Des hommes et des dieux

Magnificat

« Je crois que donner, c’est mon occupation préférée. Donner tout ce qu’on peut, donner le meilleur, donner… »

Michael Lonsdale, Il n’est jamais trop tard pour le grand amour : petit traité d’espérance, 2016.

Il avait joué pour Mocky, pour Truffaut, pour Losey. Il était monté au ciel pour défier James Bond, redescendu sur Terre pour y chanter Duras le temps d’une « India Song ». Il connaissait « le Nom de la Rose », et plus que tout autre, il était intéressé par « la Question Humaine ». Avec son physique de moine, de sa petite voix frêle, il susurrait des prières, allant jusqu’à trouver que Louis de Funès « dodelinait de la tête ». Il était un homme de foi, et pas que pour son métier où beaucoup le considéraient avec admiration. Il était l’ami « des hommes et des dieux » ; il n’est pas de plus beau titre qu’aurait pu lui offrir Xavier Beauvois. Michael Lonsdale est parti sans robe de bure et sans soutane, dans la plus grande discrétion, en toute humilité, emportant avec lui la modestie qui le caractérisait.

En obtenant le Grand Prix du Jury (pour ne pas dire vice-Palme d’Or) au festival de Cannes 2010, Xavier Beauvois franchissait un pallier dans sa carrière. « Des hommes et des dieux » fut pour lui le seuil de la consécration, comme une épiphanie. S’il s’intéresse au sort funeste des moines de Tibhirine durant la guerre civile algérienne, ce n’est pas tant pour pointer du doigt le sacrilège commis, encore moins pour acclamer le martyre de ces trappistes offrant leur corps aux outrages, mais plus simplement pour s’interroger sur l’homme au seuil d’une tragédie annoncée. Tout comme Gus Van Sant et son vertigineux « Elephant » (lauréat en son temps de la suprême récompense cannoise), il entend saisir, juste le temps d’un film, les instants en suspens qui précèdent l’apocalypse, l’ultime assaut du doute.

Deux différences majeures les distinguent pourtant : le style et le cheminement vers la mort. A l’enchevêtrement magnifique des longs plans-séquences coulés de l’Américain, Beauvois préfère la rigueur exigeante du plan-fixe, synonyme de quiétude, de prière intérieure (bien vite troublée cependant). A la structure en boucle ressassant ces derniers moments de paix dans l’enceinte de l’établissement, répond ici le fil chronologique non moins angoissant vers le drame. En jalonnant sur son passage les indices de plus en plus prégnants de la violence ambiante, il contribue d’abord à retrancher ses personnages dans leur clôture ainsi qu’à les confronter à leur vœu monastique : face à la menace, faut-il partir ou demeurer ? La longue route qui conduit les frères de leur retraite au marché du village où ils vendent le produit de leur travail semble s’assécher, se vider de son humanité : au convoi de femmes cheminant sur le bord, s’arrêtant pour aider les moines en panne, succèdent camions militaires et cadavres mutilés et exhibés.

Comme les Mudjahidins du GIA, Beauvois fait à l’adresse du public un exemple : il convoque soudainement la violence sourde sur le chantier des Croates, cruelle et forcément injuste. La sérénité bucolique (le labeur quotidien des moines, le rythme réglé des messes de l’aube à l’aube), l’harmonie entre les peuples (le dispensaire tenu à bout de bras par le débonnaire frère Luc, génial Michael Lonsdale, ne désemplit pas) est bien vite envahie de frictions (l’irruption brutale et soudaine des rebelles le soir de Noël) et de tension (l’attitude menaçante de l’armée officielle). Cette Terre des hommes devient petit à petit ce « grand terrain de nulle part » chanté par Manset, qui se replie jusqu’au pied des vieux murs du monastère dans lequel Xavier Beauvois finit par enfermer sa caméra.

L’église devient alors l’ultime sanctuaire, le point de rencontre définitif entre la conscience et la foi. Si le sujet du film peut surprendre au regard de la filmographie de son auteur, certains titres auraient pourtant dû nous montrer la voie. Du premier rappel fondamental « n’oublie pas que tu vas mourir » à la parole d’évangile « selon Matthieu », les signes annonciateurs ne trompent pas sur ce parcours filmique qui, l’air de rien, se soucie du salut de l’âme. Toutefois, de religion il n’est que secondairement question dans ce qui apparaît davantage comme un récit définitivement plus ancré sur la Terre qu’au Ciel.

