Le GRAND INQUISITEUR

Démonomanie

« Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi. »

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886

Chez Robert Eggers comme chez Ari Aster, Satan semble avoir à nouveau la côte. Comme par « Hérédité », remontent les effluves pouacres d’un ancien chaudron cinématographique mitonné de l’autre côté de la Manche par un certain Michael Reeves. Jeune et ambitieux réalisateur britannique, il fut foudroyé dans la fleur de l’âge et n’aura profité que quelques mois de l’accueil réservé en salle à sa chasse aux sorcières, son dernier film achevé : « le grand inquisiteur ».

Reeves tenait à présenter son « Witchfinder General » comme « le film le plus violent de l’année ». Bien plus abouti que sa précédente œuvre (« la créature invisible » témoignant déjà de son obsession pour les récits de sorcellerie), il profita des largesses financières de la firme américaine AIP pour s’atteler à une chronique d’époque située dans l’Angleterre du XVIIème siècle, lorsque Cromwell disputait la légitimité du pouvoir au roi Charles Ier. Il dut aussi composer avec les caprices de ce cabot magnifique qu’était Vincent Price dans le rôle de Matthew Hopkins, inquisiteur cauteleux et vénal dont l’onctuosité verbale est un miel vénéneux mâtiné de quelques œillades perverses.

Dès le prologue, une ambiance de mort, de chaos social, d’avilissement moral et de corruption baigne le film. Cette toile de fond des plus sinistres contraste avec la verdoyante campagne que saisit John Coquillon (chef opérateur embauché plus tard par Peckinpah sur « Pat Garrett et Billy the Kid ») dans de splendides tableaux rappelant Dreyer et autres âges cinématographiques obscurs. Ici, on supplicie sans procès, au plus offrant et en toute légalité, afin de régler quelques comptes personnels. Hopkins offre ses services à de méprisables caciques locaux à la trogne patibulaire, sans ne guère se montrer soucieux de troubler la quiétude pastorale par les hurlements de ses victimes. Dans les geôles profondes, les aveux supposément diaboliques sont extorqués à la pointe du poignard, tandis que les gibets sont dressés à la hâte. L’issue fatale se resserre aussi vite que le nœud coulant autour du cou. Puis, quand la corde vient à manquer, l’inquisiteur se retranche vers la flamme à l’exemplarité sordide et abominable (Reeves va jusqu’à montrer des femmes qui viennent cuire leurs pommes de terre dans les braises encore chaudes du bûcher). Le réalisateur ne renonce devant aucun menu détail, fut-il ignoble ou bien cruel, exhibant à la fois le plaisir sadique de la question et la cérémonie épouvantable de l’exécution, en passant par la mascarade d’une ordalie qui condamne, quoiqu’il arrive, le bouc-émissaire (dénomination on ne peut plus appropriée pour les suppôts désignés).

Les images tragiques de cette période d’agonie sociale viennent percuter une romance que le scénario (issu d’un roman de Ronald Bassett) se charge de mettre en lambeaux. Le jeune héros au cœur noble interprété par Ian Ogilvy, soldat fidèle à l’armée des têtes rondes de Cromwell, se montre ici en effet bien incapable de défendre ses bien-aimés. Le réalisateur sans filtre, en rupture de conventions, tient à exhiber l’absolue cruauté de l’époque, dénonçant son ignominie et son absolue laideur, jusqu’à un paroxysme de violence qui en laissera plus d’un médusé. La justice ne passe plus quand la folie a ensorcelé les esprits. Au travers de ce récit historique qu’il filme comme si la colline avait déjà des yeux, Reeves plonge sa lame dans le sillon des plaies humaines. Il peint  au vitriol la toile d’une société empoisonnée par le vice, en proie au fanatisme et à la vindicte irrationnelle. De sa voix charmeuse et condescendante, Vincent Price, à qui le réalisateur avait demandé un peu de sobriété (« Jeune homme, j’ai tourné dans quatre-vingt-quatre films, et vous qu’avez-vous fait ? » avait-il un jour protesté pendant le tournage, « J’en ai fait deux bons » répliqua Reeves qui aurait préféré Donald Pleasance), ne recule devant aucune bassesse pour déchaîner la haine à son encontre. Abusant d’une autorité auto-proclamée (il évoque à un moment son mandat parlementaire mais redoute tout de même de croiser les autorités), il en profite pour satisfaire ses penchants libidineux en s’occupant personnellement des jeunes et jolies femmes.

