La DOUBLE ENIGME

Sœur de sang

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« Je me suis mariée avant Olivia, j’ai remporté un Oscar avant elle et, si je meurs la première, elle sera sans aucun doute furieuse que je l’ai battue. »

Joan Fontaine

Après la disparition de Kirk Douglas, elle incarnait sans doute à elle seule la dernière preuve vivante de ce que fut l’âge d’or d’Hollywood. Maintenant qu’Olivia de Havilland n’est plus, cette dernière page illustre nous est arrachée définitivement, emportée par le vent. Souvent réduite à ses rôles de faire-valoir emblématiques, dans « Gone with the wind », « Robin des Bois » et autre flibusteries cavalières dans les bras d’Errol Flynn, elle s’était montrée aussi femme de caractère, n’hésitant pas à défier la Warner pour affirmer ses droits. Enfin libérée de ses chaînes contractuelles, elle devenait « la Double énigme » de Robert Siodmak, telle un reflet aux deux visages lui permettant de se dévoiler sous un autre jour et de régler ses comptes avec une sœur qui ne manquait pas une occasion de lui faire de l’ombre.

En 1942, Olivia de Havilland est nommée pour l’Oscar de la meilleure actrice dans « Hold back the dawn », mais c’est sa sœur qui remporte la statuette cette année-là. C’est un cuisant affront pour l’aînée des Havilland, celle qui a gardé le nom de famille du père, tandis que Joan a choisi celui de Fontaine, le second mari de leur mère. Leur rivalité devenue légendaire, largement commentée dans les tabloïds, perdurera jusqu’à leur dernier souffle, définitivement irréconciliables. Deux facettes piégées dans un même reflet de miroir, proches par les origines et semblables en apparence, telles sont aussi les deux jumelles de « the Dark Mirror » la nouvelle signée Vladimir Pozner qu’adapte et produit pour l’écran le fameux scénariste Nunnally Johnson, celui qui offrit « les raisins de la colère » à John Ford et « la Femme au Portrait » à Fritz Lang. Cela tient presque de la thérapie que ce choix fait par Olivia de Havilland en s’engageant dans le double rôle des sœurs Collins, incarnant à elle seule deux femmes physiquement indifférenciables mais psychologiquement dissemblables qui vont nous mener par la main dans les arcanes tortueuses d’un thriller psychanalytique digne de « la maison du Dr Edwardes », dans des abîmes de « Faux-semblants » façon David Cronenberg.

Durant une sombre nuit new-yorkaise, un homme est retrouvé étendu mort dans son appartement, poignardé en plein cœur, aucune empreinte pour identifier le tueur. Mais la bourgeoise du dessous, tout comme le bêcheur du quartier ont clairement aperçu une jolie femme sortant du domicile de la victime à l’heure où le drame s’est produit. Leur témoignage semble accablant. Dépêché sur place, le lieutenant Stevenson (Thomas Mitchell débauché de la troupe de Ford, toujours une bouteille d’alcool qui traîne dans les loges) va découvrir que la principale suspecte a une jumelle, un sosie parfait qui invalide de fait les accusations formelles des témoins de cette fameuse nuit. Le représentant de la loi en perd son chinois et décide de déléguer l’enquête à un psychanalyste spécialiste en homozygotes et pris de passion pour l’une des deux. Mais laquelle est-ce ?

Evidemment, la procédure paraît un brin cavalière au regard des chefs d’accusation, mais on sent bien que l’objectif du scénario est moins de faire toute la lumière sur ce crime odieux que de perdre le spectateur dans le portrait trompeur de ces deux « âmes en double ». « Je veux que les images contredisent ce qui est dit » affirmait paraît-il Siodmak qui fait appel à un compatriote en exil comme lui, un certain Eugen Schüfftan à qui l’on doit une grande partie des prouesses visuelles de « Metropolis ». Grâce à un jeu de caches, d’incrustations et de doublures de substitution, le public aura double dose de Havilland dans une série de scènes étonnantes où l’on voit les jumelles converser et même s’étreindre dans un même plan ! Et si le spectateur sait que les images mentent, il doit bien se résoudre quand même à admettre l’existence de ces deux êtres distincts que le metteur en scène pervers affuble d’indices identitaires qui ne font que semer la confusion.

Ruth et Terry, d’abord vêtues à l’identique, vont peu à peu arborer des signes distinctifs : un collier à leur prénom ou une initiale cousue sur leur vêtement. Le caractère grossier de ce dispositif aisément falsifiable vise bien à mettre l’accent sur toute la panoplie psychanalytique déployée par le séduisant Dr Elliott (Lew Ayres qui tente un retour en grâce à l’écran après ses années d’objecteur de conscience) : pas question pour lui de se contenter d’allonger les frangines sur le divan, c’est par des tests d’associations d’idées, des tâches de Rorschach et un oscillographe qui détecte les frémissements dans le ton de la voix qu’il parviendra à identifier chez l’une des deux le trouble qui l’habite.

