Pink Floyd THE WALL

Goodbye, cruel world

hammers-pink-floyd

« Pour être honnête, je n’aurais jamais dû faire « Pink Floyd The Wall ». C’est une étrange accumulation de circonstances qui m’a conduit à endosser cette responsabilité. Ce n’est pas que je suis honteux ou déçu du résultat. Au contraire, j’en suis très fier. Mais la fabrication du film a été un exercice si misérable que je ne retire aucun plaisir à m’en souvenir. »

Alan Parker, Mojo Magazine, 2010.

Dans les années 80, si un réalisateur anglais devait sortir du lot, c’était bien Alan Parker. Associé à la clique des clinquants venus du clip, sa manière d’esthétiser le drame avait su toucher le plus large des publics avec des sujets parfois brûlants : le racisme aux Etats-Unis, le traumatisme du Vietnam, les déboires d’un fumeur de haschich dans les geôles d’Istanbul, une dénonciation de la peine de mort…. La guerre, l’enfance, la folie, l’amour, tout semblait déjà cristallisé dans une œuvre fleuve né d’album phare, un film concept en forme de trip rock : « The Wall ».

« All in all we’re just another brick in the wall » clame Roger Waters, alors chanteur du Pink Floyd, dans un des titres les plus célèbres de 1979. Trois ans plus tard, Alan Parker vient de terminer « Shoot the Moon » et accepte de prendre en charge le projet de film élaboré autour d’un script signé de l’égomaniaque Roger Waters. Le Floyd est alors en pleine crise identitaire, le groupe se voyant rattrapé par une génération arborant crête et épingle à nourrice dans le nez, proclamant l’anarchie en Grande-Bretagne pour tout futur. « The Wall » tente à sa manière de se placer sous le vent de la rébellion (Waters récidivera, opportuniste, lors de la chute du mur berlinois en montant un opéra grandiloquent de son œuvre sur scène). Parker, alors connu comme étant une sorte de spécialiste du film musical (de « Fame » à « Commitments »), s’avance alors sur les traces de Ken Russell et de son « Tommy », se charge de mettre en images cet album qui se démarque par son ancrage politique fort. Il y décrit l’agonie d’une rock star au bout du rouleau et qui peu à peu devient dingue, noyée dans le star system, broyée par l’éducation, rongée par l’absence du père, incapable d’amour.

Transposée au début des années 80, c’est l’angoisse des années Thatcher/Reagan qui transpire dans les animations cauchemardesques imaginées par le graphiste Gerald Scarfe, tel « un cri de douleur du début jusqu’à la fin » pour citer les mots du réalisateur. Alan Parker s’applique ainsi à styliser chaque plan, faisant parfois usage d’un symbolisme outrancier quitte à se montrer provocateur. Il illustre chaque titre de l’album du Floyd (réorganisé pour les besoins du film), d’un montage qui, sur la longueur, pourrait laisser circonspects même les amateurs du groupe et de l’album (« c’est comme s’il commençait à vous frapper en pleine tête dès les dix premières minutes, et que ça continuait jusqu’à la fin, sans laisser un seul moment de répit » dit Waters après les première projections). Quand les animations de Scarfe prennent le relais, le caractère hideux des représentations en constante mutation finit d’alimenter l’impression nauséeuse des images, jusqu’à l’insoutenable scène du rasage qui rappelle un célèbre court-métrage signé Scorsese.

« The Wall » arbore des aspects volontairement déplaisants, comme s’il traduisait malgré lui la mauvaise ambiance qui a terni sa fabrication. Face au journaliste Henry Behar, Parker s’en désolidarisait même : « »The Wall » est aussi un cri primal mais ce n’est pas le mien. C’est celui que pousse Roger Waters de Pink Floyd en tant que chanteur de rock ». Parker bottait en touche, laissant Waters se débrouiller sur le terrain de la diatribe. Bob Geldof, ex-Boomtown rats recruté sur la foi d’une performance dans le clip de « I don’t like Mondays », sera choisi pour donner corps aux meurtrissures intérieures d’une star dépressive, un tourment qu’on a du mal à accompagner dans son jusqu’auboutisme. Il incarne une triste idole, un orphelin de père tombé à Anzio (en combattant la barbarie nazie), et que sa copine finit par tromper. Les égarements du succès et l’embrigadement des masses comme ferment de l’émergence d’une idéologie fascisante (il s’imagine « leader d’un Nuremberg du rock » écrit Michel Ciment dans Positif), avancent en ordre de marche, martelant leur discours abrutissant. Difficile à suivre sur la forme comme sur le fond.