Le contexte aidant (absence de loi véritable, règlements de comptes personnels, lynchages en série), Reeves ajoute à cette histoire de vengeance, d’étonnants accents westerniens, des chevauchées à brides abattues dans les sous-bois qui donnent au film une singularité qui tranche avec les horreurs relatées. Le soin porté à la mise en scène, aux mouvements d’appareil et aux lieux de tournage fait de ce « Witchfinder General » une perle rare du cinéma gothique anglais à l’heure où la Hammer s’abîmait en récits vampiriques exsangues. Ce film est au contraire une œuvre d’une puissante radicalité qui en effraiera sans doute les âmes les plus sensibles, à placer au côté de l’admirable « Beatrice Cenci » tourné par le latin sanguinolent Lucio Fulci, et autre chronique de la folie du temps jadis. « Le Grand Inquisiteur » ouvrait à Michael Reeves, grand admirateur de Don Siegel, une voie toute tracée vers une carrière de prestige (« il aurait pu devenir le Spielberg anglais » pense même Paul Maslansky son producteur), mais sa carrière hélas s’achèvera de manière aussi abrupte que ce film au sujet brûlant et au nihilisme glaçant.

28 réflexions sur “Le GRAND INQUISITEUR

    • De mon côté, c’est le « Cromwell » avec Richard Harris que je n’ai pas vu (il faut que j’y remédie impérativement). Je pense que l’approche sera bien différente puisque le contexte historique ne sert ici qu’à justifier cette confusion ambiante, laissant le champ libre aux imposteurs et aux esprits malveillants. Cette chasse aux sorcières vue par Michael Reeves est un véritable procès de l’insécurité qui guette toute société en crise.

      Aimé par 1 personne

  1. Salut à toi ! Tu m’épates toujours par ta connaissance exceptionnelle du cinéma et ta capacité à transmettre ton ressenti et ta passion pour ce dernier. Une nouvelle fois, j’ai lu ton texte et j’ai envie de voir ce film. Maintenant, il faut le trouver 😉 C’est passionnant et ça a l’air un soupçon meilleur que La Hammer même si j’ai vu des films de ce studio plus jeune qui m’ont plu (notamment sur les vampires, leur marque de fabrique avec l’immense Christopher Lee😉). Passe un excellent dimanche et merci pour ces partages toujours pleins d’esprit 😊

    Aimé par 2 personnes

    • Merci beaucoup,
      Un film avec Vincent Price est toujours un délice. Le film a été édité en DVD mais je ne sais pas s’il est toujours disponible. C’est un film de genre assez méconnu, mais une production de série B de haute qualité, à la mise en scène sans concession et parfaitement maîtrisée. Angleterre oblige, on pense forcément aux studios Hammer qui, lorsque sort ce « Witchfinder General », ont largement perdu de leur prestige. Ici, Reeves ne se donne aucune limite en cette fin de sixties, il libère l’expression visuelle, quitte à provoquer, voire choquer le spectateur.
      Très bon dimanche à toi.

      Aimé par 1 personne

  2. Je dois le confesser en ce dimanche matin : je n’ai pas vu ce film, mais en ai entendu parler. J’avais même tendance à le confondre avec le ‘Bloody Judge’ (de Jess Franco) avec Christopher Lee.
    Sacré inquisiteur ! Voilà un petit métier qui s’est perdu.
    Comme le disait Jean-Pierre Mocky : « Satan l’habite ».

