12 jours

Délires flagrants

« De l’homme à l’homme vrai le chemin passe par l’homme fou »

Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, 1961.

« Sortez-moi de là ! » Cet appel au secours revient en boucle, dans les yeux et dans les mots de chacun de ceux qui se présentent devant le juge chargé de décider de leur hospitalisation sous contrainte. Mais qu’est-ce qu’être libre quand on est prisonnier d’une pathologie mentale pour laquelle on ne trouve pas d’issue ? Raymond Depardon a autrefois posé sa caméra dans un asile à « San Clemente », puis aux « Urgences » psychiatriques de l’Hôtel-Dieu de Paris. Le voici maintenant pour « 12 jours » à Lyon, avec sa femme Claudine Nougaret chargée de la prise de son, dans une salle d’audience de l’hôpital Le Vinatier, posté entre la camisole et le magistrat, à écouter leur dialogue de sourds.

Comme dans un grand vaisseau spatial, l’œil de la caméra avance dans les (shock) corridors déserts de l’hôpital, comme s’il cherchait la sortie. Mais il ne rencontre que des portes fermées, desquelles parfois s’échappe quelque infirmière ne prêtant même pas un regard à l’opérateur. La caméra est invisible, parfaitement à sa place pour saisir le vrai. On perçoit un bruit de fond, sans doute celui de la ventilation, légèrement perturbé par quelques voix quasi éteintes qui semblent remonter de l’abîme. Ici, ça empeste l’angoisse, cette sorte de faux-calme lénifiant censé étouffer les plaintes des patients. La musique d’Alexandre Desplat, doucement mélancolique comme dans un film de Claude Sautet, occupe l’espace de ces sas d’attente, entre le silence et les râles. Dans « l’antre de la folie », Sam Neill enfermé dans sa cellule capitonnée enrageait d’entendre les Carpenters fredonner leur ballade sirupeuse dans les haut-parleurs de l’asile. Ici, c’est un « tourbillon, un vent de folie » qui se murmure en Début de Soirée pour masquer la morosité des lieux. Là, ce sont quelques cartes postales ensoleillées épinglées sur un mur qui tentent d’offrir un horizon par-delà les barbelés.

Derrière le grillage blanc qui ceinture une petite cour, un petit monsieur qui fait sans doute bien plus que son âge, fait les cent pas en attendant son tour. Certaines personnes ici retenues ont commis des forfaits plus ou moins graves. Mais d’autres sont venues en désespoir de cause, soit présentées par la famille, par la police ou l’employeur, suite à des troubles qui les rendaient dangereux pour eux et pour les autres. Certains ne sont coupables d’aucun crime, sinon celui d’avoir pété les plombs, fondu un câble, quitté notre monde. Sous douze jours, ils sont présentés à un juge qui, sur l’avis des psychiatres, décide de leur rendre la liberté ou bien de prolonger d’au moins six mois leur internement en HP.

On trouve de tout derrière ces murs, des morceaux de vie en ruine, des récits inquiétants, d’autres bouleversants quand ils ne sont pas faussement risibles : de la petite dame de chez Orange qui n’est plus qu’une « plaie ouverte » à celui qui entend des voix lui parlant de chaise électrique, de la jeune mère issue de la DASS qui voudrait s’occuper de son enfant à l’illuminé qui se prétend né d’une trinité divine et qui a « un parti politique à monter » (Depardon garde le plus glaçant dans un des rares apartés concluant cette audience). Ignorant la présence des caméras, certains la prennent pourtant à témoin, dans un cri plein de rage et de détresse : « zoomez ! » dit l’un qui tient à montrer les plaies infligées par les sangles à ses poignets dans le « salon d’apaisement ».

Comme dans la « 10ème chambre » qui réglait en quelques minutes des délits soumis à comparution immédiate, Depardon capte les embryons de conversation qui naissent entre le juge des libertés et l’interné contre son gré. Un dialogue qui tourne rapidement à la confession, et dont on perçoit bien vite l’issue. Depardon ajoute la parole du conseil juridique, souvent désemparé, parfois même maladroit, peinant à trouver les mots justes pour invoquer des éléments favorables à un aménagement de la prise en charge. Et puis, il y a ces quatre juges qui prennent place dans le plan fixe, dans le cadre strict du champ contre-champ. Ils apportent leur sensibilité propre, leur façon personnelle de réagir plus ou moins pertinente à des propos qui sont bien souvent loin de l’être. Il y a d’une part la figure rassurante de cette magistrate expérimentée qui sait trouver les mots, éviter les pièges du débat stérile, et d’autre part cette autre aux faux airs d’Alexandra Lamy qui, à la question de savoir à quoi elle sert, lâche à son interlocuteur ce terrible et désarmant aveu : « à rien ».

