L’AVARE

Le rapace

« Louis de Funès a d’instinct retrouvé un très ancien style de jeu qui passe par la Comedia dell’arte et les tréteaux du Pont-Neuf. Molière, comédien, devait jouer comme ça. »

Jean Anouilh

« Ne vous excusez pas ! C’est quand on est pauvre que l’on s’excuse. Quand on est riche, on est désagréable ! »

Louis de Funès/Don Salluste dans « La folie des Grandeurs », Gérard Oury, 1971.

Parvenu au soir de sa longue et tumultueuse carrière, quand on demandait à Louis de Funès s’il riait lorsqu’il se voyait à l’écran, il répondait : « pas beaucoup ». Voilà qui contraste avec l’image que le public se faisait de cet homme au comique vitupérant dont le plus grand désir était de faire rire petits et grands. Pour se convaincre de son pouvoir comique, il en appelle alors à son plus grand représentant national : Molière. De mots et d’esprit, le dramaturge n’était point économe, il ne renonça pourtant pas à être « l’Avare » de sa pièce du même nom. C’est précisément celle choisie par Louis de Funès qui, pour une adaptation à l’écran, est bien décidé à se dépenser sans compter.

C’est un pari, une gageure pour de Funès que de se lancer dans cette adaptation. Comique populaire, zébulon de la « Zizanie » et expert toqué en « Grand Restaurant », moqué pour ses « numéros d’écureuil cousu de tics » (selon Jean-Louis Bory), il s’est toujours réclamé du théâtre (« mon vrai métier » disait-il), celui du boulevard essentiellement. Mais, après plus de trente ans de réflexion, c’est à un classique qu’il se frotte, une chasse gardée par les garants du répertoire subventionné. Mais on sait l’homme prudent, pour ne pas dire timide, et il ne part pas seul à l’aventure. Il choisit Jean Girault, son affidé sur plus de dix films, comme co-réalisateur, et prend même Molière à témoin. Le portrait de l’auteur orne la salle de tribunal, et ses mots tapissent les intérieurs attestant du respect qu’il porte au texte. Funès imagine même Molière lui souhaitant « bonne chance » en Harpagon fuyant sa crypte, sa cassette sous le bras comme « Nosferatu, le vampire » l’eût fait avec son cercueil.

Mais ce trésor qu’il emporte sous son aile, ne sort pas de la cuisse de Molière, mais bien d’une rente qu’il ne confierait à personne d’autre que lui (et encore). Le pingre est fourbe, et plus que tout terriblement méfiant ! Gare à celui qui en voudrait à ses pistoles, qui rôderait de trop près de son jardin secret. Il faut le voir, oiseau de malheur, survoler son magot enfoui pour s’assurer de sa présence, avant de donner la sérénade à une toute jeune Mariane, une belle jouvencelle qui pourrait bien redorer son blason terni par ses vieux jours. Tout en courbettes et minauderies, emplumé comme jamais (lui qui craint tant qu’on ne le plume !), le savoureux de Funès fait son numéro de paon souffreteux face à la belle effarouchée qui s’est éprise de son fils. Ajoutons à la fête que son intendant obséquieux aspire quant à lui secrètement d’épouser sa fille qu’il a néanmoins prévu d’offrir « sans dot » à un très bon parti.

En y réfléchissant bien, Funès a, parmi ses nombreuses interprétations, déjà joué ce rôle de père obtus, d’avaricieux détestable, d’agacé veule et désagréable. Harpagon c’est Barnier dans « Oscar », c’est Septime rudoyant son personnel, c’est Stanislas Lefort qui peste pendant sa « Grande Vadrouille », c’est Victor Pivert dans « Rabbi Jacob » qui refuse une augmentation à son chauffeur juif. L’Harpagon de Molière condense à lui seul la somme des défauts de toutes ces personnalités, l’incarnation de ce qui se fait de moins aimable. C’est bien simple, « Monseigneur Harpagon est de tous les humains, l’humain le moins humain » dit le valet La Flèche interprété par le nouveau venu Bernard Ménez. Pour son projet, l’adjudant de Funès a convoqué toute sa gendarmerie (ou presque) : son réalisateur bien sûr, mais aussi un scénariste qui a fait ses preuves (Jean Halain, le fils de Hunebelle, qui lui concocta le coup du « Fantomas »), Claude Gensac et Galabru (indispensables partenaires), sans oublier le duo Grosso et Modo toujours au garde-à-vous même sans uniforme. Dans « l’Avare » c’est l’univers de la gaudriole (relégué aux tâches domestiques) qui part à la conquête des maîtres du Théâtre (celui de Frank David, d’Hervé Bellon, d’Anne Caudry, tous fraîchement émoulus), des pensionnaires de la « Maison de Molière » (Georges Audoubert dans le rôle d’Anselme). Funès a bien l’intention de redonner une audience populaire à ce texte confisqué par l’intelligentsia des balcons.

