L’ESPION qui venait du FROID

Traîtres sur commande

« Même si les gouvernements pouvaient se passer d’un service d’espionnage, ils s’en garderaient bien. Ils adorent ça. A supposer qu’un jour nous n’ayons plus un seul ennemi au monde, les gouvernements nous en inventeraient. »

John Le Carré (1931-2020)

En espionnage, en temps de Guerre Froide, il y a deux écoles : celle de Ian Flemming, tout en fantasme, en exubérance, improbable, et puis il y a celle de David Cornwell, dit John Le Carré, tout en grisaille, en réalisme, en austérité glaciale. Si les deux hommes ont œuvré au Service de Sa Majesté, ils n’en ont pas retenu les mêmes emblèmes, proposant des visions du métier radicalement opposées. Cependant, tous deux furent attaqués : l’un pour ses outrances, l’autre pour son obsession des complots masqués et des trahisons larvées. L’expérience berlinoise de Le Carré a largement alimenté son premier succès littéraire, « l’espion qui venait du froid », adapté pour l’écran dans une veine grave par Martin Ritt, une histoire comme sait les écrire l’ex du MI6, anti-spectaculaire et toute en tension. Ici les espions sont sur le pont, tout prêts à basculer.

Tournant en noir et blanc, sur un très discret blues adagio aux accents « albinoniens » écrit par Sol Kaplan, Martin Ritt entend bien tordre le coup du cliché glamour de l’espion qu’on aimait. Cet espion-là, qu’incarne le taciturne Richard Burton, n’a rien d’un super-héros charmeur et ironique. Plongé de tout son être dans le malaise de la Guerre Froide, Alec Leamas au service de Sa Majesté, n’ignore rien des mensonges idéologiques qui commandent le système abject du Renseignement, d’un côté ou de l’autre du Rideau de Fer. Un agent infiltré est, comme le montre Ritt dès les premières images, un homme au pied du mur, prêt à basculer vers l’autre bord, à flancher tout près de la ligne de blanche, celle qui sépare les zones russes et américaines à Checkpoint Charlie. Passer le mur, dans un sens ou dans l’autre : à cette époque, on revient toujours au même endroit, au point d’équilibre de la balance des Grandes Puissances.

Quel camp choisir quand aucun des deux n’offre de ligne de conduite acceptable ? A la rigueur inflexible et manipulatrice du communisme répond le visage d’hypocrisie et d’opportunisme des hommes de l’Ouest, qui regardent sans broncher l’un des leurs se faire abattre comme un chien en tentant de passer la ligne à ce fameux poste frontière berlinois. « Notre politique est pacifique mais nos méthodes ne doivent pas être moins brutales que celles de nos adversaires » professe Control, le responsable de l’agence à Londres en guise de réplique. Voilà qui donne bien le ton d’un film que l’on suit sur la tangente, sans trop savoir de quel côté on est passé. Et la méthode employée sera des plus détestables et insidieuses. Leamas est-il réellement un traître qui, sous couvert d’une mission d’infiltration, vend ses informations aux communistes ? Ou bien est-il sciemment dirigé par Londres pour porter le discrédit sur un agent allemand trop encombrant, un ancien des Hitlerjungen ayant tourné sa veste pour mieux servir une autre dictature. Un cas de conscience que Martin Ritt, lui-même sympathisant communiste inquiété lors des purges de la grande chasse aux sorcières du sénateur MacCarthy, a très à cœur de nous faire partager dans cette adaptation qui répond nécessairement à quelques impératifs narratifs.

Même s’il n’est en rien spectaculaire, le récit suit une boucle linéaire qui va de Berlin à Berlin, centre névralgique de la Guerre Froide, en passant par Londres, les Pays-Bas, puis enfin les environs de Leipzig. C’est là, au cœur d’une RDA glaciale, que se tient le procès de l’homme à abattre. Obligé de s’expliquer devant un tribunal secret mandaté par les plus hautes instances du régime, le partisan d’hier devient la cible d’aujourd’hui, broyé par l’appareil de suspicion qui régit l’Etat. Au milieu de ce procès, la petite bibliothécaire londonienne, militante idéaliste de base, convoquée en tant que témoin, n’est plus qu’une simple marionnette que l’on agite face aux juges, une brebis apeurée devant la meute des loups sortis du bois. « Approchez-vous mon enfant » lui dit la juge comme si elle s’apprêtait à la dévorer toute crue. En villégiature afin de rejoindre son amant sur cette terre censée être politiquement hospitalière, elle ne se doutait évidemment pas du piège dans lequel elle tomberait. « Quand une cause est vraiment importante, on tue ses amis » lui assène sans ménagement Leamas pour mieux lui ouvrir les yeux. Et il ajoute : « Qu’est-ce qu’a fait ton parti ? Sa route est parsemée de cadavres ! »

Martin Ritt n’est pas ici le simple porte-parole de John Le Carré, il profite du sujet pour glisser ses thèmes de prédilection, qui vont de la trahison à la délation en passant par la subversion, renvoyant toujours dos à dos les partisans de chaque bord comme il le fera plus tard dans son formidable « Molly Maguires ». Il démontre qu’à tous les niveaux, les hommes et femmes de l’Est ou de l’Ouest sont prisonniers d’un système de pensée et de valeurs. « Soldat, toi aussi tu es en prison » indique une pancarte élevée au-dessus du Mur à l’adresse du planton. La liberté, c’est la mort. C’est aussi avec une rigueur et une clarté minérale que Ritt dirige sa caméra pour mieux permettre aux acteurs d’abattre leur jeu. Richard Burton magistral, filmé dans ce noir et blanc clair-obscur, d’abord abattu et amer puis maussade et agressif, a l’air d’une montagne fragile dans laquelle bouillonne un magma de colère, une petite perle de chair sous l’œil droit qui ressemble à une larme noire de mélancolie.

