ANTOINETTE dans les Cévennes

Seule two

« Qui voit les Cévennes, voit sa peine. »

Proverbe cévenol

En 1878, Robert Louis Stevenson, entreprit de traverser les Cévennes sous l’escorte de l’ânesse Modestine, histoire d’oublier un temps un vilain chagrin d’amour. Nombreux seront ensuite les aficionados de l’écrivain à chercher des îles aux trésors entre le Monastier et Sain-Jean-du-Gard, en mettant à leur tour leurs pas dans les siens, par admiration, par curiosité ou tout simplement par défi, qu’ils fussent eux-mêmes flanqués d’une mule ou bien porteur de sac à dos. Plus d’un siècle plus tard, c’est enfin Caroline Vignal, scénariste et réalisatrice, qui se décide à suivre livre en poche le même chemin, pour y trouver l’inspiration d’une comédie montagnarde qu’elle intitule « Antoinette dans les Cévennes ».

Antoinette Lapouge est une maîtresse, pas que d’école. C’est en effet une enseignante un peu fofolle qui a une vie sentimentale plutôt bancale, une série d’histoires d’amour en forme de chemin de croix qui semble peser très lourd sur sa santé mentale. La séquence liminaire suffit à bien cerner le personnage dont la détresse affective se donne en spectacle lors de la kermesse de fin d’année scolaire. « Quand je suis loin de lui, je n’ai plus vraiment toute ma tête » reprend-elle en chœur avec ses élèves face aux parents quelque peu interdits, s’adressant à l’un d’entre eux particulièrement. La maîtresse d’Alice a donc repris du service en s’amourachant de son joli papa à qui elle prodigue quelques cours particuliers dans la chambre à coucher. Mais telle l’espiègle complice du roman de Carroll Lewis, la petite fille va détourner le récit vaudevillesque vers les chemins de traverse, s’enfuir sur les sentiers cévenols, dans une poursuite à cœur perdu.

« Ce qui m’intéressait beaucoup (…) c’était d’explorer ce truc un peu pathétique chez elle – chez nous, j’ai envie de dire, nous, les amoureuses, celles qui préfèreront toujours le mec qui ne veut pas d’elle à celui qui a toutes les qualités du monde. » explique Caroline Vignal. Plus qu’une exploration, c’est une déploration qui nous mène sur les chemins de grande randonnée, vers des attablées de marcheurs lors desquelles la trop rare Marie Rivière, qui a repris le bâton de pèlerin, vient éclairer de sa douce parole les propos qu’Antoinette confie à la cène. Cette dernière trouve en Laure Calamy une admirable interprète, repérée dans « Ava » mais aussi et surtout dans la série « Dix pour cent ». De Noémie, la secrétaire qui couche avec son boss, à Antoinette la maîtresse amoureuse, il n’y a pas l’épaisseur d’un chapeau de paille, tant elles partagent toutes deux cette même tendre maladresse, cette jovialité d’apparat qui masque une solitude terrible et douloureuse. Son égarement sentimental conduit naturellement vers une déroute risible, mais aussi vers une résilience que la présence d’un compagnon de route nommé Patrick rendra possible. Au début de son périple, Stevenson considérait son ânesse comme « un bois de lit automatique sur quatre pieds ». Mais peu à peu, la têtue Modestine sera sa confidente privilégiée, au point de créer en fin de parcours un attachement particulier. « Il y a quelque chose entre vous, quelque chose de fort » dit la rebouteuse qui galope à la rescousse d’une Antoinette estropiée.

D’abord rétif, comme toute bourrique qui se respecte (le bâté animal n’étant pas si bêta sait bien que dans la fable « notre ennemi c’est le maître », même s’il préfère le braire plutôt que de le dire en « bon françois »), l’écoutant aux longues oreilles se laissera apprivoiser par le récit des déboires amoureux narrés par sa déraisonnable maîtresse. La réalisatrice filme ses hochements désapprobateurs et ses réponses stoïques, s’amuse de ses coups de gueule à s’en casser la voix, de ses mouvements d’humeur soudains. Elle fait de lui le soignant expert de tous les entêtements du cœur. Tout comme la magnétiseuse absorbe par les mains le mal qui fait souffrir sa cheville, l’âne éponge les souffrances morales d’Antoinette, éclaircissant alors son regard sur l’élu de son cœur. Il devient son psy de fortune, son confident buté, jusqu’à devenir son âne sœur. Patrick sera son réconfort, mais aussi son souffre-douleur, celui qui la mettra sens dessus dessous histoire de lui remettre les idées en place. Il sera tête de mule mais aussi fidèle monture pour la femme au poncho, celle qui soupirait à l’oreille des baudets.

