Une PLUIE sans FIN

L’employé modèle

« La couleur des fleurs
S’est fanée, hélas !
Tandis que, le regard perdu
Je pense à la fuite de mes jours
Dans la nuit où il pleut sans fin. »

Ono no Komachi (825-900)

Plus d’un milliard de Chinois, et moi, et moi, et moi ? Il y aura bientôt plus de citoyens dans ce pays que de gouttes de pluie tombant des cieux gris. Difficile de trouver sa place dans cette « Pluie sans fin » d’individus qui se fondent dans la masse, de s’élever au sein de la multitude en pleine mutation économique. C’est le constat fait par Dong Yue dans ce premier long métrage, coup de maître en forme de regard rétrospectif, tracé à la mine de plomb sur des souvenirs gris acier.

Le temps n’est pas au beau sur le Hunan à l’approche du nouveau millénaire. La vieille aciérie, jadis symbole de l’essor glorieux de la nation de Mao et fleuron du Grand Bond en Avant a perdu de son éclat, rendue à l’automne du Communisme radieux. Le Léviathan aux cheminées dressées vers le ciel bas sent la houille humide et le coke refroidi. Son corps massif aux entrailles nouées de tuyaux et de passerelles avale encore chaque jour ses milliers de petites mains laborieuses qui vivent sous le panache de ses fumées toxiques. Mais pour combien de temps encore ?

Les messages déclamés aux camarades ouvriers à la sortie de l’usine sont sans équivoque, ils invitent à la reconversion, à prendre le train du progrès vers des zones plus compétitives, à se garder de devenir inutile. Le réalisateur se souvient sans doute de ce même sentiment qui l’étreignit lorsqu’il mit en sourdine sa vocation de chef opérateur. « En 2010, j’ai abandonné le métier de directeur de la photo parce que j’ai fini par me rendre compte que je n’arrivais pas à m’exprimer suffisamment. J’avais besoin d’écrire une histoire pour tenter de percer à jour la vérité cachée des choses : c’est ce qui m’intéressait. » explique-t-il.

De la même façon que Dong a cherché la meilleure voie pour s’exprimer, le personnage de son film a bien l’intention de donner « un sens à sa vie ». Mais tandis que les hauts fourneaux crachent leurs derniers feux, Yu Guowei ne semble rien entendre des préconisations crachées par les haut-parleurs, ne rien voir des signes préoccupants, la vue sans doute troublée par cette pluie incessante. Il est tout à ses nouvelles responsabilités, consacrant pleinement son âme et son énergie aux missions qu’il s’est fixées : mettre la main sur une clique de voleurs, mais surtout retrouver le mystérieux auteur des meurtres en série de jeunes filles qui sévit aux abords de l’usine.

En versant du sang dans la boue froide de ce territoire en déréliction, Dong Yue, habilement, fait diversion, nous mène sur la piste du polar tout en laissant perfidement la pluie en effacer les indices, ne nous laissant qu’un cadavre abandonné dans les hautes herbes, un os criminel à ronger à peine dissimulé. « Memories of Murder » ? Ce serait plutôt une « Touch of Sin » à la Jia Zhang-ke qui arme le bras de ce tueur à la lame aiguisée, un pervers en liberté dans une Chine en proie à la corruption, complètement déboussolée.

Ainsi peut s’expliquer la distante bienveillance des autorités policières, sous la responsabilité du vieux capitaine Zhang stoïque et taiseux à souhait, envers cet auxiliaire zélé. L’attitude de boy-scout parfaitement ajustée par Duan Yihong fait de Yu Guowei un substitut improbable d’autorité, fin limier sûr de ses capacités car il vient d’être salué « employé modèle » (et en bon Sherlock, il a son Watson qui lui donne du « Maestro » en veux-tu en voilà). Il n’est pourtant, dans l’objectif de Dong, qu’un « Don Quichotte moderne » (comme le définit Jean-François Rauger dans sa critique du Monde), un vestige d’une nation glorieuse. Pas question pour lui de laisser agir le criminel encapuchonné dans le plus parfait anonymat.

