TIME and TIDE

Feu à volonté

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« Il avait beau se projeter sur la droite avec toute son énergie, à chaque fois il basculait en arrière, sur le dos. Il essaya peut-être cent fois, en fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir le frétillement des pattes, et il ne s’arrêta qu’au moment où soudain il se sentit au flanc une douleur inconnue, légère et sourde. »

Franz Kafka, la métamorphose, 1915

« Plus vite ! Tu es trop lent ! Plus vite ! »

Fei Lung dans « The Blade », 1995.

Le temps presse, la vague reflue. « Time and Tide » sont les deux mots que Tsui Hark inscrit au titre de son come-back au sein d’une production hongkongaise déclinante. Ils disent l’urgence, la sienne, et les revers d’une cité parvenue à son point de bascule. Cinéaste du chaos autant que frénétique inventeur de formes, il replonge dans l’enfer des armes, jetant toute ses forces dans la bataille sans se soucier des dégâts collatéraux. Il en sortira rincé, fourbu, mais il aura produit une œuvre essentielle et terminale, le dernier diamant noir d’une fin de siècle en lambeaux.

De retour au pays, Tsui Hark a le moral en berne après une suite d’échecs commerciaux. « Cafard ville », c’est le surnom mesquin trouvé par un truand venu d’Amérique du Sud pour qualifier Hong Kong. Tsui Hark ne filme pas la ville sous son jour glamour, plutôt comme la cité des pièges. Une façade décrépie d’immeuble devient l’improbable champ de bataille lors d’une passe d’arme ahurissante défiant les lois de la pesanteur (sans doute Gareth Evans s’en sera souvenu pour faire « the Raid »). Il fonce ensuite gare de Hung Hom, la plonge dans l’obscurité pour une fusillade sous fumigènes. Enfin, il investit le Coliseum pour un mano à mano dans les cintres, bardé de passerelles et de poutrelles métalliques. Durant deux mois de tournage, Tsui Hark va épuiser jusqu’à cinq chefs opérateurs.

Plus que jamais, sa caméra a la bougeotte : projetée en avant, elle saute par la fenêtre, parfois elle se cogne, se glisse dans les interstices, traverse même les parois les plus opaques pour mieux couvrir chaque angle, soumise à l’obsession cubiste du réalisateur. Dans « Time and Tide », il n’y a pas de direction, il n’y a plus de cadre, ni haut, ni bas, plus de limite. Les actes deviennent des trajectoires, les sons viennent au secours des images absentes, Tsui Hark invente le cinéma vectoriel. Telles sont les lignes de force qui convergent et s’emballent dans la seconde moitié du film lorsque, soudain, le réalisateur appuie sur l’accélérateur interdisant toute possibilité de stopper sa course folle. « La beauté de « Time and Tide » se consume dans mille fulgurances expérimentales (fluidité étourdissante du montage, éclatement du récit, personnages projectiles), mais génère en même temps la menace de sa propre extinction. » écrit Vincent Malausa dans les Cahiers du Cinéma.

Il faut dire que Tsui Hark, affublé de Koan Hui son compagnon d’écriture pour « The Blade », part d’une page noire. A la veille de la rétrocession de Hong-Kong, l’humeur était encore joyeuse. Il se préparait à la fête en offrant à ses fans un fastueux « Festin Chinois », s’apprêtait à signer son film de sabre le plus ambitieux : « the Blade ». L’échec de ce dernier laissa planer la menace d’une fin de règne. Le Parrain de la Film Workshop sent qu’il faut tenter sa chance ailleurs, il finit par céder à l’hydre hollywoodienne le temps de deux Van Damme tout à fait dispensables. Une fois rentré au pays, Tsui Hark laisse tomber les sabres (immédiatement ramassés par le Taïwanais Ang Lee), et ressort les flingues remisés depuis le « Syndicat du Crime ». Il s’en sert pour dégommer tous ses rivaux : tir au pigeon côté John Woo, assaut en règle façon Johnnie To (il en profite pour soudoyer son acteur fétiche, Anthony Wong), mais s’interdit le plus petit début de plan-séquence devenu leur marque de fabrique.

