La RUPTURE

Au revoir

« La postérité ne retiendra rien de moi, nos sociétés sont sans mémoire. Mais je l’accepte sans difficulté. »

Valéry Giscard-d’Estaing in « VGE, le théâtre du pouvoir » de William Karel, 2002.

L’année où l’on célèbre De Gaulle, le troisième président de la Vème République expire son dernier « au revoir ». On ne compte plus les films ou les téléfilms qui se sont penchés sur les heures glorieuses du général micro. Bien moins héroïque, le septennat de VGE est le grand oublié de la fiction, jusqu’à ce que Laurent Heynemann ne revienne sur ces années où Giscard était à la barre, sur cette « Rupture » désormais historique entre un président et son Premier Ministre.

Alors que son premier maître à filmer Bertrand Tavernier investissait au cinéma le « Quai d’Orsay », Laurent Heynemann se contentait du petit écran et s’en allait tourner directement dans la cour de l’Élysée. La télévision publique française poursuivait alors sa mission patrimoniale et pédagogique en proposant au grand public des téléfilms inspirés des grands faits historiques du siècle passé. Ainsi, après avoir évoqué l’épineux cas René Bousquet (« le grand arrangement »), le suicide de Pierre Bérégovoy (le très réussi « un homme d’honneur ») et le parcours cahoteux d’un éminent homme de gauche dans la tourmente de la guerre (« Accusé Mendès France »), voici que Laurent Heynemann s’intéressait aux relations tendues entre Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing.

Leur difficile cohabitation au sein du Conseil Constitutionnel, retraite naturelle de tout président quittant ses fonctions, montrait à quel point le contentieux qui les opposait n’aura jamais trouvé manière de prescription. Heynemann, assisté du journaliste politique Patrice Duhamel (qui a bien connu cette époque) et du scénariste fidèle au service publique Jacques Santamaria, tient à remonter à la source de la discorde, à cette époque où l’un était déjà à l’Élysée tandis que l’autre n’en rêvait pas encore. « Nous aurions pu être amis, dans d’autres circonstances ». Ces mots, sortis de la bouche de VGE ont-ils vraiment été prononcés ? Impossible à dire, et pourtant, la thèse que défendent les auteurs du téléfilm invite à nuancer notre perception des rapports conflictuels entre ces deux animaux politiques.

D’abord, il y a Giscard, qui opère avec une parfaite adresse politique (il faut revoir, sur ce sujet, le formidable « 1974, une partie de campagne » ou les présidentielles sont observées à la loupe par l’objectif de Depardon) le hold-up de la plus haute fonction de l’État. Mais le personnage, loin des manœuvres perfides et des antichambres du complot, montre ce même visage bonhomme qu’on lui connaitra jusqu’à sa disparition, grand bourgeois vivant sur son nuage et portant un regard naturellement condescendant sur la plèbe gaulliste se vautrant dans des querelles intestines. Dans le camp adverse, Chirac apparaît moins comme un politicien avide de pouvoir que sous l’aspect plus fréquentable d’un homme sans cesse en proie au doute, emporté malgré lui dans le courant de l’Histoire dans lequel l’a placé son mentor Pompidou, et surtout malheureux de ne pouvoir être plus présent auprès de sa fille malade. Il y a de ce côté de l’échiquier une dimension intime qui n’existe pas dans le camp d’en face, en tout cas dans les limites fixées sur l’écran de Laurent Heynemann. Un dîner intime à Brégançon (une formidable scène où l’on mesure bien le fossé social et culturel qui sépare les deux familles) viendra solder les comptes de cette longue incompréhension, un divorce depuis longtemps pressenti et plusieurs fois brandi en guise de menace par Chirac.

