TERRIBLE JUNGLE

Anthropo mais pas trop

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« On peut sortir l’homme de la jungle, mais on ne pas sortir la jungle de l’homme. »

Eliott de Bellabre, anthropologue.

Une mère part à la recherche de son fils disparu au cœur de l’Amazonie alors que celui-ci s’était mis en tête d’étudier seul une tribu méconnue de la région. Voilà qui aurait pu être le pitch d’un James Gray en route pour une autre « Lost City of Z ». Il ne s’agit en fait que de celui d’une « Terrible Jungle » qu’explorent avec cocasserie Hugo Benamozig et David Caviglioli. C’est un tout premier long métrage, un film d’étude en quelque sorte, qui nous en apprend sur les mœurs d’un peuple guyanais, expert en extraction aurifère et dans la recette de la Punka.

Humboldt, Raspail(lès), Conrad : autant de noms qui évoquent les voyages au bout du monde, lorsque l’homme civilisé, au mépris du danger, s’enfonce au cœur des ténèbres et part « à la rencontre de l’autre » pour mieux l’observer. On imagine bien les périls qui ont pu se dresser face à ces intrépides aventuriers qui, lasso en main et chapeau sur la tête, se fraient un chemin dans la forêt vierge, bravant les carnivores en chasse, les piqûres d’insectes et l’appétit des Cannibales Ferox. Anthropologue, fille de ministre et général, telle se présente Chantal de Bellabre, savante émérite dont les travaux et expérimentations sur les rapports humains dans les sociétés primitives s’effectuent au plus près de leur sujet. « Parfaitement manipulables », telles sont ses conclusions : la naïveté de leurs réactions stupides en fait des êtres influençables, à la merci des bonnes comme des mauvaises intentions.

On peut dire qu’elle en a vu du pays Madame de Bellabre, surtout qu’elle est ici incarnée par une Catherine Deneuve dont on ne compte plus les prises de risque au cinéma. Après bientôt soixante-cinq ans de carrière (une longévité hors-norme, surtout pour une actrice), elle arrive encore à nous surprendre en misant sur des projets improbables, en s’aventurant là où on ne l’attend pas. On peut en effet se demander ce que Catherine Deneuve fait au milieu de la jungle réunionnaise (parce que la vraie Guyane était un peu trop dangereuse quand même), en compagnie de deux novices de la mise en scène, entre moustique tigre et ce dingue de Jonathan Cohen. La réponse est pourtant évidente à l’écran : elle s’amuse, comme une folle, et elle nous fait rire.

« Nous nous sommes marrés H24 » confirme Cohen, égal à lui-même dans la peau d’un représentant de l’ordre à l’incompétence redoutable. Revêtu de l’uniforme de lieutenant-colonel de notre Gendarmerie Nationale, il se charge (bon gré mal gré) de mener l’expédition censée retrouver le fils porté disparu. Les deux auteurs l’ont également affublé d’un escadron pas piqué des scorpions, une bande de chippendales de la brousse tout droit surgis d’une couve de Têtu, qui ne semblent pas en avoir beaucoup plus dans le citron. Madame de Bellabre, le lieutenant-colonel Raspaillès mais aussi Renard, Yannick et l’inénarrable Fabrice (qui semble souffrir de sérieux problèmes de dyslexie) s’enfoncent donc dans cette « Terrible Jungle » dans l’espoir de retrouver trace du fils un peu trop téméraire.

Celui-ci n’est pas un François Perrin maladroit comme l’imaginerait Francis Veber, plutôt un utopiste des bancs de la fac qui voudrait en remontrer à sa mère. Benamozig et Caviglioli ont choisi Vincent Dedienne pour être Eliott de Bellabre. L’humoriste davantage rompu aux planches assume ici son premier rôle principal au cinéma. Aussi sympathique puisse-t-il paraître lors de ses premiers pas en terre hostile, ce n’est que lorsqu’il s’acoquine avec la cheffe des Otopis (peuple du Haut Topok) qu’il déploie son sens débridé de la comédie. Il faut dire que la farouche Albertine (formidable Alice Belaïdi en mode badass) ne l’accueille pas franchement avec des fleurs dans les cheveux, elle est plutôt du genre arme au poing et picole à satiété.

L’arrivée de l’observateur dans le village fera figure de rite initiatique : il va faire peu à peu connaissance avec les membres de la tribu aux prénoms inattendus, passant par l’observation et l’expérience (« pour la science ») des multiples tâches quotidiennes qui se répartissent entre aller faire les courses chez Wang (petite droguerie chinoise où l’on trouve toutes sortes de bonnes affaires comme ce rouleau d’amiante récupéré chez les Français, idéal pour isoler la cabane), roupiller, fumer de la drogue, manger des chips ou regarder les telenovelas brésiliennes, quand ce n’est pas tout cela à la fois. Nous aurons également le loisir de profiter dans le détail de la préparation de la Punka, un puissant psychotrope local à la composition pour le moins hétéroclite et dont les effets ne manqueront pas de provoquer l’hilarité générale. C’est donc dans ce milieu de vie à l’exotisme singulier que va s’épanouir Eliott qui, comme beaucoup d’explorateurs dans son genre, va se prendre d’affection pour la tribu, au point de vouloir la reprendre en main. C’est l’occasion de faire la nique au dénommé Conrad, campé par un Patrick Descamps en mode colonial, le genre de baroudeur qui ne donne pas franchement dans le « commerce équitable ».