Dès l’ouverture, « Time and Tide » est sujet à rupture : deux filles viennent de se dire adieu pour de bon. Passé le temps du vague à l’âme sous des néons in the mood for Wong Kar-wai, le scénario est soudain pris d’un haut le cœur, il vomit une expérience mal digérée dans le registre de la comédie comme dans celui du mélodrame. « Au commencement, il y avait le néant. Tout était noir comme le jais. Le responsable était insatisfait. » Dans ces première phrases du film résonne l’écho d’un état d’esprit : Tsui Hark va devoir puiser au fond de ses tripes la flamme fantôme qui embrasera l’écran et éclairera ce film à fragmentation. Dans cette infernale affaire de loup solitaire seul contre tous, Tsui Hark tire à vue, quitte à sacrifier le scénario dans les convulsions d’un montage en plein chaos, proprement stupéfiant (est-ce un hasard cette affiche de « Trainspotting » sur la porte de l’appartement de Tyler ?). Les rivalités entre un beau-père mafieux et son gendre mercenaire, la relation père/fille, l’amitié qui naît entre Tyler (joué par un chanteur à minettes d’à peine vingt ans, Nicholas Tse) et le mystérieux Jack, l’erreur de grossesse qui sert de moteur à l’histoire, tout cela finit déchiqueté par les balles, pulvérisé par la détonation d’une suite de grenades que Tsui Hark prend soin de dégoupiller à intervalles réguliers.

« Time and Tide » est un film destroy à bien des titres, justifiant un casting composé pour l’essentiel d’artistes venu du rock asiatique : Candy Lo entame à peine une carrière solo, et Jun Kung « le batteur » fou écope du rôle de l’antagoniste sud-américain (made in Macao). Quant à Wu Bai, qui cartonne à Taïwan avec son groupe China Blue, le réalisateur lui confie une partie de la bande-son ainsi que le rôle majeur de l’irréductible Jack. Alter-ego évident du réalisateur, Jack se retrouve père après un accouchement dans la douleur, et son bébé ne pousse son cri primal qu’à la faveur d’un déchaînement de violence comme on en voit rarement au cinéma. D’humeur féroce dans cet ultime sursaut de rébellion, Tsui Hark n’épargne personne dans ce sursaut d’orgueil qui met à l’épreuve le spectateur, faisant de « Time and Tide », selon les mots de Christophe Gans, « un film maelstrom qui vous emporte corps et biens et ne rend pas votre dépouille. » Ainsi s’achève la métamorphose d’un réalisateur qui finira par se glisser dans les pantoufles du régime après avoir coupé le cordon de son passé… avec les dents.

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39 réflexions sur “TIME and TIDE

  1. On n’est pas loin du chef d’œuvre pour un film d’action. On est même peut-être en plein dedans. Encore un film que j’aimerais revoir à rajouter sur ma liste. Vu la taille de la liste en question, je ne te remercie pas.

    PS : le choix de l’affiche japonaise, c’est uniquement cosmétique ou il y a une autre raison ?

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    • Cosmétique, c’est le mot. Je voulais une affiche originale et pas celle utilisée sur le marché occidental. Je n’ai trouvé que celle-ci.

      Chef d’œuvre du film d’action en effet. Comme je le dis dans l’article, Tsui Hark est un inventeur de formes, ne se donne aucune limite, quitte à confiner à l’abstraction.
      On a beaucoup dit de son style visuel sur le cinéma d’action américain, notamment dans le découpage. Je pense notamment à Michael Bay qui émule cette façon de faire mais de manière si vulgaire que cela en devient désobligeant.

      De rien, j’espère que tu as placé le film dans la liste « à revoir de toute urgence ».

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  2. Bonjour Prince Cranoir,
    Je ne connais pas du tout du tout ce réalisateur Tsui Hark. Non plus ce Time and Tide. Film culte, si j’ai bien compris. En tout cas ton article est époustouflant de détails et de précisions, tant et si bien que ça eveille la curiosité…. Envie de voir ces séquences d’action, même si les fusillades, j’avoue ne me font généralement pas trop rêver. J’suis une fille, moi.

    En tout cas merci pour ce partage. On sent la passion pour le bon cinéma. Et c’est ça qui est tentant.
    Belle fin d’après-midi, à bientôt.

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    • Bonjour SOlène,
      Ton retour me fait grand plaisir car, si tu n’es pas forcément le « cœur de cible » (sans jeu de mot) de ce genre, j’ai pu éveiller ta curiosité sur une des séquences les plus époustouflantes que j’ai pu voir sur un écran.