Si Heynemann refuse de rejeter l’entière responsabilité de cette discorde droitière sur ces deux personnalités de premier plan, il lui faut donc trouver d’autres responsables bien moins recommandables. Ces hommes et femmes de l’ombre ne jouissent en effet pas du même traitement de faveur. Il y a d’un côté Poniatowski et d’Ornano, éminences grises de Giscard qui tentent de faire éclairer la lanterne du monarque aveugle aux manœuvres qui se fomentent sous son trône. De l’autre, la sinistre Marie-France Garaud, le stratège Pierre Juillet et surtout l’intrigant Charles Pasqua, son accent chantant et sa gouaille corse, se chargent d’enfiler le mauvais rôle, celui de marionnettistes utilisant le guignol Chirac au bénéfice de leurs propres ambitions. Certes, le public n’ayant guère de connaissances sur cette époque sera au départ un peu perdu dans ces querelles de crémeries où les responsables de tel parti, voire de telle tendance, s’écharpent sans vergogne afin de préserver leur pré carré de pouvoir. Mais le simple souvenir de quelques-uns de ces personnages, dont toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé n’est de toute façon nullement fortuite, permet de revenir, l’espace de quatre-vingt-dix minutes, à cette époque où, déjà, les barons de la droite ne pouvaient pas se sentir. C’est un peu le sentiment qui émerge de cette « rupture » réalisée par un homme de Gauche qui tient sa revanche sur « la Question » (son premier film tourné sous Giscard et interdit aux moins de 18 ans par d’Ornano, alors Ministre de la Culture).

De plus, malgré le côté plaisant et très bien écrit de l’affaire, Heynemann n’échappe pas à l’écueil récurrent de ce genre de reconstitution qui oblige à grimer les acteurs de postiches parfois ridicules. C’est hélas le cas d’Hippolyte Girardot qui se voit affublé de la proverbiale mèche giscardienne, accessoire ô combien nuisible au sérieux du personnage dont il parvient néanmoins, sans outrance, à retrouver le phrasé si particulier. Cette subtilité de langage est nettement moins valable concernant Philippe Uchan qui fait de son Pasqua un homme truculent lorgnant sur le guignolesque. Même chose pour Gégori Derangère derrière les grosses montures chiraquiennes, et Géraldine Pailhas malgré un jeu plus rentré, mais qui ne sont rien en comparaison de la risible apparition, lors d’une surimpression techniquement maladroite, d’Evelyne Buyle en Claude Pompidou. Reste la figure visiblement intouchable de François Mitterrand, qui restera dos tourné lors d’un fameux dîner chez Edith Cresson (assez crédible pour le coup), reconstitution d’une scène de première « cohabitation » restée longtemps dans la confidence de quelques-uns. En dépit de sa facture trop télévisuelle, « la rupture » prend assez vite le pli du thriller politique rétro dont les intrigues n’auront pas fini d’agiter les palais de la République.

21 réflexions sur “La RUPTURE

  1. Ce que dit VGE sur la postérité est très juste je trouve. Toujours autant de plaisir à te lire. VGE a fait beaucoup de choses (en bien ou en mal selon les avis) et il est oublié au détriment de Chirac qui lui n’a presque rien fait durant ces deux mandats. L’un était froid et distant; l’autre était chaleureux et terriblement, affectueusement français dans tout ce que cela engendre comme cliché. Le sort des Sarkozy, Hollande, Macron sera encore pire et ils connaitront le silence et l’oubli tel que celui des rois mérovingiens ^^ Mitterrand avait un côté intriguant, mystérieux, très difficile à cerner. Passe un excellent week-end et merci pour tes articles ! 😊 😊

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    • Tu oublies Pompidou, autre figure présidentielle souvent passée aux oubliettes.
      On peut aussi y voir la grande fébrilité des réalisateurs français à s’emparer des sujets liés à la politique, là où les Américains, décidément toujours plus friands d’Histoire récente, ne se sont pas privés. Mitterrand est un vrai personnage romanesque, ayant traversé tout l’échiquier politique, depuis Vichy jusqu’au PS. On se souvient du très beau film de Guédiguian « le promeneur du Champ de Mars » et depuis,… pas grand chose.
      Heureusement, Hubert Bonisseur de la Bath est là pour nous rappeler le mandat du président Coty ! 😉

