Da 5 Bloods

De l’or pour les braves

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« Le vrai pouvoir de Chadwick Boseman était supérieur à tout ce que nous avons vu à l’écran. De Black Panther à Jackie Robinson, il a inspiré plusieurs générations et leur a montré qu’on pouvait être tout ce que l’on désire – même des super-héros. »

Joe Biden

Il est parti sans prévenir, brutalement. Il s’est retiré, sans bruit, tel une « panthère noire » rejoignant l’ombre de la brousse, à tout jamais, laissant la place à la légende. Il avait incarné les plus grands : Jackie Robinson, James Brown, le juge Marshall, avant de devenir, aux yeux du plus grand nombre, le puissant roi du Wakanda, champion d’une Afrique triomphante dans l’univers de la Marvel. Chadwick Boseman est déjà mort dans « Da 5 bloods », un soldat tombé pour le drapeau, un des innombrables martyrs du Vietnam dont le fantôme habite les meilleurs moments de ce film que Spike Lee a réservé aux abonnés de Netflix.

Quatre camarades s’en retournent chez Charlie pour délivrer le corps de leur frère d’arme tombé au champ d’honneur. Une dépouille de valeur s’il en est, d’autant qu’elle avoisine un énorme pactole en lingots sur lequel ils avaient ensemble mis la main à l’époque. « Stormin’ » Norman Holloway est presque de toutes les conversations, sorte de boussole morale pour ceux qui restent, un guide spirituel dont la fatalité a interrompu la mission. Il faut dire que l’armée n’a pas été tendre avec lui comme avec ses camarades à la peau noire du 1er bataillon d’Infanterie. Oliver Stone (un temps pressenti pour tourner ce film) en disait déjà long sur ces troupes de second rang dans « Platoon », chair à canon issue des quartiers pauvres qui espérait un peu plus de reconnaissance. Pour nombre d’entre eux, ce fut le body bag à l’arrivée, les plus « chanceux » obtenant le droit de rentrer et de se bourrer de cachets pour calmer le stress post-traumatique, sans parler de l’accueil hostile inspiré par le fiasco militaire et les atrocités diffusées à la télé.

Cette réalité d’une terre encore traumatisée par des années de guerre explose à la face des personnages quasiment dès leur arrivée à Saigon. Il y a d’abord cette scène où un enfant estropié (victime des multiples mines qui piègent encore les collines) vient quémander de l’argent, ou celle, un peu plus tard, qui met en scène un marchand de poulet insistant pour fourguer sa volaille à un des vétérans pas très à l’aise avec ses souvenirs. Les embuscades, les assauts menés sous les tirs du Viêt-Cong reviennent en flash-backs dans « Da 5 bloods », séquences tournées avec le grain d’époque, des couleurs passées et un format carré qui s’inscrit dans l’imaginaire glorieux des films hollywoodiens, sur une bande-son épique conduite par Terence Blanchard, fidèle du réalisateur depuis qu’il a contracté la « Jungle Fever ».

L’aventure picaresque convoque ainsi nombre d’images, de citations, de personnages sortis du grand livre de l’Histoire américaine, une suite d’archives édifiantes qui servent de ponctuations dans le montage, enrichissant le propos de Lee sur la condition des Afro-américains dans l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui (et les évènements tragiques du moment semblent vouloir lui répondre comme en écho). De l’objection de conscience de Mohamed Ali à un vibrant discours du docteur King qui aura le dernier mot du film, se succèdent les plus grandes figures du mouvement de lutte pour les Droits Civique. La BO à l’avenant, donne la part belle au grand prophète de la non-violence, Marvin Gaye. « La guerre c’est l’enfer, quand finira-t-elle ? Quand les gens parviendront-ils à se retrouver ? » Sur la piste qui les ramène au bout de l’enfer, tous reprennent en chœur les paroles de « What’s happening brother ? ». Otis, Eddie, Melvin, Paul et son fils David, les cinq hommes cèderont-ils à la sirène des Temptations (ils en partagent les prénoms) comme ils s’adonnent à la musique soul ? S’ils font montre d’une réelle complicité à leur arrivée à l’hôtel, celle-ci ne manquera pas de se déliter à mesure que l’on sentira vibrer le tas d’or resté prisonnier de la jungle.