A ce déploiement clinique, Siodmak ajoute une ombre gothique et inquiétante qui trahit à la fois son origine germanique et l’envie de mener le récit vers les pulsions paranoïaques préfigurant le cinéma de De Palma. Pour ce faire, il peut surtout s’appuyer sur une actrice hors pair, capable de moduler ses expressions au point de camper avec un réalisme troublant deux personnalités différentes : Ruth est clairement la plus sympathique des deux, affable mais craintive, sous l’emprise d’une Teresa manipulatrice qui fait montre d’une arrogante assurance face à la police et joue le jeu de la séduction face au psychanalyste. Une folie douce, sournoise, insidieuse s’empare ainsi peu à peu du visage de l’actrice. Elle se manifestera dans son jeu par petites touches, parfaitement distillées par ce grand tourmenté qu’était lui-même Robert Siodmak. Il se trouve que le réalisateur a lui-aussi des rapports compliqués avec son frère Curt comme le rappelle dans son étude l’historien du cinéma Hervé Dumont.

« Il y a toujours une forte rivalité entre sœurs » dit le Dr Elliott, comme s’il s’adressait non plus à Terry se faisant passer pour Ruth, mais peut-être à Olivia elle-même, se faisant passer pour Joan. « A cause d’un incident que j’ignore, cette rivalité a grandi jusqu’à devenir monstrueuse. Elle doit se faire soigner tout de suite ! » ajoute-t-il. Il s’avère que Miss Havilland était sur le plateau accompagnée de son thérapeute, et l’on peut bien s’imaginer qu’un tel message pouvait aussi résonner chez sa sœur. La pure fiction rejoint donc ici le réel, comme un reflet terriblement troublant mais jamais moralisateur d’un contentieux amer entre sœurs. Une fois le mystère éclairci, il n’est pourtant pas sûr que le spectateur puisse affirmer, entre Joan et Olivia, laquelle aurait pu être Ruth, laquelle aurait dû être Teresa…

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15 réflexions sur “La DOUBLE ENIGME

  1. Je n’ai jamais vu ce Siodmak mais tu donnes envie de le voir d’autant plus que j’aimais bien Olivia de Havilland (qu’elle repose en paix). Elle a affirmé plus tard que toute cette histoire de rivalité avec sa soeur était une invention de journalistes mais qui sait où est la vérité. Sinon, quasiment tout ce qui a été éclairé par Schufftän est à voir, y compris Les Yeux sans visage de Franju comme on vient d’en discuter « chez moi ».

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    • Exagération de journaliste, sans doute, mais sur un fond de vérité. Je suis retombe sur une interview de Joan Fontaine qui évoque ses rapports compliqués avec sa sœur. Ce n’était pas les grands amours.
      Schüfftan n’est ici nullement mentionné au générique, employé « au noir » par Siodmak.

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  2. J’ai toujours eu un faible pour la Olivia de Havilland des films de Michael Curtiz… Du coup, j’aimerais bien la découvrir dans un registre plus sombre. Pas encore vu cette double énigme à la gémellité depalmienne mais tu en causes merveilleusement bien. Pour prolonger cet hommage à la désormais regrettée Miriam Deering du « Chut… Chut, chère Charlotte » d’Aldrich, je serai devant Arte demain soir pour découvrir « L’Héritière » de William Wyler. Et toi, mon bon Prince d’Eboli ?

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    • C’est justement un de ces films de sa seconde carrière qui lui valut un Oscar. Wyler, en plus, c’est une valeur sûre. Je tâcherai de le récupérer plus tard. J’ai aussi « la fosse aux serpents » de Litvak à voir. Autre portrait féroce que celui du gros Bob Aldrich avec Bette Davis (autre tempérament d’Hollywood qui en fit voir aux studios).
      Chez Curtiz, en dehors de la grande fresque robinesque, j’adore « they died with their boots on » de Walsh, peut être un de mes westerns préférés avec la belle Olivia.
      Si j’ai bien saisi, ton cœur va vers Havilland, ce qui voudrait dire Fontaine tu ne boiras pas de son eau (quelques soupçons peut-être ?) 😉

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  3. J’attendais enfin qu’une chaîne Tv qui lui rend hommage et, moi aussi, je ne raterai pas « L’héritière » lundi soir sur Arte 😉
    Personnellement, elle restera à jamais « Marianne » même si je l’ai adorée dans bien d’autres films. Et pour ce qui est de « la charge fantastique », il fallait bien qu’elle finisse, un jour, par épouser Errol Flynn à l’écran ! 🙂

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  4. Bonjour Princécranoir, merci pour cet hommage à OdH. Comme Strum, je ne connais pas du tout ce film. En revanche, je l’avais bien apprécié dans The Snake Pit, dans un rôle assez complexe d’une femme tourmentée dans un asile psychiatrique. Bonne fin d’après-midi.

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    • Bonjour Dasola,
      Merci à toi pour ton commentaire. Olivia de Havilland tournera « Snake pit » dans la foulée de celui-ci je crois, sans doute pour affirmer ses talents dans un autre rôle dramatique et dérangé. J’ai très envie de la rejoindre dans ses tourments pour mieux prolonger l’hommage.

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