ROUBAIX, une lumière

Not dark yet

« La Nuit s’acharne au réverbère qui la nie.
Tout s’endort ; seul son feu,
Obstiné comme l’insomnie,
S’attarde, avec son pouls fiévreux,
Ce battement de flamme chaude
Et comme artériel
Qui continuera jusqu’à l’aube. »

Georges Rodenbach, Les réverbères, 1898.

C’est beau une ville la nuit. Même une ville du Nord, frappée par la crise, ravagée par la misère, rongée par la délinquance et empoisonnée par le crime devient espace photogénique, un monde secret qui invite à la découverte. Dans le halo jaunâtre des lampadaires, Arnaud Desplechin mène l’enquête dans « Roubaix, une lumière », quatrième retour à la ville natale puisant bien davantage dans l’égout des crimes dérisoires que dans le doux flacon des souvenirs de la jeunesse. Il y fait le récit d’une humanité qui se morfond dans les bas-fonds, derrière les murs de briques, qui se consume à bas bruit dans les ténèbres de la nuit. Et puis, après une longue agonie, la lumière jaillit.

La haute stature de Roschdy Zem apparaît dans la pénombre d’un corridor qui fait communiquer la courée d’un bâtiment aux façades décrépites et la rue des vignes voisine. Le flic est dans la place. Une petite vieille est morte étranglée, la pauvre Lucette. Drame de la folie ordinaire. La couleur terne de la brique, assombrie par des années de galère, habille ce misérable théâtre criminel. Mais dès lors qu’il s’avance, sans que la caméra ne le quitte un seul instant du regard, sanglé dans son grand manteau noir, il est tel un empereur du Nord, un beffroi dominant l’assemblée de la tête et des épaules. Alors, les doutes se dissipent tandis que point la clarté des évènements. Ne manquent que les aveux, seul régime apte à soulager la conscience, seul remède au poison de la culpabilité. Dans la maigre lueur d’une chambre aux murs jaunis, de ses vœux, un jeune lieutenant les appelle. Il compte sur sa foi pragmatique plus que sur son instinct pour que s’éclaire le chemin vers la vérité. Mais en élevant la voix, en tentant de l’extorquer entre les murs du poste de police, il fait fausse route.

Dans la peau de Louis, l’ancien séminariste devenu flic, l’acteur Antoine Reinartz se met au diapason de la tonalité locale, celle qu’utilisent les policiers de métier que Despechin a débauchés pour son casting. Pas d’arrangement possible avec la réalité, pas de compromis avec la procédure, le réalisateur entend produire le remake parfait et respectueux du documentaire réalisé plus de dix ans auparavant. Mosco Boucault avait, avec « Roubaix, commissariat central : affaires courantes », filmé les aveux de deux jeunes criminelles après avoir suivi l’enquête menée pas à pas par les policiers. Desplechin en reprend la matière, considérant « le documentaire originel comme un texte à part entière, devant lequel je me suis incliné, le reprenant tel quel, hormis d’infimes ajouts. » La mise en scène, la part fictionnelle inhérente à la reconstitution emporte ainsi « Roubaix, une lumière » sur les rivages sombres du Film Noir (« à prononcer avec l’accent américain » insiste le réalisateur). Grand cinéphile, il sait que quand la ville dort, la soif du mal se réveille : la drogue, l’alcool, la violence froide et brute.

Dans le scintillement des guirlandes mordorées, les joies du réveillon peuvent vite virer à la tragédie ordinaire, jusqu’à ce que la cavalerie police-secours n’intervienne pour calmer le jeu. La caméra « embedded » de Desplechin en montre la triste réalité, celle d’un conflit familial qui dégénère, l’inévitable règlement de compte de Noël. Son film est fait de ces parenthèses désenchantées, de ces escroqueries à l’assurance, de cette affaire de serial violeur sur mineures dans les couloirs du métro, de cette jeune fugueuse qui se fait la malle en Belgique à l’orée de ses dix-huit ans. Daoud, le fameux commissaire, empoigne toute cette souffrance avec calme, détermination et fermeté, la clairvoyance d’un homme rompu à la détresse humaine. Lui, le petit prince du bled, est sans doute le plus roubaisien de toute la ville de Roubaix. Il semble avoir été visité par la vérité, l’esprit forgé à même la brique de ces manufactures abandonnées (« feel like my soul has turned into steel » chante Dylan dans « not dark yet », littérature dont se nourrit abondamment le réalisateur). « J’essaie de penser comme eux » dit-il, soutenu par une musique chabrolienne très présente (sublime, signée Grégoire Hetzel). Simenon est en embuscade.