    Aimé par 1 personne

    • Perdu ? Pas tant que ça. Les officiers ont changé d’habit et de pratique, mais le fanatisme qui habite certains est toujours bien présent au sein de bien des religions (la démonomanie est à bien des égards un concept œcuménique), chacun ayant son interprétation dévoyée des textes sacrés, laissant ceux qui l’ont lu s’y faire (JP, que tu sois aux anges ou en train hurler avec le diable, elle est pour toi 😉 )
      Pas vu le spécimen proposé par Franco, mais je te conseille vivement la vision de ce Reeves porté par un Vincent Price particulièrement inspiré.

      Aimé par 3 personnes

    • En l’occurrence, Vincent Price est un peu l’invité américain de la distribution, imposé par les cadres de l’AIP qui co-produisent le film ( un studio connu pour les fameuses adaptations d’Edgar Poe tournées par Roger Corman) puisqu’il est l’acteur vedette de la firme. La Hammer, qui elle est britannique, avait aussi ses vedettes maison comme Christopher Lee ou Peter Cushing. Le film de Reeves est une sorte de réponse concurrentielle à la Hammer.

      Aimé par 1 personne

  3. Après l’admirable (et comment !) « Beatrice Cenci », notre divin Prince s’immisce dans la chambre des tortures d’un Vincent Price au sommet de son art horrifique. Ce théâtre de sang lui offre son rôle de bad guy le plus féroce, le futur Docteur Phibes s’amusant à donner des airs aristocratiques à l’infamie la plus totale…
    Et maintenant, une anecdote. Juste avant de mourir prématurément, le prometteur Michael Reeves s’était vu proposer la réalisation d’un autre classique du film de torture inquisitrice : « La Marque du Diable » (1970, dispo chez The Ecstasy Of Films).
    Encore une autre. Patrick Wymark incarnera à son tour un Juge (mais un sympa) dans « La Nuit des maléfices »(1970, dispo chez Artus), cauchemar ésotérique pas si éloigné de ce radical et passionnant « Witchfinder General » (qui vient d’ailleurs de sortir en blu-ray chez BQHL éditions)… Merci d’en avoir si bien causé !
    Sinon, moi, un jour, j’aimerais bien voir « Les Diables » de Ken Russell… L’Arlésienne de ma vie de cinéphile…

    Aimé par 1 personne

    • Diable ! Que d’anecdotes alléchantes pour des visionnage futurs dont je me pourlèche déjà ! Merci pour ton commentaire.

      Michael Reeves n’aura finalement brillé que le temps de deux films (je crois qu’il avait voué aux gémonies ses deux premiers essais), après avoir dirigé tout de même Boris Karloff et Vincent Price. Le mélange alcool et barbituriques aura eu raison d’une satanée carrière en devenir. Gérard Lenne, dans ses « histoires du cinéma fantastique » évoque l’éventualité d’un suicide. Qui sait ?

      En tous les cas, un « Witchfinder General » qui en aura marqué plus d’un, à commencer par Aster et Eggers, car non, il n’y a pas que le formidable « Wicker Man » dans leur rétroviseur. Tout comme « les Diables » effectivement, qui manque aussi à ma potion maléfique.

      Aimé par 1 personne

  4. Tss tss tss Vincent Price apporte une dangerosité et une puissance érotique que ne possède pas notre brave Donald. Bon, va falloir que je mette ma bibliothèque sens dessous dessus pour retrouver mon DVD (sitôt que j’ai fini Gérardmer) 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Excellent film de Corman, avec des couleurs magnifiques signées Nicolas Roeg.
      Vincent Price a eu une carrière assez riche, qui ne se limite pas à la série B horrifique d’ailleurs. Je me souviens de lui dans le magnifique « Laura » ou en Richelieu dans « Les Trois Mousquetaires ».
      Jusqu’à son poème récité dans le court-métrage « Vincent » de Tim Burton ou encore la voix d’outre-tombe qui résonne dans le « Thriller » de Michael Jackson.

      Aimé par 1 personne

  5. Re bonjour

    Tentateur que tu es ! Comme pour Frédéric, quand je lis une chronique de lui, j’ai envie de lire le livre, toi, c’est le film. Mouais, sauf que l’on n’est même pas sûr de trouver le DVD. En tout cas, je note ça dans ma petite tête, on ne sait jamais.
    Merci. Je continue….

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s