Le HOBBIT : La Désolation de Smaug

L’année du Dragon

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Dresse ta main contre lui,
et tu ne t’aviseras plus de l’attaquer.
Voici, on est trompé dans son attente ;
à son seul aspect n’est-on pas terrassé ?

Job 40:32-33

Bilbo, toujours un peu plus loin. « Le Hobbit » le plus célèbre de la Comté suit le chemin redessiné par le pinceau de Peter Jackson. Du côté des tolkiennistes purs et durs la vision de « la Désolation de Smaug » risque bien de faire encore grincer des dents, le barbu néo-zélandais n’hésitant plus désormais à mixer à sa guise des éléments prélevés aux quatre coins de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, d’en perturber la cohérence en mélangeant quelques feuilles de « l’Histoire de la Terre du Milieu » avec des éléments chronologiques tirés des appendices du « Seigneur des Anneaux ». Être adapté, c’est accepter d’être trahi, et Tolkien n’est plus là pour s’élever contre pareille injure faite à son œuvre. Mais on ne peut pas dire que le réalisateur se simplifie particulièrement la tâche en tentant d’assombrir le voyage picaresque et fabuleux de « Bilbo le Hobbit ».

Peter Jackson, comme dans « le Seigneur des Anneaux », concilie la grande et la petite histoire, varie les échelles de représentation pour marier des enjeux minimes avec des conséquences bien plus larges, et tente par ce biais d’épaissir la fable. L’entreprise est complexe et réclame une parfaite imbrication entre les récits. S’ajoute à la reconquête du royaume d’Erebor par l’escouade de Nains revanchards, de façon plus significative encore dans ce second volet, une menace grandissante qui sourd des vieilles ruines de Dol Guldur et qui contamine la région. Même si le mystère qui plane sur la nature de cette obscure menace n’est déjà plus qu’un secret de polichinelle, Peter Jackson se garde au frais l’opportunité d’une spectaculaire scène de révélation livrée à notre œil grand ouvert. Mais l’articulation qu’il exige avec la quête des Nains flanqués de leur indispensable « cambrioleur » incite à introduire quelques traits d’union pas toujours très heureux.

Il y a d’abord la confirmation du rôle prépondérant de l’orque albinos Azog, un opposant principal plutôt primaire, introduit dès le « voyage inattendu » et qui compte bien imposer sa hargne tout au long de cette nouvelle trilogie. Pour une raison assez obscure, il se voit adjoint les services de Bolg, un doublon pareillement patibulaire et bien plus répugnant encore. Cette superposition d’ennemis – auxquels s’ajoute bien entendu la forme spectrale qui s’anime dans sombres recoins de Dol Guldur – témoigne de la surenchère dont Jackson entend faire montre dans ce nouvel épisode. Il est également un des symptômes de l’assombrissement climatique qui marque cet épisode pour lequel on oublie chants, danses et humeur festive. Dans le prologue de Bree comme à l’orée de la forêt de Mirkwood, la pluie se met à tomber. D’abord quelques gouttes, puis une ondée plus intense viendront s’abattre sur les petites gens et leur magicien gris. Une manière comme une autre de les prévenir qu’il faudra désormais mouiller la chemise avant d’atteindre les contreforts du Mont Solitaire.

De forêts inhospitalières en donjons labyrinthiques, les aventuriers profitent ici des dernières lueurs du jour de Durin avant de foncer tête baissée dans les ténèbres de « la désolation de Smaug ». Il leur faudra avant cela faire halte dans une sorte de Venise du Nord saisie dans les glaces de la corruption, un îlot lacustre d’humanité ayant pris racine au pied du domaine du grand dragon et dont toute ressemblance avec la cité décadente du « Jabberwocky » de Terry Gilliam n’est sans doute pas si fortuite. Elle constitue dans le film assurément une réussite esthétique majeure, à jeu égal avec la course poursuite titanesque finale dans le donjon du dragon. Elle abrite en particulier un potentat ventripotent, mégalomane et narcissique dont la caricature excessive prête évidemment à sourire. Elle n’est en réalité que le pendant comique de la menace qui sommeille sous la montagne. De ce point de vue, les espiègles Nains ne sont pas en reste, même emportés dans le torrent des péripéties arachnéennes et autres mésaventures elfiques. Ils auront, à maintes reprises, l’occasion d’amuser la galerie, ne renonçant pas à quelque pitrerie même lorsque les affaires se corsent.

Ce sera le cas notamment une fois entrés dans l’ultime enceinte de leur quête, lorsqu’ils auront à bouter le monstrueux envahisseur hors de sa tanière. Entre Thorin Oakenshield et Smaug, la guerre des orgueilleux est déclarée, il n’est même pas sûr que le vainqueur en sorte grandi (pas même le très sympathique petit Hobbit). Ces deux-là apparaissent de plus en plus taillés dans le même lingot, poursuivant le même rêve de domination et de fortune. Voilà qui jette un voile trouble sur la noble quête dans laquelle le candide Hobbit s’est laissé embarquer. Mais ce qui ressort surtout de cette modulation tonale du scénario, c’est l’importance que ce dernier accorde au pouvoir corrupteur de l’anneau (notamment lors d’une confrontation coriace entre Bilbo et une araignée voulant le lui dérober) ainsi qu’à son double minéral appelé Arkenstone. La plus précieuse des gemmes détenues par le dragon Smaug s’apparente en effet une pomme de discorde qui jadis froissa l’entente entre les peuples, et dont on attend qu’elle déclenche la furieuse Bataille des Cinq Armées à venir. Même si l’heure des batailles rangées n’a pas encore sonné, ce deuxième volet réserve bien des moments de bravoures taillés à la mesure des attentes d’une superproduction.