Avec Yu, le réalisateur nous invite à mener l’enquête, à la rencontre de témoins potentiels dans le petit bal perdu des environs, en planque à la sortie de l’usine ou bien sur les lieux même du crime (« on revient toujours là où on a réussi quelque chose » lâche le « Maestro » inspiré à son jeune acolyte). Il croit même le saisir un moment, agripper du bout des doigts un semblant de réponse, au terme d’une course poursuite dans les méandres de l’usine rondement menée par un Dong Yue qui fait montre d’un redoutable sens du cadre et du découpage. Puis il finit par griller ses dernières clopes dans les bordels miteux où il s’entichera de la jolie Yanzi.

Dong Yue n’oublie pas néanmoins que dans les trous les plus sordides et glauques, il est naturel de croire encore à un éden. Beaucoup alors pensent l’avoir identifié au Sud. A quelques mois de la rétrocession de Hongkong, certains rêvent de fortune en terre promise. Mais dans cette Chine où l’or de la faucille brille plus que le sacrifice rouge sang qui complète le drapeau, la corruption a gangréné les idéaux, a vicié même les sentiments. En guise d’échappatoire au commerce de son corps, Yanzi aura droit à un salon de coiffure qui n’intéresse plus personne. Une fois les portes de l’usine refermées sur les derniers employés, la déprime s’installe sur les pas d’une enquête qui piétine et d’une piste qui se refroidit. Tandis que Yu Guowei regarde passer le train du bonheur, il ne voit pas qu’autour de lui un monde s’écroule, que ses allié(e)s lâchent prise, et le récit de se morfondre dans une spirale mortifère, aux contours irréels, qui emportera son principal protagoniste au-delà du raisonnable, au seuil de la déraison.

Dong Yue observe d’un œil froid, presque accusateur, les traces d’une histoire qui disparait dans un halo de poussière, abandonnant une population orpheline sur le sol délavé d’une nouvelle ère économique. Son film se réveille hagard à l’avènement de Xi Jinping, dans un pays où errent les oubliés du rêve chinois, broyés dans la tourmente de la tempête sociale. « Partir des masses pour retourner aux masses » dit l’un des principes fondamentaux établi par le Grand Timonier. Définitivement aucune place pour une goutte d’eau dans cet océan de pluie noire.

27 réflexions sur “Une PLUIE sans FIN

  1. Hah, celui-là je vais le regarder un de ces cinquante (jours/nuances de pluie) … je l’ai retrouvé avant-hier (avant ton article donc) dans mon fouchtri-fouchtra en dépoussiérant des rayonnages…. avec « 2046 » par ailleurs…. vive le désordre qui nous offre parfois de belles (re-)découvertes. Bien belle présentation !

