Du rififi chez les hommes

Bob le braqueur

« La seule chose que je laisserai, c’est la balafre de Joffrey de Peyrac dans Angélique, Marquise des Anges. Parfois peut-être une jeune fille viendra poser une rose sur ma tombe, en souvenir. »

Robert Hossein (1927-2020)

Et pourtant non, l’alchimiste balafré, le Rescator des films de Borderie, le « Casanova pour midinettes » (tel qu’il fut taxé par Marguerite Duras) ne sera pas le seul souvenir que laissera Robert Hossein dans la mémoire des cinéphiles. Inoubliable auprès de Bardot chez son copain Vadim, ou bien plus tard chez Lautner auprès d’un Belmondo très « Professionnel », il avait débuté sous l’œil d’un Américain en exil, un des plus grands du Film Noir, avant de signer lui-même, dans la foulée, ses premières réalisations. Comédien solide, metteur en scène d’ambition, fondu de western (« une corde, un colt » et Michèle Mercier lui suffisaient) et de peplum, il transformait les planches en spectacles hollywoodiens, en tribunal du peuple, en théâtre de résurrection, au risque d’être sévèrement jugé par la critique. Au lendemain de son anniversaire, le guerrier Hossein s’est pourtant mis au repos pour de bon.

C’est auréolé d’un authentique chef d’œuvre, « les forbans de la nuit », que Jules Dassin débarque en France pour faire « Du rififi chez les hommes ». Du « Rififi », en voilà un mot étrange. Inventé par Auguste Le Breton, auteur du livre qui a donné le film, ancêtre de Michel Audiard dans la pratique de l’argot courant, ça voudrait dire qu’il y a de la bagarre, du grabuge. « Vous le trouverez pas dans le dictionnaire » chantait à l’époque Magali Noël, en passe d’affoler la Rive Gauche en criant « Fais-moi mal, Johnny, Johnny », mais « on le comprend chez les vrais hommes ». Ceux-là ce sont des durs, des coriaces, misogynes parce qu’ils le valent bien. Ils ont traîné le pavé, en ont bavé des ronds de chapeaux avant de se bâtir une réputation, un nom. Un sur-nom même, comme on pourrait le dire d’un sur-homme. Faut pas trop lui chercher des noises à Jean Servais dans le film de Dassin, car il s’y fait appeler Tony le Stéphanois, un tubard qui crache ses poumons depuis sa sortie de Clairvaux. Il n’a pas vraiment fière allure le truand en liberté, il s’étiole, se sent mourir de l’intérieur, à petits feux. Il a même l’air un peu « has been » dans son costard à rayures taillé pour Lucky Luciano.

« Du rififi chez les hommes » va nous raconter son dernier coup, le coup de trop. « Faut bien vivre » dit-il à son associé italien quand il accepte le job. Chez Dassin, les gangsters ne renoncent jamais. Ils finissent en général les armes à la main, comme Burt Lancaster à la tête des émeutes carcérales de « Brute Force ». Au milieu des années 50, le voyou a la côte au cinoche. Jacques Becker a fait un malheur avec « touchez pas au grisbi » et Melville attend patiemment son heure pour fourguer sur le marché « Bob le flambeur » et son formidable « Doulos ». Dassin, lui arrive de l’Amérique, celle de Capone, mais aussi celle de McCarthy qui met les cocos dehors. Il force le passage sur le fronton des salles de quartier sans la moindre présence d’une vedette pour contenter les publics. Si Jean Servais y trouve assurément son plus célèbre rôle, on y reconnaît également aujourd’hui un jeune camé qui ne courtisait pas encore les Marquises des Anges. Robert Hossein jouait une petite frappe, bien loin des rôles solides qu’il incarnera ensuite.

Fils d’immigré Ukrainien, Jules Dassin est de retour sur le Vieux Continent, non sans amertume on peut l’imaginer. Lui qui fut balancé par Dmytryk, semble jubiler hors-champ lorsqu’il inflige la sentence sans appel à ceux qui ont mouchardé. A moins qu’il ne se voie lui-même cloué au pilori des mauvais penseurs. Lorsque Tony s’éloigne de César le Milanais (Jules Dassin sous le pseudonyme de Perlo Vita), ligoté à un poteau, on se dit l’espace d’un instant qu’il aura pitié de lui, de ses faiblesses pour les souris, surtout celles qui ont tout ce qu’il faut là où il faut. Libéré du corset pudibond de l’Amérique d’après-guerre, il laisse transpirer à l’image son goût pour la chair tendre, avec ses poitrines bien remplies qui débordent presque du corsage (Ida, la femme de Mario, est une brune bien garnie), ses danses lascives en ombres chinoises (Magali Noël dans un joli numéro de cabaret) et ses strip-tease sous la menace (Mado, la femme de Tony qui s’est hélas consolée dans les bras d’un autre affranchi).

