La fantastique histoire vraie d’EDDIE CHAPMAN

X Man

« The devil is more interesting than God. »

    Christopher Plummer (1929-2021)

Quelle incroyable carrière ! Le shakespearien Christopher Plummer a croisé les plus grands : d’Anthony Mann à Spike Lee, de Robert Wise à Ridley Scott, en passant par John Huston et Nicholas Ray. « Des maîtres hollywoodiens, je n’ai vu que l’ombre » disait-il pourtant. Il s’est glissé dans celle des géants, côtoyant la crème de la crème, voyageant sur tous les continents durant presque soixante-dix ans de carrière. Il disait avoir puisé sa vocation dans la lecture d’une biographie de John Barrymore, de quoi largement enchanter tout un univers. C’est justement « la mélodie du bonheur » qui l’emporta vers un premier succès, une sérénade qui finit par lui casser les oreilles à longueur d’interview. Était-ce alors pour conjurer ce rôle lénifiant d’officier autrichien qu’il accepta de jouer si souvent les salauds ? L’année suivante, il devenait illico l’espion qui trahissait en narrant « la fantastique histoire vraie d’Eddie Chapman ».

Dans les contre-allées de l’Histoire officielle on croise parfois d’étonnants personnages, éminemment romanesques et parfaitement cinégéniques. C’est le cas, entre autres, de cet Eddie Chapman dont l’anglais Terence Young relate les exploits sous une « Triple Cross » trépidante. Ce titre signature fait référence au code que cet espion anglais au service des Nazis devait ajouter à la fin de ses messages afin de l’identifier formellement. Mais il fait aussi mention du triple jeu mené par cet escroc de Chapman à la barbe des Services Secrets britanniques et à la moustache des officiers de renseignement de la Gestapo. C’est précisément cette trajectoire en zig-zag et le profil hors-norme de cet électron libre de l’Europe occupée qui intéressent le producteur français Jacques-Paul Bertrand. Celui-ci a visiblement l’intention de se servir de ce vécu de franc-tireur opportuniste et flou pour en faire un pendant atypique de l’espion glamour qui fait alors un tabac sous un matricule au double zéro. Raison de plus pour aller recruter en guise de réalisateur un expert « bondien » : Terence Young qui vient à peine de boucler l’« Opération Tonnerre ».

Associé au plus mythique des chefs opérateurs français (Henri Alekan dont personne n’a oublié les fabuleux halos troubles de « la Belle et la Bête ») et un scénariste au passé de Résistant (René Chardy dont la responsabilité ambiguë dans l’arrestation de Jean Moulin donne au thème de ce film une résonnance toute particulière), Young dirige son film comme un grand roman feuilleton, s’appuyant principalement sur son casting six étoiles. Au sommet de la hiérarchie brille évidemment de toutes ses décorations le général baron Von Grunen composé avec une pointe d’outrance aristocratique par Yul Brynner. Sa noblesse naturelle et son regard critique sur les choix stratégiques de son Führer sont là pour nous faire oublier qu’il appartient au camp ennemi. Irriguée du même sang et située du même côté de la ligne de démarcation, on trouve aussi une intrigante Comtesse, confiée à celle qui n’est encore pour beaucoup à l’époque qu’une adorable Sissi, une Romy Schneider rayonnante qui cherche à rompre avec son statut de poupée bavaroise.

C’est étrangement dans le côté opposé du spectre politique que l’on trouvera son mari de l’époque, Harry Meyen, acteur berlinois d’origine juive qui remplit à merveille son contre-emploi d’officier SS. Fourbe et inquisiteur, on le devine amer de jalousie lorsqu’il surprend la Comtesse dans le lit de Chapman, atrocement vexé de ne pouvoir imposer sa volonté à son indocile recrue anglaise. On sait le degré d’implication de l’actrice dans ses rôles et nul ne pourrait la blâmer d’avoir succombé de manière fictive (ou avérée, qui sait ?) au charme du séduisant Christopher Plummer. Il tient là un parfait rôle de gentleman cambrioleur, dont l’élégance ne semble garantir aucune espèce de loyauté. Malgré ses méthodes distinguées de perçage de coffre (il laisse toujours en évidence une carte de visite laissant croire qu’il est un gang à lui tout seul), on peine vraiment à le prendre en sympathie une fois le camp allemand rallié. Comme pour dénoncer tout haut ce que l’on pense de lui tout bas à ce moment du film, le traître se fait d’ailleurs copieusement insulter lorsqu’il est confronté à un groupe de prisonniers canadiens échoués sur les galets de la plage de Dieppe en 1942.