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  2. « Une pluie sans fin »… Comme d’habitude, j’irai lire les critiques savantes et éclairantes après! Et dieu sait que je vais en avoir besoin pour éclairer ma lanterne, car, enfin, je n’ai rien compris au film, ou plutôt, soyons honnête, je suis en train de me coltiner un certain nombre de lectures possibles. Il s’agit d’un long flash-back, ça, du moins, c’est sûr. Le gars sort de prison et on va revivre avec lui le pourquoi du comment de sa condamnation. Partant de là, nous sommes dans le polar très codifié: des jeunes femmes sont assassinées, avec connotations sexuelles et sévices, probablement. Un vieux flic complètement désabusé mène l’enquête. Jusque là, on suit à peu près. Le héros qui sort de prison semble être une espèce de détective ou un gars de la sécurité, qui meurt d’envie d’être flic et qui fait sa propre enquête. Mais, partant de là, progressivement, on se demande si le gars rêve, si l’histoire après tout n’est pas le fruit de son imagination. Sont-elles réelles, les deux femmes qu’il rencontre? Bref, on n’en saura pas plus…
    Et pourtant, vrai paradoxe, on est scotché par le film, on est accroché, on cherche à comprendre et à suivre, mais surtout, surtout, on est embarqué par l’ambiance du film, sombre, noir, presque cauchemardesque. Le décor est pesant, c’est le moins que l’on puisse dire, une aciérie ou une cokerie monstrueuse, qui est quasiment le personnage principal du film; et puis, il pleut, il pleut sans discontinuer, sauf à la fin où la neige arrive… Tout est noyé, les personnages, les décors, les lumières, et pourtant, les images sont très belles. Par contre, noyés sous les trombes d’eau, on ne sait plus qui est qui, les repères disparaissent, tout est flou.
    Alors, et l’idée qu’il y a derrière? Il s’agit de la Chine, de la Chine industrielle, du sud de la Chine, de la Chine contemporaine, noyée dans ses problèmes de pollution et de dérèglement climatique. Peut-être, après tout, est-ce là le nœud du film? L’aciérie va fermer, qui va être remplacée par un grand supermarché (La Chine industrielle remplacée par une Chine commerciale?). On rêve de Hong-Kong, on sent le bouleversement qui frappe actuellement la Chine.
    En conclusion, le film, quoique difficile d’accès, est passionnant. Il faut s’accrocher, ou, plutôt peut-être, se laisser aller sans trop se poser de questions. La pluie tombe, les plans sont très longs, le rythme du film est très lent, on est pris dans ce mælström climatique, piégé par l’habileté du cinéaste à créer une atmosphère glauque et sombre.

    Aimé par 3 personnes

    • Merci pour ce complément substantiel !
      Nous nous rejoignons parfaitement sur l’objectif sous-tendu par le scénario qui s’appuie sur un fait divers pour mieux creuser la matière sociale du pays. Le film de Dong Yue parle d’une Chine en perte de repères, changement de paradigme économique qui pourtant brandit toujours les couleurs du parti. Le cœur du film est vraiment là, comme chez Jia Zhang-ke. Effectivement, le mirage Hong-Kongais sert de motivation dans cette société où rien n’est pire que d’être perçu comme inutile. Les messages délivrés par l’usine sont autant de signaux d’alerte, et on comprend que certains partent en vrille.
      Certes le film est austère, mais il m’a saisi de bout en bout.

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    • Oh merci beaucoup. La référence était un peu facile, j’avoue, mais elle colle tellement à la problématique de cet employé qui peu à peu voit glisser tout son univers social au point de se sentir hors du coup, de se chercher une autre utilité.
      Un film très bien fait, et très instructif que je te conseille.

      Aimé par 1 personne

  3. Un bon film (très) noir chinois, malgré quelques faiblesses compréhensibles pour un premier film, qui semble à la fois influencé par le Memories of Murder de Bong et certains films de Jia Zhang-ke. j’en avais parlé également.

    Aimé par 1 personne

  4. Le titre est beau, je trouve. Et la citation mise en exergue, me tenterait à elle seule ( comme quoi, des fois, ça tient à peu de chose)….
    De plus, comme d’habitude, il s’agit d’un très très bel article ( comme j’aime en lire).
    Maintenant je reste plongée dans un océan de perplexité: vais-je aimer ce film qui me semble bien sombre quand même. Et quoi que… oui quoi que, ça me tente quand même.

    Aimé par 1 personne

    • Pas vraiment un film de Noël, je te l’accorde. Et puis en ce moment, pluie sur pluie, cela ferait un peu ton sur ton. Ceci dit, si l’humeur t’en dit, je te le recommande tout de même, comme je l’espère, le laisse deviner mon article.
      Cette citation n’est pas dans le film, mais je trouvais (après avoir un peu farfouillé) qu’elle convenait très bien au film.
      Toujours ravi de te lire par ici SOlène. A bientôt.

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