été 85

No blue sky

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« Voici que vient l’été, la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
Ô Soleil c’est le temps de la raison ardente. »

Guillaume Apollinaire, la jolie Russe, 1917.

Cette année-là, les Cure chantaient « in-between days », la mer miroitait et les galets roulaient sur la plage du Tréport, l’été s’annonçait meurtrier à l’ombre des falaises de craie. Quelle année, cet été-là ! C’était l’« été 85 », et François Ozon s’en souvient comme si c’était hier. Il a retrouvé sa vieille caméra super 16 et sa pellicule à gros grain, quelques blousons vintage, un peigne à cran d’arrêt, et sur une étagère un coup de cœur littéraire signé Aidan Chambers. Are you ready to be heartbroken ?

Ozon et la littérature anglo-saxonne c’est un mariage qui date et qui a fait plus ou moins bon ménage avec le public. Il y eut l’« amant double » de Joyce Carol Oates, « une nouvelle amie » de Ruth Rendell ou bien encore l’« Angel » d’Elizabeth Taylor. Plus que l’écrivaine britannique, on connaît surtout l’actrice américaine. C’est elle d’ailleurs qui s’affiche en poster dans la chambre de David, l’un des deux jeunes et jolis garçons de ce mélodrame estival. Pas question d’entamer son propos sous des auspices ensoleillés, mais plutôt à l’ombre des sous-sols glauques d’un palais de justice. Ça sent la mort, ça pue le cadavre, cela tombe bien, chez Alexis c’est une lubie. En effet, dans sa chambre c’est plutôt Toutankhamon, sarcophages et Billy Idol qui s’affichent crânement, une sorte de fascination morbide et rock’n’roll d’adolescent qui se cherche, mais qui plaît bien à son prof de lycée.

Après avoir été victime d’un prêtre vicelard dans le marquant « Grâce à Dieu », revoici Melvil Poupaud tout en bouclettes et en moustache très intéressé par la prose de ses élèves doués. Le metteur en scène laisse deviner qu’entre les deux le dialogue passe, comme il a dû passer aussi avec David. « Il était mon élève, j’étais son professeur », la réplique en dit long sur l’ambiguïté de la relation. Ozon sait très bien faire passer cela dans la conversation. Il faut dire qu’il a tout d’un personnage romanesque ce David, son entrée en scène en chevalier des mers à la rescousse de l’imprudent naufragé vaut le détour. A la barre de sa Calypso, David Gorman n’a rien d’un Cousteau, plutôt héros des mers du sud, un blond matelot en « Plein Soleil », le regard sauvage et le tempérament aventurier. Comment ne pas succomber  au premier coup d’œil.

Soudain Alexis devient Alex, et vogue le navire des émois de jeunesse. « Sailing, I am sailing » chante Rod Stewart dans l’écouteur, signe pour Alex que son cœur fait Boum. Cela glisse tout seul entre les deux, l’un Rimbaud, l’autre Verlaine, les deux amis deviennent amants. Alex va même intégrer le magasin familial, un job d’été en guise de preuve d’amour, là où ces dames achètent de belles gaules quand à Cherbourg on leur vendait des parapluies. Puis tout s’enchaîne selon les attendus du genre, des feux de la passion au drame des trahisons, suivant le schéma d’un conte d’été qui préfère brûler vif plutôt que de miser sur une lente combustion. Tous deux à califourchon sur une moto qui file à vive allure dans les nuits fauves du bord de mer, ils trompent la mort, ils se bastonnent à la ducasse et se fichent du qu’en dira-t-on, s’éclatent sur fond de carte postale avec force couchers de soleil sur la plage et chant à tue-tête au coin du feu de camp. C’est beau comme un clip de Jean-Pierre François. Ozon assume le cliché nostalgique jusque dans la bande-son qu’il a confié aux « airs » vintage de JB Dunckel. Pas de tube à la Cosma en revanche, le réalisateur préfère convoquer Lloyd Cole, Bananarama ou Raf pour la playlist de ses souvenirs.