Dans la peau du flic, Roschdy Zem est droit, énonce avec autorité. Il impressionne. « Sa pudeur et son charisme m’évoquent le Lino Ventura de « L’armée des ombres » avance Desplechin. Il n’est pas interdit de retrouver en lui l’aura d’un Gabin, qui se confirme par son amour des chevaux dans ce film. Zem, on l’avait déjà vu en ripou d’« une Nuit » dans un film de Philippe Lefèvre, mais à Roubaix il se pare d’une intensité inédite, d’une noblesse qui force le respect (à juste titre récompensée). Il accueille la mise en scène de Desplechin avec bienveillance, se fondant avec une immense dignité dans la solitude d’un personnage renié, abandonné par les siens. « Je n’ai pas vraiment conscience de ce qui peut émaner de moi, même si je lis et j’entends ce qu’on dit sur « la force tranquille ». Je peux vous dire que c’est tout sauf ça dans ma tête, c’est un bordel sans nom ! » confie-t-il au magazine Première. Dans le film, il est comme traversé par les lueurs de la ville, il en connaît les faux-fuyants, les reflets changeants. Empli de compassion, il rayonne, il est à l’écoute, aux aguets, un accoucheur de confessions, le thaumaturge du commissariat central. De patience il ne manque pas, car il en faudra, et de la délicatesse aussi, pour recueillir la part de vérité indispensable à l’instruction du dossier de la rue des Vignes.

Dans la forêt des acteurs non professionnels, et toutes ces trognes du voisinage qui passent leur nez à la fenêtre, apparaissent soudain, dans l’encadrement d’une porte d’un de ces logements taudis, Léa Seydoux et Sara Forestier. Pas question de rejouer entre elles le couple de « la vie d’Adèle », elles sont ici au naturel, brutes de décoffrage sous la lumière crue du ciel des Flandres. Arnaud Desplechin filme les amantes criminelles en résistance, témoigne de leurs effondrements, de l’effritement de leur version première. Le « comment » plus que le « pourquoi » insiste le réalisateur qui veut avant tout faire surgir l’humain par-delà l’odieuse sauvagerie du crime, réalisateur de « la vie des morts » qui cette fois se colle au plus près du vivant. C’est là le noble pari d’un cinéaste du cru qui n’a pas oublié le feu qui brûle au cœur des cités du Nord.

36 réflexions sur “ROUBAIX, une lumière

    • Si tu aimes l’acteur, il faut foncer. Et si cela peut te rassurer, la présence de Zem à l’écran est ici bien plus importante que celle de Léa. Quant à l’actrice, qui partage le rôle de criminelle avec Sara Forestier, tu la découvriras sans doute sous un autre jour ici, sans fard, à l’état brut. Un de ses meilleurs rôles peut-être.

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    • Merci 😉
      C’est un acteur qui a su faire son chemin en effet, qui a fait les bons choix. Dans Première, il revenait d’ailleurs sur sa carrière et la comparait à celle d’un autre acteur qui a explosé au même moment : « Prenez Manuel Blanc, auprès de qui j’ai débuté en 1991 dans « J’embrasse pas » et que je fréquente toujours. Il a obtenu le César du meilleur espoir l’année suivante, toute la profession misait sur lui. Qu’a-t-il fait ensuite ? Il a accepté de jouer les premiers rôles avec Delon et Noiret. A sa place, j’aurais fait exactement la même chose. Derrière, personne ne lui a fait de cadeau alors qu’il état en train d’apprendre le métier. Moi, j’ai eu la chance de travailler très vite, mais sans être trop exposé, avec Laetitia Masson, Xavier Beauvois, Patrice Chéreau ou Pierre Jolivet. ça change tout parce que tu apprends plus vite et mieux, dans l’ombre auprès de telles pointures. »

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  1. Comme discuté, je suis content que tu aies aimé car j’aime beaucoup Desplechin. Pour ma part, j’ai été déçu : Roschdy Zem est excellent, mais j’ai eu l’impression de voir deux films différents en un (le récit chrétien, à la Bernanos/Faux coupable, d’un côté, le film policier vériste, fidèle au documentaire dont il est tiré, de l’autre).