Dans le Milieu, il y a des règles donc. Dassin se fait un plaisir de nous en exposer le contenu. Lorsqu’une femme va voir ailleurs, elle se fait rudement corriger. Pas un tendre le Tony, pas un ange pour les marquises de la pègre. Si la sympathie n’est pas immédiate avec ce personnage, elle gagnera du terrain à la fréquentation, même épisodique, d’une bien pire ordure encore. Pierre Grutter, son mac, tient un rade qu’il appelle « l’âge d’or ». Sans doute celui où on s’expliquait d’homme à homme, où on respectait les règles (c’est ce que veut nous faire comprendre Dassin). En terminant le film dans une maison en construction, c’est en quelque sorte l’image d’une respectabilité délabrée qui tient lieu de dernière demeure à la figure du gangster en déchéance. Ses pièces encore vides, les escaliers à nu et les matériaux bruts apparents en font l’enceinte idéale d’un règlement de compte violent et sanglant. Mais avant de finir au fond du trou, il y aura eu bien des moments de grâce.

D’abord, il y a la préparation du casse avec les essais pour neutraliser l’alarme, la planque près de la bijouterie, le contact avec le fourgue. Puis, moment de bravoure : le coup. Minuté avec une précision d’horloger, préparé au millimètre en usant des compétences de chacun (le costaud qui troue le plafond, le perceur de coffre, l’agile qui s’occupe de la sécurité, etc…) sans mot dire pendant près d’une demi-heure tout en ménageant comme il se doit le suspense de rigueur (la ronde des hirondelles dans la rue, le paquet de gitanes vide qui traîne devant la porte, etc…). On croirait être revenu au temps du muet, des casses à l’ancienne. La mise en scène un peu lâche au départ se resserre à mesure que le film s’étrangle vers sa fin tragique. Elle finit en état d’ivresse, pour achever le récit de la manière la plus brutale qui soit. Pas de happy end, pas de salut pour les salauds. Dassin, comme l’« Ultime Razzia » de Kubrick et l’« Asphalte jungle » de Huston, nous montre bien que cet argent n’emporte personne au paradis. Si les truands qui ont eu la chance de passer au travers des mailles du filet peuvent vivre une vie de père de famille rangé, il n’en va pas de même pour les autres en conditionnelle.

Avec un souci pointilliste du détail, Jules Dassin restitue au plus près les mœurs du Milieu à la française, et jamais il n’oublie qu’il est le réalisateur de « Naked City », entre documentaire et fiction néo-réaliste. Les personnages du « Rififi » battent à leur tour le pavé de la capitale repeinte aux couleurs du Film Noir. Après New York et Londres, Dassin filme Paris au ras de l’égout, ses rues humides, désertes la nuit et encombrées le jour. Dans ses films, on sent palpiter la ville, et emporter dans ses bas-fonds les âmes damnées des truands de naguère. « Ainsi Dassin est-il allé jusqu’au bout de ce que le cinéma américain avait appris à dire au moment où certains faisaient tout pour ne pas avoir à l’entendre. » écrivait Olivier-René Veillon dans son chapitre consacré au cinéaste. Même loin de chez lui, le cadavre bouge encore.

23 réflexions sur “Du rififi chez les hommes

  1. Excellent ce rififi. Pas si loin de La cité sans voiles, Les forbans de la nuit ou Les démons de la liberté. Bien situé entre Becker et Melville. Et puis il y a de sacré pros dans ce film, Trauner, Auric. J’ai jadis possédé les livres de Veillon. Je les ai donnés. Je commence à donner des livres, notamment de cinéma. Peut-être certains t’intéresseraient-ils. Bonne soirée.

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    • Ah, certainement ! J’ai les trois Veillon sur les décennies américaines. Mais j’imagine que tu possèdes des trésors.
      Rififi est des meilleurs Films Noirs français, réalisé par un grand metteur en scène. Prix du meilleur réalisateur à Cannes quand même ! Et le tout jeunot Robert Hossein n’y faisait certes pas sa première apparition à l’écran (il avait déjà tourné avec Guitry et Raymond Bernard, excusez du peu) mais prenait la leçon d’un maître américain.