Totalement indifférent à ces attaques, Plummer joue à fond la carte du mercenaire sans bannière. Incorporé dans les services allemands sous le nom de Graumann (littéralement « homme gris », on ne peut plus évocateur), il ne sert néanmoins que le drapeau qui a le compte en banque le mieux garni. Young a la bonne idée de fissurer cette carapace de flegme et d’indépendance d’esprit au moins à deux reprises : Lorsqu’il est convié au plus haut sommet de l’échelle militaire allemande, il pense alors sa dernière heure venue et lui vient alors l’idée de croquer la capsule de cyanure que les Anglais lui ont fournie. Mais c’est surtout devant le physique attrayant d’une belle résistante incarnée par Claudine Auger (une James Bond girl ramenée par Young dans les valises de l’« Opération Tonnerre ») qu’il se laisse aller à une certaine préférence patriotique. Bourreau des cœurs (il déchirera celui la belle Comtesse interprétée par Romy), il sait percer les intentions de chacun aussi facilement qu’il le faisait avec les coffres, tout en restant pour autrui une énigme vivante, un pion stratégique sur lequel les deux camps vont parier à tour de rôle.

« Je dois savoir, vous êtes un agent anglais, pas vrai ? » lui demande le colonel allemand confié aux bons soins du très germanique Gert Fröbe (le célèbre « Goldfinger » qui portait la même année l’uniforme du général Von Choltitz dans « Paris brûle-t-il ? »). A cette question, Chapman répond évidemment par une pirouette, conservant le doute jusqu’à ce que Young, par un habile jeu de miroir, vienne dans le très ingénieux plan final répondre à sa manière à cette question. Si « Triple Cross » peut s’enorgueillir d’un casting prestigieux et d’une interprétation irréprochable, il faut malgré tout reconnaître que la crédibilité de certaines situations vient sérieusement malmener la véracité des faits. Le titre français s’en amuse d’ailleurs, misant sur le rocambolesque plutôt que l’historique. Si on ajoute à ça la musique très bondienne de Garvarentz et une visite dans les labos souterrains allemands digne d’un passage chez Q, le film tend à se rapprocher davantage des exploits de l’agent inventé par Ian Flemming que de la trajectoire sur le fil d’un homme qui a frôlé plusieurs fois le peloton d’exécution. Le véritable Eddie Chapman lui-même regrettera d’ailleurs cette adaptation un peu légère de son autobiographie. Sans franchement se démarquer dans la forme, « Triple Cross » est un de ces films de guerre plaisants à regarder et qui vaut surtout pour la singularité d’un personnage pour qui la liberté ne s’embarrasse pas de scrupules.

18 réflexions sur “La fantastique histoire vraie d’EDDIE CHAPMAN

  1. Ah mais j’ai un excellent souvenir de ce film (et fi des vraisemblances !) et Chris Plummer y est très « caliente ». Sans aucun doute le chainon manquant entre Sean C. pour la brutalité et Roger M. question suavité

    Aimé par 1 personne

  2. Fantastique histoire multi-rediffusée sur la chaîne Action. Revue il y a quelques jours, avec le même plaisir. Quel casting !
    On peut revoir également Plummer dans ‘La chute de l’empire romain’ (1964) d’Anthony Mann, sur la chaîne TCM, où il interprète l’empereur Commode face à la magnifique Sophia Loren.
    Voilà une carrière bien remplie. Salut Christopher.

    Aimé par 1 personne

  3. Je ne connais pas cette triplette. J’espère que la télé nous donnera l’occasion de la découvrir.
    Il n’avait pas tort pour The sound of music Chris. Toute cette guimauve qui dégouline… il n’y a que Mary Poppins pour s’en sortir. Je ne l’ai découvert qu’en… 2020 lorsque je me suis aperçue à quel point Chris était beau (toutes les raisons sont bonnes). J’étais surprise de découvrir une partie résistance au nazisme. Et Chris était MAGNIFIQUE.
    Il aurait fait un superbe James Bond.

    Aimé par 1 personne

    • Je remonte le fil de tes posts dans leur chronologie inverse, mais à chaque fois je suis ravi par ton message. Je suis très heureux d’avoir pu partager ainsi mes impressions sur le film. Et de la part d’une plume aussi fine que la tienne, c’est un immense compliment.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s