qui climatise « les choses de la vie » est sans doute une des plus belles signées Philippe Sarde, inoubliable thème qui se fredonne en chanson. Les interprètes sont musiciens, Sautet donnait la direction, Michel Piccoli suivait son rythme. A son tour, il s’est éteint, le bateau part sans lui, « le musicien s’est endormi ».

« Il se trouvait parfois, dans ce que nous entreprenions moi et lui, que tout ne soit pas intéressant. Mais dans « Les Choses de la Vie » je crois que tout l’intéressait. Et bien sûr, comme toujours chez Claude, d’abord l’humanité des gens. »

Jean-Loup Dabadie (1938-2020)

40 réflexions sur “Les CHOSES de la VIE

    • Je me suis pris le pommier en pleine poire.
      Je ne résiste pas à citer la fin d’un texte de Gilles Jacob intitulé « la charrette fantôme », écrit à la sortie du film : « A la dernière image la caméra se trouble. Ce flou fait double emploi : depuis longtemps déjà nos yeux sont brouillés, parce que le chagrin apporte au regard d’océan d’Hélène une pâleur que nous ne supportons pas. »
      Qu’écrire après ça ? je te le demande…

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      • Ne me le demande pas, j’ai de la buée plein les yeux.
        Ce soir sur Arte, j’y serai.
        Ils n’ont même pas besoin de déprogrammer pour honorer Jean Loup. Quelle carriere et que de chefs d’œuvre à son actif.
        La phrase de Jacob est magnifique, celle de Lemesle aussi. Ils savent écrire ces gens. J’en bave.
        Pauvre Hélène ! Comment aurait-il osé lui faire ça ? Et admirable Catherine…

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        • Tous si dignes. La situation est déchirante, mais jamais on ne bascule dans l’hystérie, dans la rancune, dans les épanchements sordides, ou les petites vengeances crasses. Et Pierre, qui lance à son père, « quand j’étais petit ? tu n’étais pas là ». On a compris où il était, le père.
          C’était ça aussi le talent de Dabadie, allié au savoir faire de Sautet. Dabadie, c’était des dialogues mémorables, efficaces, subtils. Le talent à l’état pur.

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            • Tu en sais des choses off !

              Hier j’ai revu Une étrange affaire. Lanvin ne fait pas le poids face à Piccoli (même si son rôle exige ce côté un peu couillon). Il est incroyable dans ce film, charismatique, machiavélique et nu comme un vers le plus naturellement du monde face à Lanvin estomaqué.
              Pas un grand film mais un personnage fascinant et finalement profondément seul.
              Oh purée tous ces adverbes !!! Mon péché mignon ou gros travers.

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              • Hier j’avais trop mal au crâne pour voir un film. Jamais cette « étrange affaire » tiens, mais les adverbes et adjectifs que tu emploies abondamment éveillent ma curiosité assurément. 😉

                T’es tu remises de ces choses dimanche soir ? As-tu revu la vie de Pierre défiler devant tes yeux ?

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  1. Bon jour,
    Très bel article ( comme toujours).
    Michel Piccoli m’a toujours impressionné … des rôles avec des retours de flammes … une aura que j’ai toujours ressenti comme étrange … une présence rassurante et parfois lourde avant une tempête …
    Max-Louis

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    • Merci beaucoup.
      C’était ça, c’est vrai, Piccoli. Une voix douce qui pouvait déclencher le tonnerre, mais aussi un havre de sérénité, une certaine assurance de qualité. Une valeur sûre en quelque sorte.
      Sautet avait fini par le remplacer par Auteuil dans ses films. Et lui, sans rancune, disait « ça m’amuse de me voir à travers Auteuil ».

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  2. Oh merci ! Merci de ce cadeau de nous faire « remonter » ce merveilleux film, que j’ai du coup très envie de revoir. Le film est une merveille, les acteurs aussi. Mais ton articles en est une autre, excellemment écrit, et qui m’a appris plein de détails et d’anecdotes sur ce film.
    Très belle journée,
    Régis

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    • Ce film qui évoque à la fois le départ, mais aussi la mémoire, celle des sentiments intenses, des moments de joie et de peine. Des vies ordinaires avec lesquelles on partage tant, et que Sautet avait su si bien traduire à sa manière. « C’est tellement juste que c’est ça » disait à Sautet la mère de Jean-Paul Rappeneau quand il lui demanda ce qu’elle pensait du livre de Guimard. On peut en dire autant du film aussi.
      Ils nous manquent, mais leurs films nous aident à les garder près de nous.

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  3. Je ne sais pas quoi commenter. Mais comment taire mon envie d’écrire un petit mot sur ces mots sublimes ?