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      • J’aime bien Pompidou, sa modernité pour l’époque et la tristesse de sa mort de maladie. Je n’ai pas vu le Guédiguian mais nul doute qu’il me plairait. Mitterrand savait se mettre en scène pour la postérité. Regarde la poignée de main avec Helmut Kohl entre autres choses..
        Mdr tu m’as fais rire, oui ce « bon vieux président René Coty ».. 😂 Hubert Bonisseur de la Bath, j’ai hâte de voir le troisième volet de ces aventures, sacré Jean Dujardin, je suis un grand fan aussi 😉

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  2. Pas vu cette « Rupture » (passage tv ou vidéo ?). Par contre ‘Quai d’Orsay’ de Bertrand Tavernier est une comédie jubilatoire sur les coulisses du pouvoir grâce à ses dialogues, sa mise en scène alerte et ses comédiens avec en tête un irrésistible Thierry Lhermitte en Dominique de Villepin.

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  3. Pas vu non plus. La phrase de Giscard en incipit est pleine d’amertume. Il aura fait beaucoup plus pour les français (je le préfère nettement à un Pompidou qui a défiguré Paris en plusieurs lieux) que Chirac, et ce dans les conditions très difficiles des deux chocs pétroliers, mais la postérité préfère ce dernier qui n’aura rien fait ou presque, et qui est un des hommes responsables de la désindustrialisation de notre pays, mais qui est d’un abord nettement plus sympathique.

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    • La phrase de VGE est extraite du documentaire de Karel qui sera je crois rediffusé cette semaine.
      Il y a effectivement un fossé entre l’image d’un Giscard châtelain à qui on reprochera toujours une artificielle proximité avec les gens, là où Chirac aura toujours remporté la mise populaire. Une fracture assez bien montrée dans ce téléfilm, qui se poursuit dans les choix politiques : on doit à Chirac la réduction du mandat présidentiel à cinq ans alors que Giscard était pour le maintien du septennat.

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  4. Merci Princecranoir, belle critique encore une fois. Pas vu ce film, « Quai d’Orsay » était excellent, j’ai adoré. Mais c’est bien difficile de faire des films politiques, ce sont des opus très exigeants qui se heurtent souvent aux écueils de l’ennui ou de la reconstitution trop voyante. Ici cela donne une envie mitigée de voir le film, c’est sûrement ce que tu voulais transmettre.

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    • Merci à toi !
      Il y a toujours des aspects un peu cheap dans ce type de reconstitution pour la télé. Néanmoins, Heynemann est un spécialiste de la fiction politique et l’affrontement entre ces deux animaux politiques issus du même bord est tout de même assez passionnant.

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  5. Les films politiques à la française sont souvent agréables à voir, avec de bons dialogues, mais j’avoue que la période giscardienne n’avait rien de très folichonne – une période assez terne, voire ennuyeuse ! Giscard a plus ou moins surfé sur la vague post soixante huitarde du désir de liberté sociétale tout en se prenant de plein fouet la Crise économique. Politique de rigueur, impôts, etc. Je n’aurai pas forcément envie de voir un film sur VGE…

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  6. Pas vu. Les acteurs grimés pour ressembler à leurs « modèles », c’est souvent bien ridicule en effet.
    La mort récente de VGE m’a remis en tête toutes les réformes de son septennat. Notamment celle de la majorité à 18 ans alors qu’il disait lucide que les jeunes ne voteraient pas pour lui.
    Sinon, et tant pis pour l’absence totale d’analyse politique, le panier de crabes de cette époque me dégoûte assez.

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  7. Princecranoir tu as un post en réserve pour un hommage à chacun – sans aucune exception – des morts glorieux, même ceux n’ayant qu’un rapport très ténu avec le cinéma. Félicitations ! Je dois admettre que je suis épaté 🙂

    Pas vu cet opus mais je dois admettre que je ne suis pas trop fan des films / reconstitutions « historiques », je préfère un simple bon livre d’histoire/.

    En tout cas j’imagine que tu as un post de prévu pour le regretté Philippe Clair, j’ai hâte de te lire !

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