Il faut dire que les choses ne furent pas simples pour Parker avec un Geldof souvent rétif (« Parker’s gone too fucking far ! » se serait-il exclamé), des émeutes de skinheads sur le plateau, sans compter les caprices de Waters et les exigences de Scarfe. Passé le mur d’images, on se laisse guider par les sons, par cette musique qui plane au-dessus de ce paysage mental, qui parfois s’infiltre dans l’espace diégétique. On y saisit une poignée de chansons à la puissance phénoménale telles les chalumeaux d’une conscience politique minée par la paranoïa. « We don’t need no thought control » clame la plus célèbre d’entre elles et s’érige en flambeau d’une agit prop reprise dans les visions sorties du crâne perturbé de l’auteur, la mise en images de l’ego boursouflé d’un musicien qui aura raison de la cohésion du groupe. « The Wall » vaudra à sa sortie quelques rafales critiques assez sévères, à commencer par celles de Roger Waters lui-même (« Roger a toujours été quelqu’un qui ne voit que le mauvais côté des choses » expliquait encore David Gilmour à Hugo Casavetti), avant de devenir une des composantes indispensables au culte fait à l’album.

Alan Parker a donc fini par rejoindre Rick Wright à ses célestes claviers et Syd Barrett sur son nuage de LSD. Il nous laisse au pied du mur, comme interdits face à cette œuvre qui fascine autant qu’elle nous déroute.

32 réflexions sur “Pink Floyd THE WALL

  1. Un groupe où les personnes ont finis par se détester les uns les autres !
    L’esthétisme des années 80 dans The Wall, le grand bleu, subway ou la lune dans le caniveau, me semblait un peu superficiel. Je préférais l’économie d’un Conan le barbare ou de Terminator.
    Et je crois qu’aujourd’hui je ne parviendrais pas à regarder The Wall en entier.
    Merci pour son évocation en tout cas.

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    • L’idée était de saluer la mémoire d’Alan Parker à travers un de ses films. Certes il n’était pas son préféré (ni le mien, loin s’en faut) mais il a marqué une génération, a perturbé aussi quelques fans. Vu aujourd’hui, le film présente des côtés pesants, des évocations parfois lourdes, mais garde une certaine fluidité dans le montage qui s’aligne sur les morceaux du Pink Floyd. Le début dans les tranchées rappelle même « Johnny got his gun », même s’il s’agit d’une autre guerre.
      Merci de votre passage.

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  2. Les musiques et les images de ce film me hante encore aujourd’hui, mon père adorait me le montrer quand j’étais gamin. Bravo pour cette analyse, car ce n’est pas facile d’en faire une sur ce projet complètement barré. D’ailleurs petite anecdote, le fils d’Alan Parker qui était au collège quand The Wall est sorti, a eu du mal a se faire des potes pendant cette période, ses camarades croyant que son père était un psychopathe suite a ce film. Sinon c’est quoi ton film préféré d’Alan Parker ? Moi personnellement c’est Birdy.

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    • Merci beaucoup.
      Pas facile en effet d’appréhender le film tant il se confond avec la musique du Floyd.
      Je ne savais pas pour le fils Parker.
      Le réalisateur n’est pas avare en anecdotes sur son site officiel. C’est vrai que le film est assez perturbé, davantage du fait de Waters (et sa crainte de finir comme Syd Barrett) que de Parker.
      J’aime beaucoup Birdy et la musique de Peter Gabriel. Mais je crois que celui pour lequel j’ai gardé une certaine fascination est « Angel Heart ».

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  3. Etudié en cours d’anglais avec un prof habité. Plus tard, je l’ai diffusé au ciné-club du lycée. J’avoue n’avoir jamais trop réussi à rentrer dans cet univers, tant musical que ciné. Mais je reconnais le tour de force.

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  4. Je découvre complètement ce film. Plnk Floyd, oui. Enfin surtout David Gilmour…
    Et donc merci Princecranoir pour cet excellent article, encore une fois. Je m’en vais de ce pas sur YouTube, écouter qq morceaux de cet album.
    Belle soirée à toi, à bientôt.

