La MALEDICTION

Un bon petit Diable

« L’influence de l’Esprit malin peut se cacher d’une manière profonde et efficace : se faire ignorer correspond à son intérêt. L’habileté de Satan dans le monde est celle de porter les Hommes à nier son existence au nom du rationalisme ou tout autre système de pensée… »

Jean-Paul II, Rome, 13 août 1986.

Dans les années soixante-dix, l’Amérique a peur. Roman Polanski laissait entendre que vos voisins pouvaient être d’abominables sorciers comploteurs, ce dingue de Bill Friedkin avait même réussi à ensorceler le public avec une gamine qui vomissait les pires horreurs tout en se masturbant avec un crucifix. Petit à petit, le Mal quittait les vieux châteaux hantés, il faisait de plus en plus corps avec le temps présent. La plus grande peur de l’époque était celle de l’anéantissement total, de l’effacement de l’humanité prédite par la Bible, et rendue possible par la Bombe. L’écrivain et scénariste David Seltzer s’empare de l’idée et offre à Richard Donner l’opportunité de faire de « la Malédiction » une véritable aubaine pour sa carrière.

A l’époque où cet angoissant projet lui tombe entre les mains, le futur réalisateur de « Superman » en est encore à taquiner « l’ange et le démon » (pour raconter les amours problématiques du quinqua Charles Bronson avec une gamine de 16 ans), mais toujours vierge de succès public. Sa dernière expérience dans le domaine du fantastique remonte sans doute aux épisodes de la « Twilight Zone » qu’il réalisa pour la télévision. C’est donc sans véritable inclination pour le genre horrifique qu’il aborde cette troublante histoire de prophétie eschatologique.

Il commence par nettoyer du script tout ce qui est de l’ordre des « congrégations de sorcières, de diables à queue fourchue » et autres manifestations surnaturelles appartenant au démon du studio rival. Davantage tourné vers le mystique et le politique, le récit s’installe à deux pas du Vatican, et met en scène l’ambassadeur des Etats-Unis à Rome. Robert Thorn est un homme bien placé, a ses entrées à la Maison Blanche, pressenti même par sa femme pour y être le prochain locataire. C’est dans un couvent voisin que vient au monde le démonique enfant, immédiatement frappé du sceau du mensonge (son véritable fils serait mort en couche), une manière habile de faire surgir le poison au sein même de la famille. Le milieu est parfaitement choisi pour élever un petit démon à qui l’on cède tout, au plus près de l’arme fatale. Damien est son nom de baptême, il résonnera désormais dans l’inconscient collectif d’une suspecte connotation. Donner trouvera chez le petit Harvey Stephens, la bonne bouille du gamin à qui on mettrait des claques, lui apprend à défier de ses yeux d’un bleu perçant le regard de tous ceux qui voudraient lui nuire.

« The Omen » est un titre en forme de présage, un pressentiment que laisse deviner la musique faussement rassurante de Jerry Goldsmith. La romance trop « jolie » que déroule d’abord le réalisateur préfigure l’imminence du surgissement dramatique. Les preuves se révèlent en image, comme dans « Blow up », dans la chambre noire d’un David Warner de profession reporter. Donner fait de ce sortilège argentique annonciateur de mort un vecteur de suspense, un parfait ressort de thriller. Et c’est à la faveur de l’anniversaire du petit roi que le script enfin se libère pour mieux frapper les esprits.

Réalisateur et scénaristes ressortent alors missels et gloses théologiques afin d’y extraire les bonnes phrases de l’Apocalypse de Jean, histoire de rajouter une dose mystique aux images traumatisantes. « Je n’ai jamais envisagé « la Malédiction » comme un film d’horreur » se défend pourtant Richard qui met un point « d’honneur » à essayer de rendre aussi rationnels que possible tous les évènements dramatiques qui vont s’ensuivre. L’idée est d’associer la peur grandissante à une solution des plus radicales et insupportables à tout être humain : celle de l’infanticide.