Visiblement, Benamozig et Caviglioli ont mobilisé leurs efforts d’écriture pour que toute cette tribu d’hurluberlus ressortisse des cases d’une bande-dessinée, ajoutant un peu de la fantaisie d’un OSS, agrémenté d’un soupçon « d’absurdisme » façon Chabat « à la Recherche du Marsupilami ». Le scénario mise tout sur la vanne décalée, sur l’effondrement du mythe du bon sauvage (c’est sans doute de ce côté qu’il est le plus drôle), là où l’affrontement mère/fils tire sur des ficelles plus attendues, sur du vaudeville plus incongru (le coup de la malle), sans pour autant verser dans la niaiserie.

Quant à Dedienne, il déploie toute sa palette comique pour mieux prouver (comme s’il s’adressait à Deneuve) qu’il peut aussi devenir un Sauvage, un indomptable leader en peau de jaguar, un petit despote en culotte Kurtz. Quand la Punka atteint le cerveau, elle peut faire des ravages sur les zygomatiques et sur la lucidité. Pas sûr qu’il quitte cette « Terrible Jungle » avec le sourire. Par contre, le spectateur oui.

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28 réflexions sur “TERRIBLE JUNGLE

  1. Gagné ! Généralement, j’ai la patience d’attendre que les films passent sur Canal Cinéma, je vais rarement en salle. Mais là, oui, là, tu m’as tentée. Grave.
    C’est vrai que Deneuve qui était plus jeune assez beauté froide, s’est révélée par la suite souvent drôle.
    Enfin bref, je crois qu’en ce moment, ce dont a besoin, c’est de rire ( d’un peu de fraîcheur aussi)…. Les salles ne font pas le plein, loin s’en faut. Donc pour la distanciation, ça ne devait pas créer de soucis.
    En tout cas, merci Princecranoir pour cette excellente chronique. Belle soirée a toi. A bientôt.

    Aimé par 3 personnes

    • Merci à toi SOlène 😀
      C’est vrai que les salles ont besoin de se remplir un peu (nous n’étions que quatre en ce qui me concerne, moi et ma petite famille 😕). « Terrible Jungle », c’est l’occasion de revenir au cinéma avec le sourire, pour une comédie somme toute assez originale pour peu qu’on accepte le délire. Quant à Madame Deneuve, comme dirait Vincent Dedienne, elle sans doute la dernière personne a savoir qu’elle est Catherine Deneuve. 😉
      Très belle soirée à toi également.

      Aimé par 2 personnes

  2. Ah oui qu’il est formidable ce film !
    Tu donnes envies, si je n’avais déjà eu la bonne idée de le voir.
    Non mais le « coup » du rouleau d’amiante… où sont-ils allés chercher ça ?
    Et la surprise de Catherine : mais tu es dans une malle quand même !!!
    En l’écrivant, je l’entends. Elle est incroyable d’aller se perdre au fin fond de la jungle.
    Quand elle est transportée par le MagicMike Club, c’est tordant. Une vraie princesse !!!
    Et Alice et sa badasserie XXL !
    Et Jonathan Cohen qui se désole de sa propre incompétence.
    Et j’en passe …
    Et oui, le mythe du « bon sauvage » en prend un coup et ça fait du bien. Le naïf Eliott est de la revue avec ses préjugés.
    Que c’est bon un tel cinéma !

    Aimé par 1 personne

    • Et Jean-Jacques, et Gilbert, et Ignace !
      Bien sur que ça fait du bien de rire de bon cœur devant autre chose qu’une blague de Toto.
      Et dame Catherine est impériale, un peu de jungle (d’après Cohen c’était quand même plus cool que du côté Dedienne/Belaïdi), un peu de gendarme énervé (qui connaît un ex-sous secrétaire d’état du cabinet des anciens combattants, hélas décédé… excuse du peu), un peu de soupe du cru, et ça suffit à mon bonheur.

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    • Eh bien tu m’envoies ravi si tu as changé ton fusil d’épaule au sujet de ce film. J’espère qu’il te plaira autant qu’il m’a plu. Pas lourdingue, je te promets, tout juste un peu enfumé, mais surtout bien déjanté du côté sur la rive droite du fleuve Topok. 😉

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  3. Une comédie comme on aimerait en voir plus souvent. Enfin un peu d’originalité ! J’ai battu ton record : mon père et moi, nous n’étions que deux dans la salle…

    Perso, c’est le duo Deneuve / Cohen qui m’a le plus plu dans ce grand délire sous Punka. Et le dernier regard de Dedienne sur ses compagnons de trip.

    « Despote en culottes Kurtz » ? Jolie trouvaille, l’ami !

    Aimé par 1 personne

    • C’est dramatique cette désaffection des salles. On sent bien que les distributeurs de Tenet ne sont pas sereins, ils multiplient les appels à la mobilisation par une grosse campagne publicitaire pour le 26 (ça va être coton pour Kervern et Delepine qui sortent leur film en même temps, pas le même budget ceci dit…)

      Ce dernier regard, c’est vraiment une belle trouvaille de conclusion quand même.

      C’est sur que Cohen défriche tout sur son passage avec son numéro. Après Fufu, c’est vraiment une relecture du gendarme qui mériterait même un spin-off dans le même ton (Hugo, David, s’il vous faut des conseils, n’hésitez pas 😉).

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  4. Pingback: [Rétrospective 2020/7] Le tableau étoilé des films de Juillet par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

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