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    • Coucou SOlène,
      « The Wall » est un des albums phares du groupe, sans doute à égalité avec « The Dark side of the moon ». Alan Parker s’est d’ailleurs amusé à glisser quelques paroles du titre « Money » dans le poème écrit par le personnage principal lorsqu’on le voit petit garçon. Une liberté qui n’a pas été du goût de tous d’ailleurs.
      Toujours est-il que le film est d’abord dédié à l’album, il a du mal à exister en tant que tel. C’est l’œuvre de Roger Waters avant d’être celle d’Alan Parker qui en a accepté la réalisation d’abord parce qu’il était fan du groupe.
      J’ai mis un tout petit extrait qui vient illustrer mon sous titre/hommage au réalisateur décédé le Week end dernier. Tu en trouveras sans doute bien d’autres sur Youtube.

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  5. Tu viens réveiller chez moi les années Collège. Tu replaces parfaitement l’oeivre dans son contexte socio-politique mais aussi artistique quand tu parles de la mauvaise ambiance qui a terni la fabrication de l’album.
    Excellent billet sur une œuvre depuis longtemps pourtant citée, analysée, etc.

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    • Mauvaise ambiance qui s’est reportée sur la realisation du film selon les dires même de Parker qui en assume une part de responsabilité :  » .Quand vous voyez Pink Floyd The Wall, vous vous dites que, c’est l’œuvre d’un fou, pas de quelqu’un de sensé. (…) je ne peux pas condamner les autres, condamner Roger Waters, Gerald Scarfe, Bob Geldof parce que, finalement, c’est moi qui étais enragé.  »
      Mais le fait est que le résultat a frappé les mémoires, film qui vient s’ajouter au culte de l’album.
      J’ai fait tourner » Animals » tout à l’heure sur la platine, un album dont les sonorités, les solos de guitare, les expérimentations sont finalement le brouillon de « The Wall ». Ce n’est pas ma période préférée du Floyd, je reste bloqué sur la période psyché avec Barrett. Il y a d’ailleurs dans le film, à travers le personnage de Pink interprété par Geldof, quelque chose du looney Syd et de son Madcap Laugh. Je crois que c’était la hantise de Waters de finir comme son vieux camarade.

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  6. Ah c’est toi qui m’apprends cette nouvelle :-(‘
    C’est vrai que nous n’avions pas eu de nouvelles depuis bien longtemps.
    J’ai aimé pas mal de ses films en fait.
    Celui-ci m’avait fait flipper. Déroutant, fascinant et dérangeant.

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    • Merci Frédéric,
      Le film est assez expérimental et s’apparente tout de même à un sorte de long clip sur le concept album des Pink Floyd, né des visions paranos de Roger Waters. Si tu aimes « The Wall » l’album, tu devrais t’y retrouver, ne serait-ce que musicalement. La plupart des animations réalisées par Scarfe avaient déjà servi de toile de fond pour les concert du groupe lors de leur tournée post-album. Certaines sont assez saisissantes tout de même (notamment celle des deux fleurs qui se tournent autour, ou lorsqu’une colombe se change en aigle martial et destructeur).
      Très bon week end.

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  7. Un film de ma jeunesse aussi ça. J’avais tenté de le revoir il y a 2 ou 3 ans, et j’avais eu un peu de mal. Tout n’était pas à jeter, il y a énormément d’idées, des scènes fortes, les chansons des Floyd, il y a même la mignonne Jenny Wright dans le film, mais jamais totalement adhéré. Sans doute que son aspect de long clip me laisse à la porte de cet univers.

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    • Comme tu dis, beaucoup d’idées mais très foutraques dans l’esprit de Waters, et à partir desquelles Parker peine parfois à trouver sa place.
      C’est vrai, je n’ai pas parlé de Jenny Wright que l’on retrouvera parmi les vampires de l’excellent « Near Dark » de Bigelow.

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      • Et aussi dans « I, Madman », Lectures Diaboliques chez nous, parru en Juillet chez ESC, série B sympathique bien qu’un peu fauchée, mais avec par moment une ambiance visuelle de film noir lors des scènes nocturnes qui est bien sympa. Une actrice qui avait clairement une aura, une présence.

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