27 réflexions sur “L’ESPION qui venait du FROID

    • « The Molly Maguires » est un de mes films de Ritt préférés, avec un doublet d’acteurs qui nous manquent : Sean Connery et Richard Harris.
      Je n’ai pas lu ce best seller de Le Carré, mais j’avoue qu’il me tente.
      Merci de ton passage Claude.

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    • « C’était cette guerre longue et cruelle dont Smiley revivait maintenant les principales batailles en se lançant dans sa lecture. Les dossiers n’en contenaient que les comptes-rendus les plus succincts ; sa mémoire en abritait bien davantage. Les protagonistes en étaient Alleline et Control, les origines se perdaient dans la brume. »
      La Taupe, chapitre 16, page 142. traduction Jean Rosenthal.

      Pour ajouter à ton bonheur. 😉

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    • J’en ai vu quelques uns également : cet « espion », mais aussi « La Taupe », « Tailor of Panama », « The Constant Gardener », … et peut-être d’autres. J’ai aussi « un homme très recherché » sur mon étagère, qui attend que je me mette à sa recherche justement. C’est peut-être le moment.
      Merci Goran.

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  1. Je me demandais, mais qui est mort ?
    Et oui, John le Carré et aujourdhui Caroline Cellier.
    Il fut espion. Je l’ai entendu dans mon France Inter.
    Je ne pense pas l’avoir lu. Mais le film, oui je l’ai vu. Très austère mais j’étais amoureuse de Richard. Et oui, un de plus.

    qui ressemble une larme

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    • John Le Carré savait de quoi il parlait en effet. « J’avais vu la Friedrich Strasse hérissée de fils barbelés, les chars russes et américains se faire face en se menaçant. En rentrant chez moi, je me suis mis à écrire « L’Espion qui venait du froid. » John Le Carré.
      Dans cette ambiance, comment ne pas penser également au très bon film de Spielberg avec Tom Hanks ?

      Que ferais-je sans toi…

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  2. Je n’ai encore jamais vu ce film mais John Le Carré j’adore. J’étais peiné de sa disparition. il me reste heureusement beaucoup de livres de lui à découvrir. Un génie et une vie passionnante. Je rejoins Pascale, « Un homme très recherché » est un film que j’ai vu au cinéma, une merveille avec le regretté et génial Philip Seymour Hoffman. La citation de John Le Carré est géniale. Encore une très belle chronique de ta part. Un grand merci d’élargir ainsi mon horizon cinématographique et culturel en général. 😊

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  3. Rebonjour princecranoir, merci pour ce billet sur un film que je n’ai pas encore vu mais il ressort en DVD début 2021. Je me réjouis de le voir. Martin Ritt est un réalisateur sous-estimé qui mérite d’être remis à l’honneur. Traitre sur commande avec le regretté Sean Connery vaut la peine, ainsi que Le plus sauvage d’entre tous, Paris Blues, Hombre (les trois avec Paul Newman) et Norma Rae. Bonne journée.

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    • Bonjour Dasola,
      Je n’ai pas vu Paris Blues mais j’ai vu tous les autres que tu as cités, tous très bons (j’ai beaucoup aimé Hombre en particulier ainsi que Nora Rae). Ce sont tous des films formidables.
      Il est aussi je crois à la réalisation d’un Rashomon version western qui m’intrigue beaucoup. Un grand réalisateur que l’on ne cite pas assez en effet. Cette réédition de « l’espion qui venait du froid » est une très bonne nouvelle.
      Merci pour ton passage, je te souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année.

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  4. J’avais découvert Le Carré par ce film (et j’en ai lu plusieurs dont la trilogie de Karla après). Pour ce qui est du film (et donc du roman), c’est tout simplement magistral, Ritt sert très bien (en y apportant sa touche mais sans rien dénaturer) un scénario absolument haletant.

    Et pour ajouter à ton post, cela étonne (et séduit) de revoir Oskar Werner tout droit sorti de Jules et Jim dans le rôle de l’espion est-allemand et cela a été un plaisir infini de revoir la délicieuse Claire Bloom dix ans après Les feux de la rampe pour jouer la petite bibliothécaire communiste. Une actrice de théâtre (donc qu’on n’a pas beaucoup l’occasion de voir au cinéma) dont les rares apparitions n’en sont que plus délectables.

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    • C’était un sujet parfait pour Ritt, réalisateur rigoureux qui n’a hélas pas la notoriété qu’il mérite.

      C’est vrai que Werner, qui sort de « Jules et Jim », est des plus crédible dans ce rôle. Burton ne l’est pas moins d’ailleurs, parfait dans ce rôle d’espion. Quant à Claire Bloom, c’est effectivement un plaisir de la retrouver à ses côtés.

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