Moitié Sancho Panza, moitié Bécassine, Antoinette devient la star du GR 70, sa réputation la précédant à chaque étape, ajoutant de nouveaux épisodes au récit de voyage entamé par Stevenson. Le temps d’un bivouac imprévu, à la faveur d’une nuit passée dans la pineraie, les esprits de la nature et les jeux du destin conjuguent leurs forces pour la remettre sur le droit chemin. L’idée est bien trouvée, mais la suite hélas lambine un peu. Les situations cocasses un peu forcées donnent à cette « grande vadrouille » un côté sympathique qui finit par se perdre dans l’absurdité de ses états d’âmes. Passée l’indispensable explication conjugale (aussi rude qu’est l’ascension du mont Lozère), Antoinette repart dans ses travers, rebrousse chemin comme si elle ne pouvait finalement s’écarter de ses sempiternels schémas amoureux. Encore marquée par l’expérience de cette ânerie pédestre, Caroline Vignal ne semble pas vouloir se résoudre à la conclure vraiment. Au point final, elle préfèrera la boucle et s’éloigne vers une aube qu’elle pique à Howard Hawks (« just my rifle, my pony and me » chantait Dean Martin dans « Rio Bravo »).

Certes, il y a du western assurément dans ces paysages de Camisards, mais pas sûr qu’elle sorte gagnante en repartant à l’aventure. Souhaitons qu’il n’en soit pas de même pour Laure Calamy qui trouve dans ce film matière à s’épanouir. « Je n’ai pas faim de premiers rôles pour avoir plus de place devant la caméra mais parce qu’ils permettent de se déployer » dit-elle. Sa modestie l’honore, et souhaitons à « Antoinette dans les Cévennes » d’être pour elle ce que furent « les Randonneurs » pour Karin Viard, un véritable tremplin de carrière.

35 réflexions sur “ANTOINETTE dans les Cévennes

  1. qui habite les cévennes ( mes soeurs et fréres y vivent ) est quelqu’un d’heureux
    À l’homme de soixante ans, il faut donner aussi vite le vin que le pain.
    Proverbe cévenol ; Les dictons agricoles des Cévennes (1886)
    aucun rapport avec ton article 😊

    Aimé par 2 personnes

    • Bonsoir Dasola,
      Caroline Vignal est tout à son âne et sa maîtresse, peu sur les paysages c’est vrai. Ils tapissent néanmoins l’arrière plan dans une belle lumière, filmés en scope comme dans un western. Mais à l’instar de Rio Bravo, ce serait surtout un western d’intérieurs où l’on visite des gîtes et des salles de classe.
      Merci de votre passage.

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  2. Pingback: [Rétrospective 2020/9] Le tableau étoilé des films de Septembre par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

  3. « Antoinette dans les Cévennes », de Caroline Vignal…
    Evidemment, on pouvait craindre le pire dans le genre comédie franchouillarde. Eh bien, ce n’est pas tout à fait le cas… « Antoinette dans les Cévennes » est une gentille comédie, qui se laisse regarder, parce qu’elle a de nombreux atouts.
    Tout d’abord, il y a une actrice, Laure Calamy, un tempérament de feu, qu’on a déjà vue partout, qui semble faire partie de la famille, mais dont on a un peu oublié les personnages. Mais, ici, elle tient le rôle principal et ce n’est que du bonheur. Elle tient réellement le film sur ses épaules, pétillante à souhait, avec un registre extraordinaire, du burlesque à l’émotion la plus craquante. Pourtant le scénario, très ténu, n’inclinait pas à l’enthousiasme. On est un peu dans les clichés de la comédie de boulevard: une institutrice, tombée amoureuse d’un père d’élève, se réjouit de passer une semaine de vacances avec son amant. Mais, patatras, il annule tout et part dans les Cévennes avec sa femme et sa fille, sur les traces de Stevenson. Qu’à cela ne tienne, l’institutrice part à son tour sur le chemin de Stevenson. On imagine les gags, les quiproquos et les situations un peu faciles. Mais il est vrai qu’avec son tempérament Laure Calamy emporte le morceau!
    Ensuite il y a Patrickkkkk, l’âne, vraiment la deuxième vedette du film. Stevenson se baladait avec une ânesse. Ici l’institutrice se balade avec un âne et quel âne, quel cabot! On tient là effectivement un duo d’acteurs comiques excellent!
    Et puis il y a les magnifiques paysages des Cévennes, admirablement filmés!
    Bon, bien sûr, il y a quelques facilités; parfois on sent venir les gags de loin, mais certaines scènes sont bien venues, en particulier un monologue surréaliste, mais désopilant, où l’épouse trompée explique à l’institutrice estomaquée qui est réellement son mari.
    En conclusion, un joli petit film, qui ne révolutionnera pas le cinéma français, mais qui est probablement vouée à un succès populaire en partie justifié.

    Aimé par 2 personnes

    • Succès amplement mérité selon moi. Je ne suis pas habituellement très client des comédies françaises qui se bousculent chaque semaine à l’affiche sans véritable originalité. Ici, il faut avouer que l’inspiration trouvée chez Stevenson (qui soigna lui-même un chagrin d’amour en voyageant avec Modestine son ânesse) m’a séduit. Alors bien sûr, tu as raison, le film ne révolutionnera pas le genre, et j’ai d’ailleurs exprimé quelques réserves sur certains points. Reste le souvenir d’un très bon moment passé, un rayon de soleil dans le paysage ciné de la rentrée.

      Aimé par 1 personne

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