Cléo de 5 à 7

Avec le temps

« Je dirai sans attendre que « Cléo de 5 à 7 » me paraît aussi important qu’ont pu l’être dans l’ordre du roman, « Mrs Dalloway » ou « la promenade au phare », Agnès Varda ou la Virginia Woolf du cinéma moderne. »

Jean-Louis Bory, ombre vive, éd. 10/18, 1973

Vivre, c’est une question de temps. Agnès Varda l’a vite compris, dès son deuxième film, elle joue contre la montre. « Cléo de 5 à 7 » c’est une heure et demie de la vie d’une femme, générique inclus. Le temps y est conté, chapitre après chapitre, il se synchronise à notre montre pour la chronique d’une mort annoncée. Peut-être.

Dans le tarot de Marseille, la Mort n’est jamais bon présage. Mais faut-il toujours se fier à ce que disent les cartes ? Varda d’emblée annonce la couleur, mais bien vite elle fausse la donne dans le doux Noir & Blanc du cinéma d’avant. Corine Marchand, blonde modèle style, a un bien joli brin de voix, et un physique à l’avenant. Elle a même dansé pour « Cadet Rousselle », joué de l’ombrelle dans « Gigi » et tenté de faire de l’ombre à « Lola », celle qui dit l’amour c’est beau dans le film de Jacques Demy. La voici alors devenir vedette, poupée de son au cœur gravé dans les chansons. Les paroles ici sont de Varda, mais la musique est signée du grand Michel, autant dire qu’elle vous monte vite à la tête. Cléo aime qu’on la regarde, qu’on la plaigne, qu’on s’apitoie, elle n’est que vanité (vanitas vanitatum dixit ecclesiastes). Mais quelque chose la ronge. Les rêves de carrière et de gloire sont suspendus à un verdict médical, suspense qu’Agnès garantit jusqu’aux dernières minutes.

Avant le film, Agnès Varda s’était faite de Cléo une image mentale, inspirée d’un tableau de Baldung Grien, lui qui savait si bien peindre les vanités puisqu’il est l’auteur des « trois âges de la Mort ». Voilà qui peut sembler austère, sinistre, et macabre mais c’est sans compter la vigueur et la joie de vivre naturelle de la réalisatrice. Dans les films d’Agnès Varda comme dans les autres films dits « Nouvelle Vague », il suffit de se laisser porter. Avec « Cléo », c’est facile, c’est la caméra qui nous porte, jamais à bout de souffle. Le temps court et le montage suit. Et tout en allant, la caméra capture tout ce qui bouge : son sujet principal bien sûr, mais aussi tout ce qui gravite autour. Il y a la ville, les gens dans la rue qui interpellent la « petite dame » à la beauté solaire. Varda invente des formes, crée dans le cadre des split-screens, introduit du film dans le film, elle « met dans le mille à chaque plan » comme dit Simsolo dans son « dictionnaire de la Nouvelle Vague ». Sa mise en scène voltige et virevolte, elle danse et elle ballotte au rythme du pas pressé de son héroïne, et des notes tantôt swinguées et tantôt veloutées d’un Michel Legrand (mais on dit « Bob ») hyperactif à la vie comme à l’écran.

Il ne tient pas en place celui-ci, taquin comme jamais, envieux comme pas deux. Il joue sur son piano des noires et des blanches pendant que Cléo joue de la prunelle et des hanches sous les yeux énamourés du « plumitif » parolier, Serge Korber pas encore sur son arbre perché. « Cléo de 5 à 7 » c’est un film de bande évidemment, une bande à part, une bobine mise de côté, « les fiancés du pont MacDonald » par exemple. Cette histoire sans parole qui s’intercale se veut Chaplin autant que Keaton, et on y croise du beau monde : Brialy, Karina, Yves Robert, Constantine, le producteur George de Beauregard (qui fait le chauffeur pour ces jeunes messieurs dames), et même un Godard sans cigare, canotier sur la tête et sans lunettes (« adieu les lunettes noires » avant de les jeter dans le canal), Agnès réussissant le pari fou qu’elle se jura de reproduire de JLG vers JR tout au long des « Visages, Villages ».

L’amour, pour Cléo, entre par une porte, et s’enfuit par une autre. Son amant est toujours de passage, trop occupé à ses affaires pour être à l’écoute de ses idées noires. Dans son petit nid blanc au numéro 6 de la rue Huyghens, Cléo n’oublie pas qu’elle va mourir. Sa chambre ressemble déjà presque à un lit d’hôpital. A son chevet, la gouvernante, son ange gardien, s’appelle Angèle, quoi de plus naturel. Dominique Davray joue les parfaites mères poules pour la princesse. Mais Varda sait que lorsque le temps presse et que le monde pousse, on atteint vite le point de rupture. La coupe est pleine, la fameuse chanson l’achève (« je suis une maison vide, sans toit, sans toi »), la poupée blanche se met en noir, choisit une robe à son humeur, une robe couleur du temps.

Alors la femme objet s’anime, s’arrache les cheveux (se révèle blonde on blonde), elle proclame son indépendance, et prend le large comme d’autres prennent la mer. Et pour ce faire, elle descend dans la rue. « 45 minutes elle est regardée, 45 minutes elle regarde » explique Agnès Varda. Un passage chez les artistes, le temps d’une pose, et c’est reparti pour un strip-tease à l’envers. Son amie Dorothée, le « nu froid » de « l’opéra-mouffe » (la courte errance qui précéda « Cléo »), se rhabille pour faire un bout de chemin avec elle (elle en fera autant dans d’autres films de Varda et Demy). C’est donc un autre film qui commence. La caméra s’installe, prend enfin le temps quand il faut.