Dans sa version première, « l’Avare » était d’ailleurs prévu pour la télévision d’où, peut-être, cette mise en scène un peu mollassonne, filmée sans audace mais dévouée aux grimaces du comédien vedette. Celui-ci multiplie les apartés, fait du spectateur le complice de son avarice, tente de nous mettre dans sa poche comme un sou bien luisant qui passerait à portée de griffes. Il les a acérées, et non rétractiles, cela fera l’objet d’un gag visuel savoureux à la recherche de sa ligne de vie. Car c’est bien la mort qui obsède Harpagon, la seule à pouvoir à jamais lui ravir sa fortune. On n’a jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard, dit-on, mais c’est bien une lourde cassette pleine de dix mille écus que traîne le rapiat dans les sables du désert, espérant échapper à la faucheuse qui vient lui réclamer son dû. Cet « Avare » très bavard cherche son audace dans les décors, dans ces chevaux peints par Uderzo, dans ses métaphores extravagantes, dans ses explications de texte presque pédagogiques.

« L’Avare » de De Funès a c’est vrai bien des défauts, mais jamais le comédien n’aura montré visage plus pathétique, plus désespéré que celui de cet Harpagon seul au monde, abandonné de tous, voué au diable des avaricieux. Jugée indigeste sinon indigne par bien des critiques amères, son adaptation trouve néanmoins renfort dans l’interprétation de cet Harpagon autant que dans le texte de Molière. Celui-ci se savoure à chaque réplique, l’alliance des deux empêchent le film de s’effacer complètement derrière le paravent des grosses comédies plus populaires. « Il y a funèbre dans Funès et ça veut dire Jean-qui-meurt » écrivait Valère Novarina. « Mais il y a aussi lumière dedans et c’est pourquoi j’ai toujours appelé secrètement Louis de Funès : Louis de Funèbre et de Lumière. » Tel un Louis d’or qui scintille de celle qui ne s’éteint jamais.

20 réflexions sur “L’AVARE

    • La formule est très belle, je trouve aussi. Valère Novarina s’est fendu de tout un texte disant son admiration pour le comédien qui marqua son enfance. Il est en effet élevé au rang aristocratique, comme un retour à ses origines finalement puisque sa mère (dont il s’inspirant beaucoup dans son jeu, disait-il) était issue d’une famille fortunée d’Espagne, et il descendait du côté de son père de la petite noblesse andalouse. Son nom complet était Louis de Funès de Galarza.

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  1. Comme souvent, ton papier vaut son besant. Je n’y croyais pas, ayant moi-même gardé une idée du film mi figue, une pièce de mauvais aloi à tordre sous la dent, mais en fait, c’est un film qui fonctionne bien avec les enfants. Ma fille n’en était certes pas à son premier Louis, elle se rappelait déjà De Funès près de ses sous dans La folie de Oury, mais elle a glissé sans hésiter L’avare dans sa besace des films bien aimés. Allez, très de discours, je m’en retourne dans ma chambrette, recompter les pièces de ma cassette !

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    • « Rends-moi mon argent, coquin… Ah ! c’est moi ! Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m’a privé de toi… »
      Comme toi, j’avais ce souvenir mi-figue et pourtant… Plut à Louis que ces louanges lui parviennent là où il est aujourd’hui. Bien loin de ces considerations pécuniaires assurément, lui qui pourtant souffrit de grandir auprès d’une mère désargentée. Je te confirme que la forme est néanmoins faiblarde, et les critiques à l’époque ne furent pas tendre envers cet Harapagon assassiné par Jean Girault : « Voilà du culturel propre, sans douleur, sans odeur et d’une saveur à peine discernable. C’est le film-suppositoire idéal pour la famille, il ne dérange personne. » ecrivait, sevère, Jean Topor. Mais si le film fonctionne auprès des plus jeunes, n’est-ce pas là la victoire attendue par l’interprète qui signe de son nom cette adaptation ?

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  2. Merci beaucoup, je n’ai pas vu ce film, mais je trouve très judicieux de ta part de mettre en perspective avec tous ses rôles précédents, dans lesquels il n’était jamais aussi bon qu’en jouant le mesquin. J’adore cet acteur, lui ou Jacqueline Mailhan n’ont qu’à apparaître à l’écran pour que presque n’importe quoi se transforme en immense rigolade (cf. Pouic pouic, film assez médiocre au demeurant, mais où ils étaient réunis pour notre plus grand plaisir). Merci pour l’hommage

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  3. J’adore De Funès, il était assez méprisé fût un temps mais fort heureusement il est devenu l’acteur intemporel qu’on aime tant. Tu en parles très joliment et la formule « Louis de Funèbre et de Lumière » est très belle. Je ne l’a connaissais pas. Un plaisir de te lire comme à chaque fois. Louis de Funès me fais aussi penser à mes grands parents maternels qui l’adoraient… nostalgie ! Passe une excellente semaine 😊

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    • Bonjour Frédéric,
      Merci beaucoup pour cette réaction à propos de l’article et de l’acteur. La formule n’est pas de moi mais elle est très belle en effet.
      Je n’ai pas choisi ici un de ses films les plus populaires, mais au contraire un texte plus exigeant qui permet de montrer son amour pour le théâtre, pour la comédie. Il y a presque une antinomie entre le comique très physique de Funès et le texte de Molière, parfaitement tourné, très exigeant. Et pourtant, il y a chez cet Harpagon une figure qu’il a déclinée tant de fois dans ses films, le parfait alliage entre expression physique et orale.

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