      Le film, au-delà des fusillades et de la violence très stylisée, peut presque se voir comme une œuvre abstraite, qui tient le spectateur en éveil par la seule énergie qu’il dégage. Tsui Hark a presque totalement débarrassé son montage d’élément narratif, si bien que parfois l’intrigue est très difficile à suivre. L’intérêt est ailleurs.

      Pour entrer dans l’œuvre de Tsui Hark, « Time and Tide » n’est peut-être pas le film le plus accessible. Mieux vaut tenter d’abord ses magnifiques adaptations des enquêtes du Detective Dee dans la Chine médiévale.

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      • J’ai bien compris tout cela Prince Cranoir. Et c’c’est d’ailleurs ce qui donne envie de découvrir. Voire même l’impression de rater quelque chose si on ne le voit pas. L’oeuvre en elle même, justement. Et sinon’ je retiens également: les enquêtes du Deetective Dee 🙏

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        • Il s’agit des adaptations des romans du Néerlandais Robert Van Gulik qui narrent les exploits du Juge Ti, sorte de Sherlock Holmes chinois au temps de la dynastie Tang. Décors splendides, costumes chatoyants, maîtrise de l’art du sabre et agilité de l’hirondelle, dépaysement garanti. J’en ai chroniqué un épisode sur le Tour d’Ecran. 😉

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  3. « Dans « Time and Tide », il n’y a pas de direction, il n’y a plus de cadre, ni haut, ni bas, plus de limite. Les actes deviennent des trajectoires… » : c’est bien résumé ! Je me souviens encore du jour où j’ai vu ce film, un peu sceptique au départ, dans la mesure où le cinéma d’action n’est pas toujours ma tasse de thé, puis totalement enthousiaste devant ce film dingue, un des chefs-d’oeuvre du cinéma d’action contemporain en effet. Avec des personnages attachants aussi, ce qui est, avec la mise en scène, l’autre caractéristique de Tsui Hark. The Blade est également un must mais n’oublions pas aussi la veine romantique de Tsui Hark où l’on trouve de très beaux film dont The Lovers.

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    • « Time and Tide » est purement renversant, un choc visuel et virtuose.
      Le mythique « The Blade », remake/relecture du « One armed swordsman » de Chang Cheh, s’est toujours dérobé à moi jusqu’ici. J’attends une edition digne de son statut. « The Lovers » me tente aussi j’avoue. Merci pour ces bons conseils.

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        • J’ai prévu de voir le Chang Cheh prochainement. Jusqu’ici, je n’ai vu que la « Rage du Tigre », le troisième volet du sabreur manchot, et récemment « le retour de l’hirondelle d’or », décrié puis réhabilité par l’actrice Cheng Pei-pei. C’est très violent, c’est vrai, très vieil, mais stylistiquement assez impressionnant. On comprend que Tsui Hark s’y réfère.

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          • Ah oui tu as changé l’affiche ! Bon… Je n’ai pas tardé pour le revoir.^^ Je sors à l’instant de ma petite projection perso.

            Science du mouvement permanent, musiques minimalistes pour une ambiance unique, climax culte qui cloue les spectateurs aux murs dans une barre d’immeuble bien avant The Raid… et petites piques à John Woo.

            Bien des années après mon premier visionnage, je suis à nouveau sans voix. L’enfer désarme ?

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            • Oui du coup, je me suis dit que l’affiche originale était plus appropriée.

              Ah, je suis heureux d’avoir contribué à te remettre sur la voie du Time and Tide. Je n’ai pas parlé de la musique, c’est vrai qu’elle est aussi savamment dosée. Et le bullet time n’aura pas été mieux employé qu’ici.

              L’enfer désarme c’est sûr, mais pas le syndicat du crime.

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  4. J’en profite pour te conseiller un livre : POLICE VS SYNDICATS DU CRIME, sur les films de gangsters et les polars à HK. Écrit par un ami, Arnaud Lanuque. Il présente son livre dans une vidéo : https://youtu.be/U27uXjEX-Io (le livre est sorti il y a quelques années). Tu l’as peut-être déjà ? C’est truffé de détails et d’interviews. Il vaut mieux déjà connaître un peu le genre avant de se lancer dans la lecture – mais c’est ton cas.

    Arnaud devrait sortir un livre sur Tsui Hark en fin d’année.