Et puis vient Kate, la petite anglaise sur le continent, le plum pudding dans la chaussure, la goutte d’eau sur plage brûlante. Deux garçons, une fille, trois possibilités, pas la peine d’être fort en maths pour deviner le résultat des opérations. Sans être désagréable sur la longueur, on ne trouve rien de bien nouveau ou excitant dans ce recueil d’autocitations qui semblent faire plaisir au réalisateur, qui vont du retour fantasmé de l’amant (qui remue sous les galets plutôt que « sous le sable ») à la scène du travestissement (car Alex s’est trouvé « une nouvelle amie ») en passant par le cours d’écriture qui ne se fait plus « dans la maison » mais dans la salle des professeurs. Certes Benjamin Voisin crève l’écran dans le rôle du félin David, plus que le romantique Félix Lefebvre dans celui de son jeune protégé un peu niais. Valeria Bruni-Tedeschi est fidèle à elle-même dans la peau d’une veuve juive et névrosée, quand Isabelle Nanty et Laurent Fernandez donnent dans le portrait convenu du couple de prolétaires venus profiter de l’air de la côte. Mais du regard sur l’homosexualité en cette période virale et dangereuse (en particulier celui du père d’Alex sur son fils), Ozon ne fait pas grand-chose, juste une brève et tardive allusion à l’oncle Jacky dont le nom est devenu imprononçable. Il n’en fera pas plus sur la culture juive du côté de David qui tient à peine lieu de décor folklorique quand vient la partie sur les obsèques.

La pauvre Philippine Velge, l’anglaise en salopette pourtant pepsie n’aura droit qu’à quelques scènes utilitaires, sacrifiée sur l’autel des états d’âme d’Alex qui ne rêve que de fidélité à un serment absurde. Ozon accouche d’une scène clef qui donne son titre au roman source (« Dance on my grave ») tenant plus du doucement ridicule que l’émouvant. « J’avais éprouvé un grand plaisir de lecture et alors que je commençais à réaliser des courts métrages, je m’étais dit : « Si un jour je fais un long métrage, mon premier film sera l’adaptation de ce roman. » Trente-cinq ans plus tard, François Ozon rend sa copie. Verdict : Peut mieux faire.

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26 réflexions sur “été 85

  1. Pffff.
    La scène sur la tombe est TRÈS belle. Justement elle commence un chouya ridicule et finit émouvante.
    Les serments, les jamais, les toujours, c’est souvent absurde parce que parfois un des deux meurt vraiment…

    Mais tu m’as fait rire avec ton : ces dames achètent de belles gaules.

    On est d’accord Benjamin Voisin déchire tout. Tu as vu Un vrai bonhomme et la dernière vie de Simon ?

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  2. C’est vrai que certains sujets sont effleurés seulement mais pour moi le thème majeur et central reste le premier amour et ses ravages… quant au côté rétro et à l’absence de nouveauté, je les trouve compensés par l’esthétisme global du film.
    En tout cas, tu écris toujours aussi divinement bien !

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    • Oh merci, c’est gentil.
      😊
      Je reste assez sensible à l’aspect formal des films et je dois admettre que Ozon a une fois de plus fait du bon travail pour me remettre dans le bain mid eighties. Il est en cela bien aidé par ses comédiens, surtout Benjamin Voisin qui bouge et parle comme à l’époque. Enfin, autant qu’on s’en souvienne puisque, de l’aveu même du réalisateur, ces années 80 sont bien enjolivées tout de même. 😉

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  3. Pingback: Été 85, François Ozon – Pamolico

  4. Le film m’a davantage touché. J’ai été assez sensible à l’improbable mélange Boum et Hitchcock et Rohmer estival, le tout pris dans un tissu de relations déjà vu chez Ozon, les amoureux possibles, les amoureux réels, les jeunes gravitant et l’adulte jamais très loin. Et puis l’idée de l’amoureux façonné fait toujours son petit effet Sueurs froides. Très bon Ozon dans une période du réalisateur plutôt très bonne (Frantz, Grâce à Dieu, L’amant double…).