Ici aussi le recours à un « Exorciste » semble être incontournable (la Fox tient à sa revanche), tout en restant bien plus anecdotique que dans le film de Friedkin. L’homme de Dieu est surtout présenté comme assez peu rassurant, prêcheur de mauvaise augure qui invite prestement Gregory Peck à « boire le sang du Christ et manger son corps. » Il faut dire que Patrick Troughton, acteur anglais qui fut naguère serviteur de Dracula, s’y connaît en termes de maléfices. Chaque portail d’église devient suspect, chaque crucifix une menace déguisée, sans parler des lieux de sépultures  installés sur une ancienne nécropole païenne. En déplaçant le récit au Royaume-Uni, Seltzer n’avait peut-être pas en tête l’imagerie délicieusement surannée de la gothique Hammer que le réalisateur se plait à recréer dans un décor de cimetière : l’ambassadeur Thorn campé par Peck et le reporter joué par Warner s’y voient tous deux agressés par une meute de chiens plus féroces que celui des Baskerville.

Si le film fonctionne selon une mécanique peu subtile, elle n’en est pas moins redoutablement efficace. On peut néanmoins s’interroger sur son retentissant succès public. Sans doute la présence de Gregory Peck, et son interprétation intense d’un père ravagé par l’idée de devoir sacrifier son fils (lui qui venait de perdre le sien peu de temps auparavant), y est un peu pour quelque chose. A moins qu’on ne le doive aux superbes yeux de Lee Remick dans le rôle de sa jeune épouse dont la chute douloureuse marquera les mémoires. Mais c’est peut-être davantage au fond des yeux d’une terrifiante Billie Whitelaw dans le rôle de la nanny vénéneuse (déjà dans « la bête s’éveille » de Losey, un titre prophétique) que le spectateur trouvera les deux puits infernaux dans lesquels se noyer. Dès son entrée dans le manoir familial, sa prise de pouvoir est incontestable, sa présence redoutée, son aura ténébreuse magnifiée par les cantiques d’une messe noire triomphalement composée par un Jerry Goldsmith enfin oscarisé. Un sacre mérité pour une « Malédiction » qui fera date dans la carrière du réalisateur, appelant dans son sillage suites et dérivés de qualité parfois discutable. « If it’s there is an omen, it’s a good omen » comme disait Richard Donner.

 

53 réflexions sur “La MALEDICTION

    • Merci beaucoup. 🙏
      Le film de Roeg est un autre grand moment de frisson, tout de même assez différent de celui proposé par Donner. Roeg travaille la question du deuil, de la culpabilité, du couple en péril. Sa thématique est plus intime.
      The Omen, sans doute plus conventionnel dans sa forme (qui tente un démarquage de « l’Exorciste » de Friedkin), trouve un écho troublant dans les thèses des conspirationnistes américains les plus délirants (les Qanon et autres dangereux dingues soutenus par les fils du président en place). L’obscurantisme a hélas encore de beaux jours à venir.

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  1. J’ai adoré ce film. Que j’ai vu pour la première fois en… 2020 ! Eh oui… Tellement de belles scènes (raaah les chiens (pas) de Baskerville ^^, la chute…), tellement de musiques envoutantes, de bons acteurs et actrices…

    Amen ! Euh non… Omen !

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    • Tu t’es donc laissé posséder sur le tard par l’envoutant film de Donner. Mieux vaut tard que jamais pour faire connaissance avec Damien (avec un grand D).
      Ce gamin est flippant à souhait. Et si tu lui fais tenir la main du président américain actuel, il fait encore plus flipper…

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  2. je l’ai vu à sa sortie, comme l’exorciste , Carry, Rosemary’s baby excellent , ( et trop d’autres films d’épouvante dont des bidons sanglants ) , et je ne l’ai plus jamais regardé …saturée d’horreurs je ne peux plus voir un film de ce genre depuis 😨
    Mais merci pour la piqure de rappel , il était enfoui au fond de ma mémoire 😊

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    • Il y avait de quoi se faire peur à l’époque, c’est vrai. Celui-ci a même fait des petits… Je crois que j’en ai vu un ou deux mais peu de souvenirs. Aucun n’arrive à la cheville de cette « Malédiction » selon Donner, avertissement de la grande menace qui pèse sur nous. Entre Halloween et les élections aux Us, je ne sais ce qui m’effraie le plus. 😱

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  3. Au départ j’avais un peu de mal avec The Omen, je m’attendais à quelque chose de plus violent et stressant alors qu’en vérité l’horreur est purement subjectif. Jusqu’à la fin on ne sait même pas, si Damien est réellement l’antichrist, puis je l’ai revu plusieurs fois et avec la maturité, j’ai finis par adoré ce film. Je me suis même mater les suites et le remake de 2006 qui n’étaient pas aussi mauvais que ce qu’on dit, simplement ils gâchent le superbe travail de Donner pour en faire des films d’épouvantes lambda, respectant à la lettre le cahier des charges. Enfin je tiens a rappeler que une anecdote savoureuse sur le recrutement du petit Harvey Stephens. Richard Donner avait sectionné une centaines de garçons, rassemblés dans une maison et chacun devait exprimer sa colère, seul Stephens est allez jusqu’à sauter au cou de Donner et le frapper malgré sa taille.