Entre deux confessions livrées dans cette chambre chargée en émotions fortes, Depardon nous offre heureusement des respirations dans les couloirs de l’hôpital, dans la cour, sur le parking embrumé par la grisaille du matin. « Le fou et le photographe sont quand même assez proches » écrivait-il dans son « Errance » parue en l’an 2000. Cette folie commune, qui les rapproche, lui permet sans doute de capturer comme personne des instants de vérité, des décharges d’émotion pure, des bribes d’existence à vif. « Ces personnes témoignent de leur histoire intime mais aussi à leur façon de l’histoire politique, sociale et morale de la France » ajoutait Raymond Depardon pour la sortie de « 12 jours ». Le grand voyageur, le témoin silencieux, ne fait donc que poursuivre toujours un peu plus loin son exploration de l’être humain. Elle l’aura conduit sur plusieurs continents à saisir sur pellicule des images d’hommes et de femmes, si loin, si proches, dans leur infinie diversité.

Après avoir parcouru la France en camping-car, après un dernier salut aux paysans de sa jeunesse, après les hôpitaux, les tribunaux, les déserts et les campagnes électorales, il pose sa caméra là où la loi des hommes semble impuissante à apporter la moindre réponse décente, dans le creuset de la misère des âmes soumises à la dictature d’un mental en perdition. Mais il n’est point folie que de vouloir l’y suivre. Bien au contraire.

9 réflexions sur “12 jours

  1. Quel magnifique article, merci ! Très belle manière de faire ressortir la sensibilité de cet homme et de sa quête. J’aime beaucoup Depardon, dans sa manière de se poser quelque part, pour questionner, souvent la France des marges, des impuissances. Je n’ai pas vu celui-là, je vais essayer de me le procurer. Amitiés

    Aimé par 2 personnes

    • Merci beaucoup.
      Je considère Raymond Depardon comme un des plus grands capteurs d’images. J’avais énormément apprécié sa trilogie faite de « profils paysans », mais aussi ses regards sur la France, celle des marges en effet. Il se dégage de lui, comme de son œuvre, une très belle humanité.
      « 12 jours » à été diffusé cette semaine sur F2. Il doit toujours être disponible sur la plate-forme de la chaîne. Mais je ne sais pas si elle est accessible là où tu te trouves.

      Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup.
      Cette fois, il s’agit d’une forme de collision entre le judiciaire et le psychiatrique, deux univers que Depardon avait déjà abordés distinctement. A la fois édifiant, perturbant jusqu’à parfois être assez bouleversant. Je pense que tu aimerais.

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  2. Ah j’adore les films de Depardon. Ils sont géniaux et celui-ci est bouleversant. Je me souviens encore des « personnages ».
    « J’ai la folie d’un homme » ou « Je ne vous entends pas, j’ai des voix dans la tête », les « répliques » sont dignes des meilleurs scénaristes.
    Les juges, sauf un (le barbu, plus froid) m’ont épatée.
    J’espère que tu as vu Journal de France, Les habitants, La vie moderne.

    Aimé par 1 personne

    • Depardon a un oeil pareil à aucun autre, capable de capter la vérité des gens, sans jugement. Simple constat, chargé d’émotion. Ce type déconnecté qui ne peux écouter la juge parce qu’il « entend le bruit de la chaise électrique » fait partie de ceux qui marquent, comme celui qui pense que ses voisins sont des terroristes, ou cette fille qui prétend avoir été violée un nombre incalculable de fois. Quelles histoires derrière ces démences ? Quelle réponse la médecine et la justice peuvent elles appeler ? C’est fou.
      J’ai vu « journal de France », j’ai vu « délits flagrants », « faits divers », « 10ème chambre », les trois magnifiques « profils paysans » (dont le troisième « la vie moderne »). Pas vu « les Habitants », mais j’avais lu que ces confessions de camping-car étaient moins intéressantes.

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    • Bonsoir Marie-Anne,
      Raymond Depardon est effectivement un des plus grands photographes actuels, auteur de nombreux reportages et documentaires notamment sur le monde paysan, sur la justice et la psychiatrie. Ce film réalisé avec la collaboration de son épouse ajoute une pièce de valeur supplémentaire à ce qui m’apparaît comme une œuvre essentielle, un regard unique sur notre pays et ses institutions.
      Très souvent invité dans les médias radio ou télé, c’est aussi un homme humble et passionnant, de qui se dégage une formidable humanité.
      Je ne peux que conseiller la vision de ses films.
      Merci de ton passage.

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