Changement de tempo, on abandonne le taxi et on monte dans le bus, Paris est à nous, à la rencontre des gens bizarres, de la bigarrure ordinaire, qu’ils soient fakir ou avaleur de grenouilles. Passé l’ivresse de la célébrité, il est temps de poser les choses, ce que fait brillamment la mise en scène. Varda laisse derrière elle Ophuls, « Lola Montès » et ses rondes de caméra, elle revient vers Chris Marker, ethno-fictive, quasi néo-réaliste. Les cartes avaient prédit une transformation, la voici donc. Agnès Varda aurait voulu tourner au printemps, signe de renouveau, à l’image du vrai prénom de la jeune femme qui, d’un nom de scène pompé à une voluptueuse reine égyptienne, se révèle être plutôt constitué d’un motif plus floral. Caprice des calendriers de tournage, elle devra composer avec le solstice.

« Je peux vous souhaiter un bel été, ça porte bonheur quand c’est le jour juste » dit le militaire en perm’ à Paris. Dans la vraie vie, il est le père de Rosalie, mais à l’écran il sera juste Antoine, le gentil bavard en uniforme. Il n’a pas de pompon sur la tête, mais il revient d’Algérie, pas étonnant qu’il ait des points communs avec le Guy des « Parapluies». Lui aussi semble tomber sous le charme de la blonde, et c’est pour cela qu’il lui accorde du temps, même s’il a un train à prendre. A l’ombre des grands arbres du parc Montsouris, sur quelques accords de guitares qui fleurent bon l’Italie (Florence ?), la caméra se promène, le temps se met entre parenthèses. La mise en scène tient compagnie, rapproche deux cœurs qui délicatement se trouvent, au fil des mots se mettent à nu.

Durant cette seconde partie, on ne joue plus : Dorothée s’appelle Dorothée, Antoine s’appelle Antoine, Cléo s’appelle …. Telle est la véritable révélation, plus importante peut-être que celle du docteur avec qui elle a rendez-vous. Agnès Varda savait que sur ce point, c’est pour tout le monde pareil. Comme une sœur jumelle (« dans la vie rêvée, je suis chanteuse » disait-elle lors d’une master class peu avant de tirer sa révérence), elle a fini par suivre Cléo, « en plein courant d’air », les Gémeaux entrent dans le Cancer, jusqu’à se fondre dans le noir.

26 réflexions sur “Cléo de 5 à 7

  1. Je n’ai vu Cléo que relativement récemment. Un enchantement, le destin s’invite, suspendu à 90 minutes de vérité. La ville, ce noir et blanc, la vie qui continue quoi qu’il en coûte. Un film assez unique. Ces silhouettes pas encore familière, Brialy, Godard, Karina…Le quasi néo-réalisme, tu penses bien que ça me parle. Belle chronique (bis repetita).

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    • Le spectre de la mort accompagne chaque pas de Cléo, chacune de ses déambulations dans Paris. On finit par l’oublier au fil des rencontres mais elle ne disparaît jamais vraiment.
      Corinne Marchand est rayonnante en effet. Sans doute son plus beau rôle.
      Bonne journée Marie-Anne.

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  2. J’ai adoré ce film quand je l’ai vu, il y a très longtemps, un film en forme de claque, tant sur la forme que sur le fond. Merci de me le remettre en mémoire, je vais essayer de le revoir. Et bravo encore une fois pour ta chronique érudite et vivante.

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  3. Très bel article Pincecranoir que j’approuve des deux mains. Je n’ai découvert Varda que très récemment et justement par ce film (et un autre chef d’oeuvre qui n’a rien à voir Sans toit ni loi).

    Oui, le film est aérien, oui il est primesautier, délectable, cela nous fait tellement plaisir de voir cette nouvelle vague au sommet de sa créativité, oui ce Paris des années soixante est bouleversant à tel point qu’on en oublie l’épée de Damoclès au-dessus de la tête de Cléo. Un grand film, d’une grande dame du cinéma, merci en tout cas pour ton très beau texte

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    • Merci beaucoup.
      Comme toi j’ai été très touché par ce film sur lequel j’avais lu de nombreux éloges. J’ai été comblé au-delà de mes espérances par la virtuosité et la vitalité de la mise en scène de Varda. Cléo est, selon moi, un des opus majeurs de la Nouvelle Vague.

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  4. Aïe, je ne suis pas fan de ce film alors que j’idolâtre Agnès. Je ne l’ai vu que l’année dernière. Malgré sa durée, je me suis ennuyée.
    Le personnage de Cléo Flo me semble déplaisant. Son angoisse ne m’atteint pas alors que l’hypocondriaque en moi aurait dû compatir. Je ne ressens que sa vanité et sa frivolité. Et… je trouve Coco pas terrible comme actrice.
    Mais il y a la réalisation audacieuse, le beau noir et blanc et de grands moments : le court métrage dans le film, FORMIDABLE, et Michel Legrand qui dynamise, électrise les trop rares scènes où il apparaît.

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    • Décidément, tu perds tout sens des réalités artistiques.
      Bon, malgré tout, je garde espoir que tu reprennes tes esprits.
      En guise d’encouragement à le revoir, un petit clin d’œil à Anna et à cette « peau de chien » de Jean-Luc :

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