BEATRICE CENCI

La passion Béatrice

« Ah ! Mon dieu ! Se peut-il que je doive mourir de manière si subite ? D’aller si jeune sous la pourriture sombre et froide du sol grouillant de vers, clouée dans l’espace étroit d’un cercueil ! (…) Qui est-il jamais revenu nous enseigner les lois du royaume ignoré de la Mort, peut-être aussi injustes que celles qui maintenant nous chassent, ah ! Vers quoi, vers quoi ? »

Percy Bysshe Shelley, The Cenci, 1819

Le visiteur qui parcourt les salles du Palais Barberini à Rome, s’émerveillera certainement des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne qui en ornent les murs. Entre Judith décapitant Holopherne sous le pinceau du féroce Caravage et l’impudique Fornarina signée Raphaël, il pourra s’attarder, tel Stendhal lors de son passage en ces lieux, sur le portrait d’une jeune femme à la chevelure enturbannée, dont le regard perdu semble celui d’une « pauvre fille de seize ans qui vient de s’abandonner au désespoir. » Cette toile incontournable de la Galleria Nazionale d’Arte Antica, œuvre de Guido Reni, représente supposément « Béatrice Cenci » juste avant sa décapitation sur ordre du pape Clément VIII, un pontife qui portait, ma foi, fort mal son prénom.

Nombre d’écrivains, poètes et musiciens se sont fait rapporteurs du calvaire de cette jeune martyre issue de la noblesse italienne. Le cinéma ne pouvait à son tour manquer le rendez-vous avec le douloureux destin de « la belle parricide ». Parmi eux Lucio Fulci, ancien critique d’art devenu maestro du macabre, donne à voir sans doute la vision la plus cruelle mais aussi la plus déchirante de ce récit tragique sur des « liens d’amour et de sang. » En vérité, d’amour il n’est que très peu question dans cette affaire de famille telle qu’elle est proposée par Fulci. Ce sont avant tout l’hypocrisie et les jeux d’influence qui en gouvernent le déroulé, qui tirent les ficelles d’une tragédie qui vire au complot parricide où tout n’est que lucre, drame et perversité.

C’est ce qui transparaît dans le regard implacable et dur de Francesco Cenci, dans ces yeux bleus coulés dans le métal le plus froid, celui d’un Georges Wilson ici bien loin du truculent Haddock qui fit sa popularité. Aucune pitié, aucun remords, encore moins de regrets ne semblent occuper l’âme bestiale de ce riche aristocrate romain, un protégé des papes qui prend plaisir à faire vivre un enfer à ses malheureuses victimes. Sans pitié, il châtie l’homme qui a eu le tort de s’insurger contre lui, le livre en pâture à ses molosses affamés sous l’œil interdit d’un de ses sbires. Il va sans dire que Quentin Tarantino, qui n’a jamais caché son admiration profonde pour le cinéaste latin au point de le citer à plusieurs reprises dans ses films, s’est très inspiré de ce Cenci pour dessiner le portrait du maître de Candyland dans le révolté « Django unchained » (il faut dire que Fulci a aussi réalisé des westerns parmi les plus coriaces produits en Italie). Mais là où Di Caprio pouvait encore faire preuve d’une matoiserie délicieuse, Wilson n’offre rien d’autre que le profil d’une bête féroce, un monstre exsudant et répugnant qui inspire la crainte chez ses serviteurs et la haine chez ses propres enfants.

Il concentre à lui seul la totalité des vices qui seraient l’apanage des puissants et des fortunés, de ceux qui tiennent les rênes, une catégorie d’individus peu amènes pour lesquels on sent chez Fulci un dégoût largement prononcé. Fils d’une famille antifasciste, profondément marqué par une éducation religieuse stricte, le réalisateur se montre particulièrement acrimonieux dans son portrait des hommes d’église. Qu’ils soient prélats corrompus ou inquisiteurs sadiques, ils sont les anges de la mort qui promettent l’Enfer à ceux qui refusent d’embrasser la passion, qui ne se soumettraient pas à la miséricorde des saints martyrs. Vils magistrats libidineux, soupçonneux barigels et autres cardinaux charognards sont pourtant les premiers à vivre par le péché, la convoitise aux aguets et la rapacité en bandoulière. L’homme de loi venu soutirer quelque amende opportune à la faveur d’une dénonciation s’étonne ainsi de voir un Cenci si mal vêtu en son palais pour un héritier d’une telle fortune. « Son argent ne va qu’aux canailles dont il se sert pour ses bravades » témoigne Giacomo, aîné des quatre fils qui a depuis longtemps, et comme tous les autres, été déshérité. En le filmant d’aussi près que le peut la caméra, Fulci laisse transpirer en lui la rancœur et fait apparaître la soif de justice qu’il réclame par voie légale d’abord, avant d’en recourir à d’autres moyens moins licites.

Quant à la fille, Béatrice, dotée d’une beauté sans pareille telle qu’immortalisée dans son portrait d’époque, elle trouve dans l’incarnation de la comédienne américaine Adrienne La Russa (qui ira par la suite batifoler avec l’extraterrestre Bowie dans « l’homme qui venait d’ailleurs »), une pâleur qui en durcit les traits. Elle affiche cette superbe dont se fait l’écho Stendhal dans ses Chroniques Italiennes, cette fierté inébranlable di una figlia del Tevere, quitte à paraître frondeuse quand elle défie du regard l’autorité paternelle. Ainsi Fulci se fait-il sinueux dans le choix de ses prises vue, optant pour des contre-plongées vertigineuses, des inserts qui mettent la chair à vif, des images sanglantes et abjectes qui se refusent à faire mystère d’une justice cruelle et inique. D’aucuns alors hurlent au scandale, l’Eglise vouera le cinéaste aux gémonies.