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    • J’ai bien senti l’effet Boum et le Rohmer d’été (j’y fais référence dans mon texte), bien moins le vertige d’Hitchcock malgré le côté fantasmé du bel amoureux. Le procédé narratif, plusieurs fois employé par Ozon qui consiste à placer l’histoire du point du personnage principal permet d’élargir le champ des possibles en effet, mais le trouble est ici moins présent je trouve que dans les autres films que tu cites. On peut penser aussi à Sirk auquel Ozon fait sans doute référence quand il cite dans ses interviews l’année 85 comme étant celle de la mort de Rock Hudson.

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  5. Oui, je suis sûr d’ailleurs que Ozon n’est pas insensible à l’acteur vu chez Sirk. Tes références sont justes et je suis passé aussi à côté de plusieurs que tu cites. Pour Hitchcock, c’est diffus, je pense au suspense avec lequel le réalisateur joue beaucoup, ce qui est bien plaisant (comme dans Une nouvelle amie et Dans la maison) ; il y a cette idée du Pygmalion à refaire Marion avec Judie ou inversement ; et puis il y a tout ce que le film creuse autour de la mort, ce tombeau sans fond qui enferme références et citations. Le bleu et rouge de l’Eté 85 auraient-ils à partager avec la Chambre verte ? En tout cas cet été-là a quelque chose de nécrophile qui m’a bien plu.

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    • Les intentions sont là mais je les ai trouvées timides. On reproche parfois à Ozon d’être clivant (sans parler de tout le scandale à la sortie de « Grâce à Dieu » alors que le procès Preynat n’avait pas encore eu lieu, je me souviens des haut-le-coeur critiques à l’occasion de « l’amant double » et de « jeune et jolie »), c’est peut-être là que je le préfère, ou quand il se fait ouvertement nécrophile comme dans « Frantz ». En cherchant bien, on pourra sans doute trouver une porte qui mène à « la Chambre Verte » dans cet « été 85 », mais pas sûr qu’elle soit de la même envergure. « été 85 » en pente douce en quelque sorte.

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  6. Je vois que les retour sur le dernier Ozon sont mitigés. L’avis de Cécile était enthousiaste, d’ailleurs j’en profite pour la rejoindre sur le fait que ton texte est un régal à lire😊. Il y a donc débat autour de ce film. Le retour aux années 80 m’attire. J’avais adoré « grâce à dieu », un très grand film. Le sujet de celui-ci me fais songer à « call me by your name » que j’avais adoré lui aussi. Je suis nostalgique de ces années 80.. 😉

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    • Merci beaucoup Frédéric. 😊
      J’ai bien sûr aussi pensé à « Call me by your name », si ce n’est que la relation entre les deux garçons dans « été 85 » n’est pas tout de même nature. Ici ce sont deux ados, et l’un idéalise l’autre. C’est par son prisme littéraire (tout ce qui nous est raconté est censé l’être sous la plume d’Alexis qui donne sa version des faits), donc subjectif, que nait la vision romantique de David.
      Ozon avait utilisé un même procédé avec « dans la maison ». Si je me souviens, dans « Grâce à Dieu » et « Frantz » , une partie des témoignages passent aussi par l’écrit. L’idée d’un auteur au centre du récit est très tôt présente chez Ozon, notamment dès « Swimming pool » avec une Charlotte Rampling écrivaine.

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    • Bonjour Dasola,
      On retrouve la touche Ozon dans la stylisation de l’image, au travers du prisme littéraire. Les acteurs, en particulier Benjamin Voisin, jouent en effet pour beaucoup dans le plaisir ressenti.
      Merci de ton passage. Bonne journée également.

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