Leave no Trace

Allumer un feu

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« Je suis parti vivre dans les bois parce que je voulais vivre en toute intentionnalité ; me confronter aux données essentielles de la vie, et voir si je ne pouvais apprendre ce qu’elles avaient à m’enseigner, plutôt que de constater, au moment de mourir, que je n’avais point vécu. »

Henry David Thoreau, Walden ou la Vie dans les Bois, 1854.

La civilisation humaine, pareille à celle des abeilles, s’est bâtie sur l’effort collectif, où chacun est à sa place, tel un rouage indispensable à la survie de l’espèce. D’autres comme Will et sa fille ont au contraire choisi de la jouer solitaire, de se fondre dans la nature sans laisser de traces. « Leave no trace » est le titre du troisième long métrage de Debra Granik, c’est aussi le nom d’un programme qui invite les campeurs à respecter l’environnement, pour vivre en harmonie avec la Nature.

« I’m going and I ain’t coming back » chante un vieillard à la guitare au coin du feu. Dans les denses forêts de l’Oregon, au cœur d’un vaste parc national du côté de Portland, on peut faire d’étonnantes rencontres. En suivant les rochers moussus autrefois foulés par les deux camarades en quête d’une « Old Joy » chez Kelly Reichardt, on peut tomber sur le campement de fortune établi par Will et Tom. Mettant leurs pas dans ceux qui rêvent de cabanes dans les arbres et répondent à l’appel de la forêt, ils se sont désurbanisés, loin des villes et de leur univers turpide. Tous deux sont connectés : elle est son phare, son amarre (semblable à une « light of my life » chez Casey Affleck), lui est son « Captain Fantastic », ils ne sont pas seuls et ils sont libres.

Elle pratique la cueillette, lui préfère le couteau, jamais pour verser le « Premier Sang ». Ils savent les plantes comestibles, connaissent les ressources locales, le chant des oiseaux, comment récupérer l’eau de pluie, sans recours aux technologies modernes. Enfin presque. Pas facile d’allumer un feu quand la mousse est humide. « I’m hungry ! » s’énerve Tom devant son plat de champignons crus, tout en rêvant d’hippocampes et de fée électricité. Déjà le film de Matt Ross abordait cette divergence d’aspiration entre le choix du père et le vœu des enfants. Mais il s’agit moins chez Debra Granik d’une question de philosophie de vie que de la résultante d’un trauma. Will est un ancien soldat, il est incarné par l’impressionnant Ben Foster qui, certains s’en souviennent peut-être, a été le « Messenger » de la mort, il a vu « du Sang et des Larmes ». Dans son repli sylvestre au milieu des fougères, il se sait à l’abri des regards, en sécurité, porté disparu. Restent les vols d’hélicoptères qui tourmentent ses nuits à la belle étoile.

« J’ai été très impressionné par « Stop-loss », le deuxième film de Kimberley Pierce, qui parle de soldats sans cesse redéployés en Afghanistan et en Irak. Ainsi qu’un magnifique documentaire réalisé par une femme, « Where Soldiers Come From » de Heather Courtney, un film sur des moments extrêmement délicats dans la vie de quatre soldats du Michigan. Deux films qui montrent des hommes qui ont été des guerriers et qui reviennent fatigués. » Aux Cahiers du Cinéma, Debra Granik explique bien que ce qui l’attire, ce sont les histoires de ces personnes qui vivent avec une blessure sur la conscience, ces êtres qu’elle ne comprend pas. Will et Tom sont de ceux qui ont dit non, qui tournent le dos à la fatalité, « qui rejettent soudain leur vie ordinaire et en recherchent une autre ailleurs » (ajoute-t-elle dans Positif). Elle porte sur eux un regard quasi-documentaire, fait le lien avec d’autres communautés, propose d’autres repères en comparaison.

Sur un tempo Folk, inspiré du néo-réalisme, Debra Granik observe la vie des gens de peu, « je suis très attirée par ceux de la marge » comme dit-elle encore. Sans jugement moral, elle parle du peuple des mobil-homes, elle montre la réalité des trafics de pilules parmi les vétérans sans-abris et sans-le-sou. Si parfois il en rappelle la forme, le cinéma de Granik n’est pas celui de Ken Loach, il n’accable pas les travailleurs sociaux qui sont de bonne volonté, proposent des solutions de « réacclimatation » pour ces brebis égarées. Ils interrogent, observent les bêtes curieuses, testent leurs facultés mentales, éprouvent leur profil psychologique comme l’aurait fait le Docteur Itard avec « l’Enfant Sauvage ». Dans le foyer où se retrouve Tom, deux jeunes filles fabriquent un dreamboard, un collage en guise de boussole, censé leur rappeler chaque matin le chemin qui mène vers la « normalité ». On y voit des maisons, des animaux domestiques, de l’amour, l’illusion du bonheur construite sur la Bible de l’American Way of Life. A l’église, où Tom et Will sont invités à se rendre pour faciliter leur « adaptation », la réalisatrice filme une chorégraphie kitsch avec rubans et drapeaux, un curieux ballet un peu triste qu’elle rompt en plein élan. Cette sécheresse dans le montage en indique l’impasse, la vaine agitation, une bondieuserie à fuir. Mais existe-t-il d’autres voies ?