Irréductible comme son auteur, le récit refuse de se plier à la linéarité du dogme, accepte d’être démembré dans sa chronologie, quitte à se montrer exigeant. Le décor et la lumière impressionnent pour un film si modeste, faisant parfois obstruction au regard, faisant office de masque à l’inadmissible, anticipe le montage qui coupe court à l’innommable. Autour des protagonistes que l’on épie pour déceler une lueur d’humanité ou une preuve d’amour, la caméra se fait enveloppante, entame une ronde blasphématoire et impudique qui met le spectateur à l’épreuve, et invite les personnages à une explication les yeux dans les yeux. C’est un divorce du regard que Béatrice prononce également à l’adresse de son valet amoureux Olimpio, se révélant un cœur de pierre, froid et calculateur comme l’était son père. Le monstre engendre le monstre. Le malheureux aura pourtant bien souffert pour ses beaux yeux, le réalisateur ne nous épargnant ni la tenaille ni la corde, adepte qu’il est du « théâtre de la cruauté » si cher à Artaud. Tomás Milián qui sacrifie son corps aux outrages de la caméra finit par mourir les yeux grands ouverts, et c’est aussi par voie oculaire que Fulci enfonce le clou du châtiment, emblème dont il fera sa signature.

« Ah donne-nous des crânes de braise
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides des crânes réels
Et traversés de ta présence »

Antonin Artaud, Prière, 1923.

Soumise à la question à son tour, l’inflexible Béatrice qui jamais ne pliera sous la douleur, inspire le respect. Fulci oppose la raideur de son visage tourmenté à celui qu’elle arbore au sortir de l’église, passant de l’ombre à l’échafaud. Illuminée et enluminée, elle devient, telle la Jeanne au bûcher d’un film de Dreyer, une Béatrice béatifiée, transfigurée en image pieuse, adulée par la foule, au terme de son existence terrestre mais déjà sur le seuil de sa légende éternelle.

Aux confins d’une carrière jalonnée de comédies lestes et à l’aube d’une série de gialli érotico-morbides, ce titre fait presque figure d’anomalie dans la filmographie Fulcienne. Est-ce pour cela qu’il fut un si terrible échec commercial, « un film maudit » selon les termes du réalisateur ? « C’est l’un des meilleurs films que j’ai fait, se souvenait-il avec nostalgie dans les colonnes de l’Ecran Fantastique, mais il n’a eu aucun succès. La version de Shelley de l’histoire de Cenci concerne le fait que les papes médiévaux ne pouvaient pas seulement vous tuer, ils pouvaient aussi maudire votre âme pour l’éternité après avoir détruit votre enveloppe charnelle ! La version de Moravia s’axe plus sur le thème de l’inceste. La mienne est très sombre, et c’est pour cela que je l’aime beaucoup. ». On devine à travers la funeste oraison de « Beatrice Cenci » l’écho d’un drame personnel qui frappe alors le cinéaste et qui livre à travers ce portrait de femme forte et digne sans doute son film le plus intime, le plus touchant, son chef d’œuvre.

31 réflexions sur “BEATRICE CENCI

  1. Thème et récits prometteurs pour l’écran. Je vois qu’il existe un Château des amants maudits du compatriote Freda fait en 56 sur le même personnage. Ca donne envie d’aller voir la face sombre de la Renaissance pour une soirée avec double programme autour de la famille Cenci.

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    • Je n’ai pas eu l’honneur de croiser la Cenci de Freda (ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque), mais j’invite aussi les lecteurs à parcourir les quelques pages signées Stendhal, Dumas ou Shelley reflétant avec une emphase très dix-neuvième les malheurs de la belle décapitée.

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  2. J’avoue que je ne connaissais pas non plus ce film, le cinéma italien étant l’une des mes grosses lacune. Et puis Lucio Fulci, ne m’a jamais attiré plus que ça, j’ai toujours craint de me retrouver face a des films d’épouvantes ultra kitsch, au scénario improbable et au jeu d’acteur discutable. Mais comme dirais Di Caprio dans Django que vous citez fort bien « Vous avez eu ma curiosité, maintenant vous avez toute mon attention ». Aussi je jetterais un œil a cette Beatrice Cenci, merci pour la découverte.

    Aimé par 2 personnes

    • Eh bien je suis ravi d’avoir attiré ton attention (même si je n’ai pas 12 000 $ à proposer). 😉
      Il est vrai ceci dit que l’essentiel de la filmo de Fulci est surtout connu pour ses films gores, baroques et/ou dénudés. Béatrice Cenci est suffisamment remarquable à tous points de vue pour éclairer de manière « sérieuse » le talent de ce metteur en scène qui côtoya Visconti et Bolognini, cet inventeur de formes qui donna quelques lettres de noblesse au cinéma de mauvais genre.

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    • Investissement indispensable je crois. Pour ma part, j’ai visionné la version éditée chez feu Néo, déjà très bien fournie. Artus a depuis sorti 4 magnifiques coffrets DVD/br et livre pour les titres mythiques du réalisateur (Béatrice Cenci, l’enfer des zombies, l’au-delà et frayeurs). J’ai déjà les quatre mais j’avoue qu’ils font envie.

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