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    • J’aurais voulu lui rendre hommage à travers un film où il fut davantage présent mais je suis pris de court.
      Des débuts néanmoins fracassants (surtout vu la trempe qu’il se prend dans le film) auprès d’un cador de la mise en scène.

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  2. Encore un film que je n’ai pas vu. Jules Dassin, je ne connais pas plus que ça. Je savais que c’était le papa de Joe. .
    En revanche, ben oui, j’ai vu les rediffusions des Angelique marquise des Anges. Et je suis littéralement tombé amoureuse du balafré. Robert Hossein irrésistible dans ce rôle.
    Sinon je suis la honte de mon papa qui a travaillé jusqu’à sa retraite au Centre National du Cinéma. Pas très cinéphile la fifille. Et un peu blasée en fait ( d’en avoir plein en vrai, acteurs, realisateurs) lors de soirées.
    Mais il n’est jamais trop tard. Pour preuve, je m’intéresse à tes chroniques Tant et si bien qu’au fil du temps, tu combles peu à peu mes lacunes. Et surtout surtout, éveilles ma curiosité.
    Merci Princecranoir. Bon je sais que c’est un plaisir pour toi de partager ta passion. N’empêche que, chapeau bas pour tes articles.
    Bel après-midi à toi. Contente d’être venue 😊

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    • Merci beaucoup pour ce gentil message SOlène,
      Je suis ravi de t’apporter la cusiosité et peut-être l’envie d’en savoir plus sur ces magnifiques films. Je n’ai pas vu tous les Dassin (papa de Joe en effet), mais ceux que j’ai vus m’ont épatés.
      J’aurais adoré être une petite souris glissée dans ces soirées du CNC où, peut-être, on eût pu croiser un diable boiteux qui faisait chavirer le cœur des belles marquises.
      Très belle journée du 1er de l’an à toi aussi.

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    • Bonjour Dasola,
      Un film remarquable en effet, dans lequel Robert Hossein eut le privilège de débuter (ou presque) à l’écran. Le film préfigure d’autres grandes œuvres du genre je trouve. Il y a notamment dans ce portrait de casseurs en fin de parcours quelque chose du « Deuxième Souffle » de Melville et Giovanni, voire les prémices de « Heat » de Michael Mann.
      Tous mes meilleurs vœux pour une meilleure année.

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  3. C’est vrai qu’elle nous a marqués la balafre de Geoffrey de Peyrac et fait apprécier la beauté des laids.
    Quand j’étais parisienne j’avais vu sa Vie de Jésus. Un moment fort lorsque les apôtres venaient dans les rangs partager le pain avec le public.
    Comme Ronnie, c’est toujours une surprise… mais Vallar morgullis…

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  4. Salut Princecranoir et bonne année à toi.

    Une belle chronique, une de plus, pour un film que j’ai personnellement adoré. Le Breton au scénario est un gage a qualité pour ces polars des années 50 (et quel vocabulaire !!!) et du simple fait que le film soit plutôt fauché (Dassin n’avait pas les moyens d’embaucher Gabin pour le rôle principal mais le choix de Servais est tout simplement visionnaire), Dassin en fait un atout. Chapeau l’artiste! Et la scène (muette) centrale du hold-up est tout simplement d’anthologie.

    Sinon, RIP Robert Hossein, bien entendu. Pour moi son principal apport au cinéma restera la rôle de Rosen dans le sublime Professionnel de Lautner (RIP Ennio Morricone aussi by the way), un film qu’il faudrait vraiment que je revoie.

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    • Merci beaucoup, et meilleurs vœux !

      Hossein au cinéma, c’est effectivement ce duel avec Belmondo dans « le Professionnel », hommage à un genre dont il a tenté d’être l’ambassadeur en France dans les années 60.

      Quant au Rififi (ah cette chanson de Magali Noël, quelle sensualité ! ), c’est effectivement un diamant d’une rare valeur, une chronique sans concession du monde des truands à bout de souffle dans les années 50. Il y a même quelque chose de désuet dans ce costume rayé porté par Tony/Servais quand il débarque dans la boîte « L’âge d’or » (à la recherche de Mado), un costard années 30, presque anachronique. Cette spirale solidaire et mortifère, cette dimension familiale qui montre des hommes pourtant solitaires (dimension déjà présente chez un Widmark aux abois dans le génial « les forbans de la Nuit »), anticipe largement un film comme « Heat ».

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