Après une fuite dans le froid, plus au Nord, elle reprend vie, ses traits s’éclaircissent, le sourire renaît. On se souvient qu’il demeurait absent du visage de Jennifer Lawrence tout au long de « Winter’s Bone », dissout dans les bidonvilles des Monts Ozarks. Il réapparaît sur celui de Thomasin Harcourt McKenzie, une jeune actrice prometteuse qui s’était perdue dans le tumulte de « la Bataille des cinq armées », et dont Debra Granik est tombée sous le charme (elle lui a même permis de garder son prénom, la jeune fille s’appelle Caroline dans le roman de Peter Rock inspiré d’un fait divers authentique). Se dissoudre « into the wild » ou bien rester sur la route, tel est le choix cornélien que doit faire l’orpheline à qui le monde semble tendre les bras. Le scénario fait le pari d’une rencontre de hasard, à la faveur d’un péril. Elle permettra à Tom de renouer avec l’esprit de la ruche.

Il ne faudra qu’un signe, une rencontre (Dale Dickey, revenue du « Winter’s Bone »), pour que s’éclaire une autre voie. Il suffira encore de quelques pas en arrière, résolus mais respectueux, juste ce qu’il faut pour couper le cordon, pour ne pas blesser, ne pas laisser de traces. Le film, au contraire, en laisse une, magnifique et poignante, longtemps après la projection.

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26 réflexions sur “Leave no Trace

  1. Comme toujours, quelle belle critique. Ce fut un vrai coup de cœur pour moi aussi. Je trouve que dénoncer la société de consommation et ses dérives de cette manière est étonnant et perspicace…
    D’ailleurs, la jeune actrice brille aussi dans Jojo Rabbit, dans un style aux antipodes 😉

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  2. Ah, ça ne m’étonne pas de voir ton avis sur ce film qui a été beaucoup cité dans tes commentaires sur « Light of my Life » 😉 Des années que je veux le voir, je n’en ai toujours pas eu l’occasion et je regrette tellement quand je vois tes mots aussi sublimes…Dans le fond, ça me fait beaucoup penser à « Captain Fantastic » !

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    • Bien sûr, on pense au film de Matt Ross, mais qui lui avait sans doute un parti-pris plus philosophico-politique puisqu’il évoquait une éducation qu’il avait lui-même vécue dans une communauté.
      Ici, tout s’apparente à une fuite, celle de Will, liée à ses traumatismes de guerre qu’il associe au mode de vie « civilisé ».
      Chez Debra Granik, on presque davantage chez Truffaut (comme je l’évoquais dans le texte), avec une sensibilité sans doute moins analytique mais une forme de curiosité sans jugement.
      Il n’est jamais trop tard pour voir un bon film. 😉

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  3. Pour qui saura se fondre dans Leave no trave comme ses deux protagonistes principaux se fondent dans la nature en gardera un entêtant souvenir. Du dépouillement de la réalisation et des dialogues surgit un film simple et particulièrement attachant. J’abonde dans le parallèle fait entre Debra Granik et Kelly Reichardt. Certes sur des thématiques différentes, on tient là les deux cinéastes les plus passionnantes du cinéma indépendant US.
    En 2018, Leave no trace a fort logiquement finit dans mon top 10 annuel.
    A noter que les paroles de la chanson accompagnant le générique de fin prolonge magnifiquement le film.

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    • « Se fondre dans Leave no trace », on ne peut que le souhaiter à ceux qui n’ont pas encore vu le film en effet.
      Une réalisation d’une grande intelligence de la part de Debra Granik qui va au-delà du constat social ou politique, mais qui questionne véritablement la relation à l’autre, qui s’appuie sur le lien parental pour dérouler une histoire qui s’avère être réellement poignante, bien plus à mes yeux que ne l’est celle racontée par le dernier film de Casey Affleck.
      Je l’aurais mis c’est sûr dans mon top 10 si je l’avais vu en 2018. 😉

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  4. Je n’avais pas été insensible aux charmes rugueux de « Winter’s Bone » (à l’instar des « Brasiers de la colère », c’est un très beau film sur l’Amérique des « oubliés »). Je vais donc me laisser tenter par cette balade dans les bois. A condition, toutefois, que les sentiers empruntés ne soient pas ceux de l’assommant « Light of my life »…

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    • Tu me l’avais bien vendu et je n’ai pas été déçu. C’est un film magnifique, extrêment émouvant sans être tire-larmes, qui sait toujours se placer à la bonne distance des personnages. Debra Granik est une réalisatrice de grand talent.

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  5. J’avais a-do-ré ! Beaucoup d’émotion, rien de nunuche !
    Thomasin Harcourt McKenzie est excellente et Ben Foster superbe.

    Je le reverrai volontiers dans quelques années… c’est du cinéma américain comme je l’aime, sans esbroufe, intelligent et sensible. Ravi de lire que tu as eu le même ressenti (et que tu l’as si joliment exprimé).

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    • Merci pour ce retour Martin,
      C’est vraiment un très beau film, comme tu dis, qui ne cède jamais à la sensiblerie.
      La jeune actrice est formidable, et Foster trouve ici peut être son plus beau rôle, à la fois loin et pourtant si proche des brutes qu’il a l’habitude de jouer (je repense à son rôle dans « Comancheria »).
      A revoir avec grand plaisir en effet.

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  6. Eh bien voilà, sans hésitation aucune, ce sera celui-là.
    NOTÉ. Un tout grand merci à toi pour ces excellents billets. Je te souhaite une très très belle journée de vendredi et un excellent week-end pendant que j’y suis.
    A très bientôt
    PS: je crois qu’il m’en reste encore 2 ou 3 à lire. J’avais un fichu retard.

    Aimé par 1 personne

    • Ce n’est pas grave si tu ne lis pas tout. Je t’avoue avoir de mon côté beaucoup de mal à suivre le rythme des publications sur mes blogs préférés.
      Celui-ci est un de mes grands coups de cœur de cet été (même si le film est sorti l’été d’avant). Une grande réussite.

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