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    • En l’observant bien et en le revoyant, tu verras que cette lueur mystique « à la Bernanos » (on pourrait invoquer Claudel aussi je pense, mais je ne suis pas spécialiste) n’est pas que l’apanage de la première moitié mais qu’elle accompagne à sa manière l’accouchement des aveux des deux jeunes femmes. Le tout dans une ambiance de Noël qui s’achève.
      J’aimerais bien voir le documentaire source par contre, pour voir à quel point Desplechin s’en inspire (lui qui revendique une grande fidélité au matériau original).

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      • Pas vraiment justement, sur le plan formel (ce qui est l’essentiel dans un film) l’atmosphère, la lumière, les cadres, le découpage, les décors, la musique, sont différents entre les deux parties. Pour répondre à ta question, j’ai lu que Desplechin avait été extrêmement fidèle au documentaire dans la partie interrogatoire, une fidélité parfois plan par plan, ce qui confirme pou moi cette différence entre les deux parties, l’une romancée, l’autre documentaire.

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        • Le travail sur la photo, remarquablement réalisée par Irina Lubtchansky, va tout de même accompagner les aveux des ténèbres vers la lumière, quelque chose mystique dans ces révélations. Pour moi, les deux aspects fusionnent très bien.

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  2. Excellent Roschdy Zem, toujours aussi flegmatique et charismatique, sa présence envahit le cadre !
    Je ne garde pas un grand souvenir de ce film vu à Cannes, peut-être faudrait-il que je le revoie, loin de l’effervescence du festival et une bonne dose de fatigue en moins !
    Merci pour ce bel article qui donne envie de se replonger dans les ténèbres de Roubaix, et dans toute la filmographie du grand Desplechin !

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    • Excellent en effet. Je me suis laissé happer par cette ambiance, par la ville, par le réalisme poétique qui se dégage du film. Je pense que le marathon cinéphagique cannois n’aide pas à l’appréciation de certains films. Ceci dit, d’autres ont aimé plus modérément.
      Ce qui est sûr, comme tu dis, c’est qu’il donne très envie de revenir à Roubaix (re)visiter d’autres œuvres de Desplechin.

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  3. J’ai adoré ce film et cela d’autant plus que je ne suis pas un inconditionnel de Desplechin. Je trouve son cinéma parfois trop cérébral et cela me passe au-dessus de la tête mais là, ce n’est pas le cas du tout : c’est un film plastiquement magnifique (je n’aurais jamais imaginé que la ville de Roubaix – que je ne connais pas par ailleurs – puisse dégager la lumière qui sort de l’écran) et j’ai été émerveillé – c’est bien le mot – par la prestation de Roschdy Zem. Je ne le connaissais pas plus que ça comme acteur mais là, je peux dire qu’il m’a époustouflé.

    Bref, un très beau film qui m’a rendu bien enthousiaste.

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    • Je suis tout à fait d’accord. Desplechin s’écarte quelque peu ici de ses thématiques habituelles, très personnelles, en s’essayant à l’adaptation de fait divers. La ville, qui pourtant n’est pas vue sous ses aspects les plus séduisants, se charge d’une aura particulière grâce au magnifique travail d’Irina Lubtchansky. Elle s’est malheureusement fait souffler le César par « le portrait de la jeune fille en feu ».

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  4. Beau texte, j’oublie souvent de le dire, mais d’autres s’en chargent.
    Je me souviens de ce film. Des interrogatoires, de la reconstitution incroyables.
    Du calme et de la prestance de l’immense Roschdy.
    Les filles sont formidables aussi.

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  5. Roschdy Zem porte le film de sa lumière naturelle. Il prend de plus en plus d’épaisseur et c’est sans doute un de nos meilleurs acteurs. Bravo pour ton superbe texte comme toujours. Je profite de ce message pour te souhaiter une bonne année.

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    • Salut Roggy,
      Très bonne année à toi.
      Cela fait bien longtemps que je n’ai pas jeté un œil dans tes articles, il faut que je répare ça au plus vite.
      Nous sommes bien d’accord sur ce très beau film de Desplechin. Zem dégage un charisme incroyable dans ce rôle de commissaire qui délivre les âmes et confond les responsables. Un acteur majeur.

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