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  5. Même si pour des raisons purement sensitives, je lui préfère ses GREEN SNAKE ou encore THE BLADE, TIME and TIDE est un Tsui Hark qui contient toute la sève de son cinéma, tout sa fureur, et qui est sans aucun doute un grand film. Son dernier grand film ? Pas sûr, même si je suis beaucoup moins fans de ces derniers métrages abusant de CGI pas toujours maitrisés (bon ok, il y a bien SEVEN SWORDS qui sort du lot malgré quelques longueurs), mais qui fait assurément du bien avec ces deux métrages US. Je n’ai jamais vu DOUBLE TEAM mais j’ai détesté son autre métrage malgré la présence d’un Michael Wong comme souvent en roue libre.
    Bref, comme Oli, tu m’as furieusement donné envie de le revoir, il va falloir que je passe par la case achat pour me le procurer dans une belle qualité.

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    • J’ai le superbe coffret br, une édition digne de ce chef d’œuvre. J’attends la même chose pour The Blade mais cela semble tarder un peu.
      Pas vu non plus Green Snake, mais dorénavant, chez Tsui Hark tout me tente (ou presque). Je n’ai pas encore vu le troisième Détective Dee. En gros, toute une œuvre à découvrir.
      Time and Tide, tu as raison, c’est la sève de Tsui Hark. Une sève sombre, au goût amer, presque une bile.

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      • Je me souviens tu m’en avais parlé, pour Noël non ? Une belle édition BR pour The Blade ne ferait pas de mal en effet, comme pour pas mal de petites perles d’Hong Kong des années 80 et 90, qui ont souvent de belles éditions dvd, une belle image, mais un son pas top. Notamment l’excellent polar On the Run, la bande son a du souffle du début à la fin.
        Green Snake vaut le coup, malgré quelques effets bien kitchs, il y a deux magnifiques actrices merveilleusement mise en valeur par Tsui Hark, et une bande son divine. Malheureusement uniquement disponible dans le coffret Maggie Cheung en France, qui maintenant coûte un bras, avec l’Auberge du Dragon en second film. Je me l’étais procuré il y a quelques années, et j’avais du y mettre 60 euros.

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        • Bonne mémoire !
          Édition au top, des bonus instructifs qui reviennent sur la genèse du film, avec un livret comprenant l’analyse d’Arnaud Lanuque et une interview de Tsui Hark qui revient sur le début de sa carrière.
          « L’auberge du Dragon » c’est le remake du Tsui Hark ?

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          • Hey comme quoi, malgré la fatigue, j’arrive encore à me rappeler même des petits détails 😉
            En général pour ce genre de films, ils ne font pas semblant avec les éditions collector. Et en général, il faut souvent les prendre à la sortie car les prix gonflent par la suite haha !
            L’Auberge du Dragon, c’est un film de 1991 avec Maggie Cheung, produit par Tsui Hark (mais comme souvent quand il produit, il a une certaine main mise sur le film donc on peut dire qu’il coréalise, ça s’en ressent d’ailleurs vu la différence entre les scènes dans l’auberge (huis clos prenant et triste) et les scènes extérieures (avec du fight et des cables). Mais un métrage fort intéressant.

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  6. Et dire que je n’ai toujours pas vu ce film « destroy »… En lisant ton article digne des meilleurs swordsmen de la montagne magique, je ne peux que le regretter amèrement ! Que Don Salluste m’envoie aux Barbaresques ! Il faut donc que je me procure la galette de Carlotta (et non Carlita), histoire de vérifier si le Tsui s’épanouit toujours autant dans le chaos (enfin, j’imagine que oui).

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    • Tu imagines juste, le Tsui manie la caméra comme personne et jette ses acteurs dans un maelström d’action à la chinoise, débridé et fragmenté. Bien que réputé incompréhensible, ce film a la classe tout risque.
      Merci pour l’élégant hommage, et mes amitiés à votre valet Blaze.

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  7. Un film frappadingue qui ose tout, même à continuer les expériences entrevues dans Le festin chinois ou Knock off, avec les fameux plans où la caméra va à l’intérieur d’un objet. Fincher avait répliqué en 1999 avec Fight club, Tsui Hark se ramenait avec le plan du frigo dans Time and tide un an plus tard, Fincher refait le coup avec Panic room. 😀 Un récit qui au premier abord peut paraître totalement incompréhensible, mais qui paraît moins compliqué sur les visions suivantes. Deux héros qui ont mis des femmes enceintes et qui se retrouvent à devoir protéger ou tuer une même personnalité. 😀 Puis ce final sur fond d’accouchement est tout aussi barjo que le reste du film.

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