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    • Je ne connaissais pas cette anecdote. Merci.
      « The Omen » a fait sensation à l’époque, et Damien est resté longtemps l’archétype de l’enfant maléfique, bien plus que Regan dans « the Exorcist » qui était perçue davantage comme une victime, une enfant possédée.
      C’est vrai qu’il se démarque des autres en entretenant l’ambiguïté sur la véritable nature de l’enfant, sur l’atmosphère paranoïaque qui englobe des enjeux plus graves puisque l’on touche à la sûreté de l’Etat avec un Thorn ambassadeur et bien placé pour briguer la Maison Blanche. Placé dans le contexte actuel, ça donne des frissons tout de même.

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      • En faite c’est strictement la même chose que le film de Donner, avec Mia Fiarrow en nourrice diabolique pour faire écho à son rôle de Rosemary et la mise en scène très artificiel de John Moore dont l’incompétence n’est plus à prouver. Mais comme j’avais 12 ans a l’époque, je n’étais pas très exigeant. Pour revenir au film de Donner, je n’ai jamais compris le choix de Gregory Peck qui m’a toujours semblé vieux et faiblard dans ce film, alors que c’était un immense comédien. Ici, j’ai surtout le sentiment qu’il a besoin d’argent et qu’il ne sait pas très bien ce qu’il fiche là. C’est dommage.

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        • C’est clairement une période où la carrière de Peck est en plein essoufflement. Il n’est d’ailleurs pas le seul à tenter sa chance dans le fantastique à l’époque : Kirk Douglas s’y est risqué avec « Fury » de De Palma, ou « Hollocauste 2000 » assez proche de « the Omen » par son sujet, Rock Hudson dans l’intéressant « Embryo », et sans doute d’autres…
          Je le trouve néanmoins assez crédible dans le rôle du diplomate, et le couple qu’il forme avec une Lee Remick beaucoup plus jeune que lui, donne du crédit à la situation.

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          • Ayons aussi une pensée pour James Stewart et Orson Wells dont les derniers rôles au cinéma sont vocaux puisque le premier à doublé un chien dans Fievel au Far-West et le second le chef des Decepticons dans le film animé Transformer en 1986. Heureusement Y des exceptions comme Laurence Olivier qui a terminé avec Marathon Man et Fritz Lang dont on se souvient de la participation au Mepris de Jean-Luc Godard. Mais t’as raison, dans l’ensemble ce fût davantage la descente aux enfers pour ces grandes figures du 20e siècles, totalement dépassé par la nouvelle industrie cinématographique.

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  4. Richard Donner : un réalisateur qui m’a fait croire que Superman existait, lorsque j’étais enfant et aujourd’hui ça fonctionne toujours (par contre les « Avengers »…). De même, ‘La Malédiction’ montre que le Mal peut s’incarner dans un petit garçon. Un très bon réal’, classique et moderne, qui proposa de belles choses avec ‘L’Arme Fatale’, ‘Maverick’, ‘Ladyhawke’ et autres ‘Goonies’.
    Mais au fait, qu’est devenu Damien, ce sale gosse ? Il y a eu plusieurs suites et je m’y perds. Ne serait-il pas parvenu à ses fins en accédant à la Maison Blanche ? 😉

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  5. En tous cas une très belle chronique, bravo ! En ce qui concerne la musique de Jerry Goldsmith (son seul oscar d’ailleurs) , je ne la trouve en rien « rassurante »; son « santus christus », psalmodié par les choeurs vous glace d’effroi.

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  6. Un chouya moins traumatisant que L’exorciste mais surtout assez prévisible et ridicule je trouve. Tout est dans les regards écarquillés… Et celui de Lee Remick, un effet spécial à lui seul.
    Le Damien (prénom maléfique depuis tu as raison) a bien la tête à claques de l’emploi.
    Je me suis toujours demandée ce que Gregory Peck était allé faire là dedans.