Rongé par le doute, frère Christian (Lambert Wilson plus que convaincant) à qui il revient la lourde charge de présider la communauté, ne recevra des cieux aucune réponse à ses suppliques, trop gris, trop bas, mais assurément de la Terre nourricière. En cet arbre au tronc pluriséculaire qu’il effleure de la main, il trouve une résonance limpide de la parole prononcée peu de temps auparavant par une femme du village : « vous êtes l’arbre et nous sommes les oiseaux qui se posent sur ses branches. » Leur martyre prend alors un tour différent. « Vous mourrez comme des hommes » lit-on dans cet extrait de la Bible cité en préambule, présage de la stricte condition humaine réservée même au prélat. Ce à quoi le sage frère Luc répond fièrement : « je n’ai pas peur de la mort, je suis un homme libre. »

C’est la réponse orgueilleuse de l’homme pieu face la corruption ambiante, à l’arrogance de son bourreau. Car en s’écartant de l’isolement confortable de leur prière, ces bénédictins de l’Atlas, qu’ils le veuillent ou non, investissent le champ politique, prennent position et deviennent vulnérables, remettant en cause cet idéal de fraternité chéri. C’est l’asile offert à un insurgé, et c’est aussi la conséquence de la colonisation renvoyée en pleine face aux religieux qui font office de reliques amères d’un trop proche passé. Les moines de Tibhirine, arc-boutés sur leur dogmatisme religieux et leur conviction chrétienne, refusent de se laisser dicter une conduite. C’est la fière arrogance occidentale qui ressurgit et irrite.

La voix du muezzin dans le lointain, écho symbolique d’une entente œcuménique, se teinte à la fin de consonances intrusives, message adressé sans ménagement aux indésirables. La vierge dans le jardin, les bras ouverts et accueillants, recouverte de neige, semble alors désemparée et impuissante. L’icône sent venir la fin, comme ces visages que le metteur en scène capture en médaillons individuels, à l’occasion d’un dernier repas partagé sur l’air du « lac des cygnes » de Tchaïkovski comme ultime oraison. Le surgissement de la musique brise la loi du silence et sonne le glas de leur existence. En Algérie, en cette fin de siècle, les statues meurent aussi.

34 réflexions sur “Des hommes et des dieux

  1. Superbe critique d’un film que je n’ai hélas pas encore vu, mais que j’avais néanmoins beaucoup entendu parler lors de sa sortis. Grâce a toi, j’ai très envie de me plonger dans cette aventure humaine, ce drame épouvantable que Beauvois a eu le courage de mettre en lumière. Bonne Continuation, que Micheal Lonsdale repose en paix.

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    • Ce qu’a fait Beauvois avec ce film est un véritable prodige : devant l’inéluctabilité d’un massacre, faire en sorte de mettre des hommes face à leur foi, faire émerger leurs doute afin de comprendre finalement ce qui les maintient sur place. « Partir, c’est mourir » dit encore Michael Lonsdale dans ce film où il est magistral en frère Luc. Comme il avait raison.
      Merci, très belle journée.

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  2. Un film que je regarde très régulièrement pour son atmosphère, ses acteurs aux voix si chaudes et si calmes. Malgré un sujet lourd et grave, Des Hommes et des Dieux me touche et m’est essentiel alors que je n’ai aucun atome crochu avec la religion si ce n’est historique. Va comprendre…

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    • Je ne suis ni croyant, ni pratiquant, mais j’aime les films qui évoquent la foi. Celle-ci me fascine, j’envie presque ces hommes d’avoir su trouver un cap spirituel, d’être mus par une telle conviction.
      Je crois que le film (comme d’autres qui touchent à la religion) aborde l’homme sur un versant philosophique, ce qui donne à son discours une tonalité universelle.

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  3. Michael Lonsdale est magnifique dans ce rôle, ses regards expriment sa foi, son humanité… En même temps, il n’en fait pas trop – c’est la perfection.
    Je suis un peu plus réservée sur le film, dont le message est clairement un éloge du sacrifice et de la mort – mais bon, c’est assez christique, si on veut.

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    • Je ne sais pas s’il s’agit vraiment d’un éloge. Le film ne cherche pas à juger mais plutôt à expliquer (en tout cas à apporter sa lumière) pourquoi ces hommes sont restés, au mépris du danger. La plupart ont été assassinés, c’est un fait que Beauvois ne souhaite nullement remettre en question. Mais il s’interroge aussi sur le sens de leur sacrifice. « Des martyres, pour quoi ? » la question est posée par Christophe, le prêtre joué par Olivier Rabourdin. D’autres sont aussi pris par le doute. Seul Christian semble chevillé au monastère, non sans souffrir lui-aussi, intérieurement, étreint pas la peur. La grande force du film est justement de ne pas être univoque, et de s’en remettre à leur foi pour trouver des réponses. C’est une voix comme une autre, mais qui s’oppose à celle des terroristes, néanmoins dissociée des pratiquants de l’Islam qui habitent le village voisin.
      Michael Lonsdale est magnifique en effet, laissant échapper de sa petite voix ses humeurs (on l’entend râler quand les soldats débarquent au dispensaire, bougonner de mécontentement quand les rebelles prennent des médicaments, …) Sans doute le personnage le plus attachant de la communauté

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    • Bonjour Catherine,
      C’est tout à fait cela.
      Et Michael Lonsdale y est prodigieux. J’écoutais tout à l’heure l’hommage de Xavier Beauvois sur France Culture qui revenait sur le tournage : il évoque cette scène qui sert à illustrer mon article, scène totalement improvisée à l’extérieur du dispensaire lors de laquelle le frère Luc explique ce qu’est l’amour à cette jeune fille, scène que Beauvois jugeait inutile dans son scénario, devenue un des plus beau moment du film par la grâce et le génie d’un acteur qui donne ses mots au réalisateur.