    Les choses de la vie, je ne les ai pas vues encore. À peine ai-je vues celles de ma vie…
    J’ai juste ces noms en mémoire, je les connais sans les connaître… Michel Piccoli, Romy Schneider et Claude Sautet.

    Merci Prince Écranoir !

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    • Les petits mots sont toujours bons à lire, surtout quand ils sont touchants comme les vôtres.

      Ces choses, ce sont celles de leur vie, de la nôtre peut-être, à travers leurs moments heureux ou leurs heures tristes. On y trouve aussi de bons mots, des mots tendres (des mots bleus diraient un autre cher disparu) soufflés à l’oreille, ou des mots secs, qui fâchent peut-être, des mots de trop que l’on regrette, après coup. La nuit porte conseil parfois. Il suffirait d’un coup de fil pour… et puis, ce sont « les choses de la vie » que je vous invite à voir ce soir, même si c’est sur un trop petit écran pour retenir tous ces sentiments.

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  4. Cruel destin, hasard de la vie, on apprend aujourd’hui la disparition de Jean-Loup Dabadie, talentueux parolier, et scénariste brillant des Choses de la Vie. 😢
    Une raison supplémentaire, s’il en fallait une, de revoir le film ce soir !

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  5. Magnifique article …Un film inoubliable…Merci Princecranoir…Ça donne envie de le revoir même si on sait qu’à la fin on versera une larme. Bonne soirée …Amitiés
    Tu le savais sans doute :
    Eddy Marney s’en est inspiré pour créer cette chanson :  » L’année où Piccoli  »…
    Je partage si tu veux bien : ( sourire )

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  6. Merci Princecranoir pour ce très bel hommage – encore un ! -.

    Comme c’est triste tout ça : exit Piccoli, exit Dabadie. Et ce petit bijou de film qui unis ces deux artistes avec en plus le génie de Claude Sautet et la beauté de Romy Schneider. C’est beaucoup pour un seul film.

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  7. Quelle coïncidence – tu chantes également un hymne à Dabadie qui « nous » a quitté également…. comme s’il ne pouvait pas rester sans Piccoli … Dabadie qui dit d’avoir reçu une grande leçon de scénariste sur ce film. …: Piccoli dit qqchose qui contrarie Romy, « j’écris ma scène et je finis sur la réplique. Claude lit et me dit:  » Il faut que tu me décrives les regards. » …..Alors j’écris « Elle baisse les yeux »…il me dit : « Oui, mais ça, c’est le premier regard, et le regard d’après ? » Il me joue le personnage de Romy et me dit « Après son premier regard, elle baisse les yeux en inclinant un peu la tête. » … et, je tire cette autre information du beau livre « Sautet par Sautet » (Binh/Rabourdin chez La Martinière) Le film était d’une grande importance pour M.P. puisqu’il fut suivi de trois autres avec Claude.

    Merci pour ta belle chronique !

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  8. Bonjour Princecranoir
    Ce n’est pas très original ce que je vais te dire: j’adore ce film ! Vu revu rererevu…. et d’ailleurs – tiens, je vais me le repasser sous peu.
    Merci à toi pour ce billet. Belle fin d’après-midi, à très bientôt!

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  9. Revu lors de son passage sur arte dimanche. Les petites choses qui prennent tout leur sens lorsque l’on arrive à la fin. Un accident parmi les plus spectaculaires de l’histoire du cinéma. Schneider terriblement émouvante et notamment dans les dernières minutes. La musique émouvante de Philippe Sarde. Certains diront un peu court, mais difficile de faire tenir cette histoire plus longtemps. Puis curieusement, cela rappelle bien que notre existence n’est pas bien longue dans le temps…

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    • Cette fin de film est purement magnifique, avec ce croisement de messages, l’appel téléphonique et la lettre, et puis le geste magnifique de Léa Massari, digne, superbe. Rien qu’en y repensant ça me donne des frissons.

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      • Les dernières minutes sont assez impressionnantes avec Schneider. Elle prend la voiture enthousiaste, voit la voiture, va à l’hôpital et en ressort complètement vidée. C’est assez terrible et en même temps c’est ce qui rend l’impact encore plus fort.

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  10. Ta chronique est magnifique ! C’est LE film que l’on retient de lui. Michel Piccoli m’avais époustouflé aussi en pape dans le Nanni Moretti « Habemus Papam ». Il y a eu aussi la mort de Jean-Loup Dabadie qui m’a touché, celle de Christophe.. c’est une hécatombe. Il ne reste plus qu’Alain Delon et Jean-Louis Trintignant. On apprend beaucoup de choses dans tes chroniques et j’ai aussi plaisir à lire les commentaires qui sont riches aussi. Merci à toi 😊

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