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    • Ridicule, je ne trouve pas. Sans doute moins transgressif que « The Exorcist » mais suffisamment angoissant dans la gestion des phénomènes troublants (Donner entretient toujours l’ambiguïté entre surnaturel possible ou étrange coïncidence).
      Je pense que le succès du film a permis à Gregory Peck (qui passe après Roy Scheider et Charlton Heston initialement envisagés) de redorer un peu son blason qui était au plus bas en cette deuxième moitié des années 70. Il enchaînera avec le très estimé « ces garçons qui venaient du Brésil » dans le rôle d’un autre « démon ».
      « La Malédiction » fut pour lui peut-être aussi le moyen de conjurer le drame qui l’a frappé peu de temps auparavant.

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  7. Enfin vu ! C’est un sacré film ! J’ai eu peut-être quelques problèmes avec l’insistance de ces ficelles scénaristiques mais la mise en scène est des plus soignées et particulièrement angoissantes, comme si elle tirait ce film d’un rêve nostalgique aux accents funèbres. La fin est tout à fait marquante, aux abords des frontières du réel, ce qui n’est pas sans me rappeler Halloween de Carpenter réalisé six ans plus tard !

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    • Complètement ! Il y a dans l’approche de Donner les prémices du style Carpenter, avec une gestion du trouble, de la paranoïa peut-être plus développée encore. Enfant tyran ou fils du démon, ? la question reste suspendue en permanence jusqu’à ce final traumatisant et ce regard caméra en guise d’ultime pied de nez. Et quelle formidable symphonie de l’épouvante composée par Goldsmith !

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  8. Aaaaahhhh the omen c’est mon film référence, ma drogue… J’adore ce film au plus profond de moi. Jamais je ne me lasserai de le regarder. Damien est juste terrifiant, l’ambiance est lourde. Bref c’est le chef d’oeuvre par excellence

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    • Tu es donc sous l’emprise de ce rejeton diabolique ! 😉
      Tout le monde ne l’apprécie pas autant, certains n’y voyant qu’une déclinaison des histoires de possession nées au lendemain de « l’exorciste » et « Rosemary’s baby ». Mais comme toi, je trouve que Donner a parfaitement maîtrisé son sujet, formidablement aidé par la terrifiante musique de Jerry Goldsmith.

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      • Pour ma part je ne trouve aucun lien avec l’Exorciste ! les deux histoires sont différentes et ne se rapprochent que par le thème satanique de la chrétienté. The Omen nous ramène à l’avènement biblique de l’arrivée de l’Antéchrist sur terre et l’Exorciste est un « banal » cas de possession démoniaque. Pour les deux films le plus horrible a été les suites plus mauvaises les unes que les autres; et ce malgré la présence de bons acteurs, William Holden dans The Omen II, Sam Neill pour The Omen III ou Richard Burton pour l’Exorciste 2 et George C.Scott pour le trois.

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        • Mais diable, c’est vrai ! Ce que je voulais dire c’est que le film s’est monté dans cet esprit de concurrence avec les gesticulations démoniaque du fameux cas de possession dépeint par Friedkin. Il y a tout de même également cette idée commune d’un enfant perverti et voué à faire ou à dire le mal. Les années 70 sont traversées par cette passion pour le diable et les prophéties eschatologiques, et ce parfois jusqu’à vouloir trouver des liens absurdes. J’ai par exemple chroniqué sur le Tour d’Ecran le film de Mario Bava « Lisa et le Diable » qui fut remonté et modifié en « la maison de l’exorcisme » juste pour coller à cette thématique en vogue.

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  9. Un des nombreux films qui ont hanté ma jeunesse ! Ces nombreux moments cultes ainsi bien évidemment que le score de Goldsmith, que du tout bon. Et finalement une très bonne maitrise du genre par Donner.
    J’avoue que je trouve les suites sympathiques même si bien en deçà. Enfin, les suites, je parle des deux premières suites, pas de la troisième. Ni du remake inutile et raté.

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    • J’ai vu les suites il y a très longtemps, de mémoire en VHS à la grande époque des vidéo-clubs. Dans mon souvenir, elles n’égalent pas ce film inaugural, particulièrement bien servi par les acteurs, par le réalisateur et par le score de Goldsmith en effet !
      Quant au remake, je n’ai même pas tenté.

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