La manière dont Spike Lee s’y prend pour précipiter le sort des cinq amis est néanmoins curieuse. Associé au scénariste de « Blackkklansman», il se refuse à dramatiser à outrance la situation, préférant miser sur le comique de certaines situations (lorsque Melvin découvre qu’il avait oublié un autre « trésor » au Vietnam), apportant évidemment une couleur politique, celle qui tourne dérision celui de ses vadrouilleurs qui s’est laissé berner par le refrain du « Make America Great Again ». Les échanges entre les personnages tiennent alors du registre de la comédie, mais cela tourne à la mauvaise blague lorsque s’invite dans l’affaire un escroc français en costume blanc campé par Jean Reno. Spike Lee lance même les Walkyries à la poursuite des cinq gaillards, mais son « Apocalypse Now » s’avère bien pâle, et nettement moins envoûtante que celle de Coppola. Le film finit par s’égarer sur un champ de mines, un piège deviné à l’avance mais qui va peu à peu conduire le scénario dans une impasse tragique et grotesque. Et ce n’est pas l’équipe de démineurs menée par Mélanie Thierry (qui s’est sans doute trompée de « Terrible Jungle ») qui lui sauvera la mise, bien au contraire.

« Da 5 Bloods » est surtout un film bien trop long pour ce qu’il a à raconter, certaines scènes s’étirant paresseusement (la découverte du magot, longs bavardages entre père et fils, des scènes de fusillades qui frisent le bis), entamant sérieusement la crédibilité du propos de fond. Le noble et digne Chadwick Boseman semble observer toutes ces péripéties depuis son au-delà, à bonne distance, armé d’une sage prudence. Son passage éphémère devant la caméra de Spike Lee aura quoiqu’il en soit suscité son admiration : « Il est très bon Chadwick. J’ai été heureux de l’avoir dans le film. » déclarait-il au magazine Première, sans imaginer pour autant qu’il s’agirait de la dernière fois.

31 réflexions sur “Da 5 Bloods

  1. ah oui il est très bon Chadwick. J’ai vu tous ses films sauf celui-ci réservé aux netflixiens.
    Comme je le dis parfois, même les films médiocres il les tirait vers le haut.
    J’étais estomaquée d’apprendre sa mort, loin de me douter qu’il était tellement malade depuis 4 ans. Je l’aurais bien vu dans le palindrome…

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  2. Salut, c’est amusant que tu fasses une critique de ce film, j’allais justement en parler, faire une comparaison entre le rôle de Boseman et sa mort récente qui nous a tous surpris. Quoi qu’il en soit ta critique est excellente, même si je serais moins dur avec ce film, que tu ne l’es. En faite mon plus grand reproche ce serait la prestation de Jean Reno que je trouve risible au possible et le manque de budget que l’on sens clairement, rendant les flashbacks au Vietnam d’un ennui abyssal. Mais à part ça le scénario tiens la route, les acteurs sont très bons et c’est une très bonne idée que d’évoquer ces soldats noirs morts au Vietnam. Généralement c’est les blancs que l’on met à l’honneur, après venant de Spike Lee, cela n’a rien de surprenant. Sur ce bonne continuation.

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    • Merci beaucoup.
      C’est la mort de Boseman qui a un peu précipité le visionnage du film (je n’avais cessé jusqu’ici de le remettre à plus tard).
      J’ai quand même bien senti les deux heures trente je t’avoue. Et puis tu as raison, avec Jean Reno on bascule dans la parodie (limite « Tonnerre sous les Tropiques »), sauf que ça ne colle pas avec les inserts d’exécutions au Vietnam, les apparitions de Ghandi, Malcolm X, King et tous les héros noirs de l’Histoire. On dirait que Lee ne sait pas sur quel ton chanter. C’est parfois réellement drôle, comme lorsque Melvin fait une « découverte » chez son ex-amie.
      Le cheap des flash-backs serait sympa si le côté bis avait été assumé de bout en bout. Là aussi ça coince.
      Par contre tu as raison de souligner la prestation des acteurs, plutôt des seconds couteaux en lieu et place des vedettes habituelles. Du coup Boseman fait figure de vrai chef à leur côté. Autre bon point : Lee n’a pas recours au maquillage numérique pour les rajeunir dans les flash-back comme l’avait fait Scorsese dans Irishman.

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  3. Vu il y a quelques temps. 😦
    Un Spike Lee avec Reno et Mélanie Laurent, j’avais comme un doute au départ …. Pour le peu que ça raconte mal Chuck Norris aurait aussi bien fait l’affaire.

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    • Pas possible c’est un Blanc, un de ces héros de pacotille dont se moquent les quatre vétérans au début. Le problème, c’est que juste après, on les voit prendre d’assaut une colline avec un hélico sur fond de musique triomphale, et on se demande si c’est un hommage à Chuck. Pas très clair l’ami Spike.

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    • Le film vibre d’une autre lumière avec la disparition de Boseman. L’acteur joue le leader porté disparu, déjà dans l’au-delà d’une guerre qui n’était pas la sienne. C’est ce qui sonne le mieux dans ce film de Spike Lee plutôt erratique.

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  4. Pingback: [Rétrospective 2020/6] Le tableau étoilé des films de Juin par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

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