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  4. Je le revois, je l’entends prononcer ces mots avec son oeil coquin et son sourire en coin :
    laissez passer l’homme libre.
    J’ai réentendu l’émission d’Augustin Trapenard qui l’avait reçu il y a 4 ans. Passionnant et doux.

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    • « laissez passer l’homme libre », ces mots qui suivent immédiatement « je ne crains pas la mort », lâchés comme ça, sans doute dans le mouvement, et que Beauvois garde au montage. Chaque acteur ici déborde d’humanité, de sincérité (je pense à Jacques Herlin qui jouait le vieil Amédée, un moine plus vrai que nature et qui dit tout de ses yeux larmoyants), mais c’est sûr que Lonsdale apporte quelque chose en plus.
      Sa disparition est une grande tristesse et en même temps, comme le disait Lambert Wilson dernièrement,  » je pense que d’une certaine façon, il devait attendre ses retrouvailles ou sa rencontre avec Dieu ».

      Et le voilà suivi de peu par l’immense Juliette Greco. Décidément. 😕

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  5. J’ai été absolument bouleversé, traumatisé par ce film. Pour moi qui ne suit ni croyant, ni pratiquant, c’est probablement l’un des films (avec quelques Bergman ou Dreyer) où on peut approcher le sentiment de la foi au plus près. Ce film est probablement dans le top 3 des meilleurs films de la décennie 2010 pour moi.

    Merci de citer (outre la scène bouleversante où le prêtre explique l’amour à la petite fille) la réplique la plus merveilleuse du film « je n’ai pas peur de la mort, je suis un homme libre » (réplique qui résonne encore à mes oreilles même si je n’ai vu le film qu’une fois.. à sa sortie il y a dix ans). Cette devise, c’est celle d’Antigone, de Jeanne d’Arc, de tous les martyrs chrétiens de même que de tous les résistants communistes torturés par la GESTAPO. La voix douce de Michael Lonsdale lui donne d’autant plus de force que c’en est une évidence.

    En gros merci pour ce post Princecranoir, Lonsdale qui est pour moi un « génie aux petits rôles », méritait bien cela. Paix à son âme, c’est peu dire qu’il va nous manquer.

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    • Je t’en prie, il me semblait essentiel de saluer la mémoire du regretté Michael Lonsdale à travers ce film qui lui ressemblait tant. « un génie aux petits rôles », j’aime beaucoup l’expression.
      Ils sont nombreux les cinéastes qui ont tenté d’approcher le mystère de la foi, qu’ils soient eux-mêmes croyants, pratiquants ou pas. Je ne crois pas d’ailleurs que Beauvois soit particulièrement croyant, ce qui l’empêche pas de sublimer son sujet dans un film qui tutoie les plus grands : tu cites en effet Dreyer et Bergman, mais je pense aussi à Rossellini évidemment, à Scorsese (j’ai été ici un des rares à vanter les mérites de son « Silence », un film très proche dans sa trame de « des hommes et des dieux », moins dans la forme), à John Ford, à Tarkovski et bien sûr à Terrence Malick, « une vie cachée » son dernier et sublime film étant une ode à la résistance par la foi.

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  6. Il fallait bien que tu le fasses cet article. Et puis y faudra que je lise tous ceux que j’ai en retard, non d’une soutane! Question de temps. Mais c’est dans mes projets – non progressistes 😉

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  7. Ton hommage est sublime ! Michael Lonsdale était un homme admirable. J’ai été très touché en apprenant qu’il n’a aimé qu’une femme dans sa vie.. Il était chrétien, croyant et le film des hommes et des dieux est un des plus beaux films que j’ai vu au cinéma. C’est un film que je mets dans mon top 5 de mes films préférés ! 😊

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    • Merci.
      Il est longtemps resté cantonné à dans l’ombre des têtes d’affiche avant de se révéler avec celui du père Luc, ce qui lui valut une pluie de récompenses et d’éloges. Je pense qu’il était heureux que ce soit pour ce rôle précisément, lui qui était, comme tu l’as dit, si pieux.

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    • C’est très gentil. Acteur inspirant, et film qui ne l’est pas moins. Un grand comédien qui s’en va, c’est certain.
      Le film a été rediffusé à l’occasion d’un hommage à Lonsdale sur Arte. Peut-être est-il toujours disponible sur le replay.

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