Il laisse également place à une touche féminine inattendue, car inexistante dans le livre-source. « Dans une trilogie de cinéma, il nous semblait inconcevable de n’avoir quasiment aucun personnage féminin à l’exception de l’apparition de Galadriel, et donc d’être privé de tout ce qu’une héroïne pouvait apporter aux films » et Philippa Boyens, la scénariste, d’ajouter : « Nous avons décidé assez rapidement de remédier à ce problème en créant un nouveau personnage de femme, une Elfe appelée Tauriel, (…) afin de rétablir un peu l’équilibre entre masculinité et féminité au cours du récit. » Dans le sillage des flèches acérées de la charmante et nouvelle venue Evangeline Lilly, les nostalgiques du « Seigneur des Anneaux » applaudiront le retour de Legolas, un Orlando Bloom à l’iris bleu largement dilaté mais au faciès un peu plus empâté que ne le suppose sa condition d’immortel. Le maquillage numérique n’aura donc pas le dessus sur l’impitoyable usure du temps, ce qui laisse à penser finalement qu’il eût été préférable que le scénario se privât de ce reliquat superflu.

Quelques excès de générosité et autres maladresses d’écriture ne suffiront pas malgré tout à ternir le plaisir que procure à nouveau ces trois bonnes heures passées à cheminer sur la version longue. Avant qu’enfin l’enchantement ne retombe et que le récit s’achève dans le fracas des armes, laissons-nous bercer par l’histoire contée, nous rappelant à ces vers de Tolkien extraits de son « Silmarillion » : « Les hommes s’éveillèrent, ils écoutèrent Felagund chanter et jouer de la harpe et chacun crut qu’il était dans quelque rêve enchanté avant de voir que tous ses compagnons écoutaient eux-aussi, mais aucun ne parla tant que Felagund n’eut pas terminé, tant la musique était belle et telle était la magie de ce chant. »

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15 réflexions sur “Le HOBBIT : La Désolation de Smaug

    • Tout est dit dans la citation. 😉
      Sans doute un des plus beaux dragons de cinéma, pour une rencontre absolument savoureuse qui constitue une des séquences les plus réussies du film. Elle constitue le pendant de l’échange verbal Gollum/Bilbo dans le précédent épisode, l’art de la flatterie se substituant à celui de la devinette. On pourra reprocher à Jackson d’être parfois très embarrassé dans la mise en scène de certains dialogues dans ce film comme dans les deux autres (les palabres entre Gandalf et les Nains, chez Beorn ou chez les elfes), quand il peut s’appuyer sur la matière littéraire, cela passe passe tout de suite beaucoup mieux.

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  1. J’ai réussi à lire cette note entre deux clignotages où l’on me propose de partir dans un VVF en Ariège, toujours au volant d’une Jeep Renegade et aussi d’augmenter ma productivité grâce à l’intégration de Salesforce.
    Je t’assure que j’ai du mérite !
    J’ai vu ce film et n’en ai pas un bon souvenir car plus aucun personnage n’attire la sympathie, le récit est confus et multiple comme tu le dis.
    Bien sûr il y a le très choupinou Richard Armitage qui culmine à 1m89 IRL mais tout ce poil gâche la vue.
    Tu parles de l’empâtement d’Orlando Bloom. J’ai ri. J’aimerais m’empâter de la sorte. Mais rien sur le visage que je trouve irregardable (à part les oreilles) de l’Evangeline traficoté à je ne sais quelles injections.
    Et Martin LibreHomme toujours aussi impossible pour moi.

    Aimé par 1 personne

    • Partir à la conquête du Mont Solitaire en jeep Renegade, en voilà une idée,… peut-être l’envie de mettre un dragon dans son moteur ? Je te sens à deux doigts de craquer 😉
      L’idée en effet est ici de « désympathiser » les personnages, en particulier celui de Bilbo qui subit l’influence de l’anneau. C’est plutôt bien fait, une des réussites du film. Par contre, vu que tu n’aimes pas Martin Freeman parce que sa tête ne te revient pas, là je ne peux pas grand chose contre.
      J’ai bien noté par contre que pour Orlando ton cœur fait Bloom. C’est déjà ça. Moi je trouve qu’il n’a rien à faire dans cette histoire, à part du fan service.

      J'aime

    • Merci beaucoup. 😊
      Il est vrai que cette partie consacrée au dragon Smaug est assez réussie. Je préfère aussi « le Seigneur des Anneaux » qui, s’il prenait aussi quelques libertés avec le texte original, s’encombrait moins d’impératifs de production lies a l’exploitation en 3D. On a parfois la sensation que la technique et son corollaire spectaculaire l’emportent sur l’intensité des rapports entre les personnages. Ce sera encore plus prégnant dans l’épisode suivant.

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