COUP de TORCHON

Les jolies colonies de la France

« Quand nous nous sommes trouvés, Bertrand et moi, de chaque côté de la caméra, nous avons su que nous étions bien, l’un et l’autre, sur un plateau. »

Philippe Noiret, L’Express, 1989.

« – En Afrique ! Que j’ai dit moi. Plus que ça sera loin, mieux ça vaudra ! »

Louis-Ferdinand Céline, Le voyage au bout de la nuit, 1952.

Quelle heure est-il docteur Schweitzer ? Il doit pas être loin de six heures, nous entrons dans la forêt vierge. Faudrait être aveugle pour ne pas le voir ! Ici tout marche à l’envers : les crapules pullulent, les innocents crèvent, l’Afrique n’en a vraiment pas fini avec la douleur. Bientôt ce sera encore la guerre, il est grand temps de mettre un bon « coup de torchon », semble se dire Bertrand Tavernier. Et pour ce faire, il peut compter sur son ami Noiret qui se la coule douce aux frais du ministère. Il va bientôt cumuler les mandats : à la fois juge et assassin, investi d’une mission divine. Faut croire que Dieu est tombé sur la tête.

Après Simenon, Bertrand Tavernier s’attaque à Jim Thompson, écrivain américain qui avait déjà servi d’inspiration à Corneau pour sa « Série Noire ». Passées de longues tergiversations, il décide que le Sud ségrégationniste du livre deviendra l’Afrique occidentale française, et la commune fictive de Bourkassa-Ourbangui sera son bled de « 1275 âmes ». Un décompte apparemment approximatif puisque la traduction française du titre lui fait perdre cinq habitants et que, selon les dires du chef Marcel Chavasson, grand philosophe de l’abject confié à ce frimeur de Guy Marchand, les « Nèg’ », eh bien « c’est pas vraiment des gens ». Bienvenue en Abrutie, dans cette Afrique sub-saharienne gangrenée par les colonies, à quelques encâblures des portes de l’enfer. Dès l’ouverture, un voile de ténèbres recouvre la région, l’exotisme prend soudain un coup de froid, se dilue dans une zone grise où les gens n’ont pas la lumière à tous les étages. « Je travaille à obscurcir tout ce qui est trop clair et à éclairer des zones sombres » expliquait Tavernier dans son livre d’entretiens avec Noël Simsolo. Il s’appliquera donc à flinguer les images de propagande, à dégommer à boulets rouges l’exploitation des autochtones et le racisme ordinaire (ici les Noirs s’appellent Vendredi ou bien Fête Nat quand ils sont nés un quatorze juillet !), à tirer à balles réelles sur une affiche des troupes coloniales.

Alors celles-ci sortent de la brousse, avec à leur tête ce nigaud de colonel interprété par l’impayable François Perrot, le même qui se perdra dans le brouillard avec ses annamites en cherchant « la Vie et rien d’autre ». La France en uniforme en prend pour son grade, mais pas seulement. On dirait bien que pour les gens qui vivent ici, le soleil s’est éteint pour de bon. « J’ai cru que c’était la fin du monde » s’exclame Le Péron après l’éclipse, à la sortie des latrines à ciel ouvert installées par une compagnie marchande (un genre de « Compagnie Pordurière » comme l’aurait écrit Céline). Pas encore, mais on en perçoit déjà l’odeur nauséabonde. Celle-ci se répand dans la ville, elle se mêle à celle des corps que charrie le fleuve, un Styx qui emporte les natifs vers leur dernière demeure, et sur lesquels cet abruti de maquereau en costume de pingouin s’amuse à faire le carton. Marielle (et son « ahurissement shakespearien » faisant le bonheur du metteur en scène) et Hernandez font la paire. Ces beaux parleurs à l’esprit taquin prospèrent sans crainte de représailles, font fructifier le commerce d’une maison close ouverte à toutes les bourses (« petites secousses, grandes secousses » lit-on sur le bel escalier qui monte aux chambres). Bientôt, ils chanteront un autre refrain.

La puanteur prolonge son effluve fétide jusque chez Marcaillou, « l’ignoble Marcaillou » qui passe ses nerfs sur la jolie Rose au vu et su de tous. Heureusement la belle Huppert a du caractère, et peut se consoler dans les bras doux d’un Philippe Noiret épatant en flic minable, en représentant d’une loi qui n’a plus cours. A Lucien Cordier, il prête sa voix rassurante, sa tonalité candide, son pistolet qui n’a jamais servi, au grand désespoir d’une légitime incarnée par Stéphane Audran, celle qui préfère oublier son mari dans des cajoleries incestueuses avec Nono, son crétin de frère. Eddy Mitchell, tout gominé dans sa marinière, parle en Queneau mieux que personne, avant de partir en quenouille quand il se sent « ombragé » (« avec lui, on n’est jamais déçu » dira Cordier). La loi, la foi et toute forme de moralité sont vérolées dans ce cloaque, même la croix est bouffée aux termites. Mais bientôt, le vent va se lever pour balayer ces miasmes délétères, pour emporter tout ce cinéma avec lui. On s’interroge sur ce qui va allumer la mèche. Est-ce un ordre mal interprété ? Est-ce une charmante rencontre dans le train (Irène Skobline aperçue tantôt chez Rohmer) ? Toujours est-il que le docile officier de police va devenir ange exterminateur, il réveille l’assassin qui est en lui et va régler son compte à tous les malveillants, « chaque chose en son temps, chacune à la fois et l’une après l’autre ».

Le scénario d’Aurenche et Tavernier va devenir plus saignant, les répliques plus ciselées, les saillies plus mémorables. Pierre-William Glenn a estompé les contrastes, ensablé ses images, suivi les directives de Trauner dont les décors imposent « un rapport aux couleurs qui contredisait les clichés sur l’Afrique » se souvient Tavernier. Le jazz inquiétant de Philippe Sarde prend des accents bizarres, sous influence de Maurice Jaubert, de Carla Bley et Duke Ellington (« je lui ai dit de faire son miel avec » dixit encore Tavernier). La fanfare coloniale se change en théâtre de comédie macabre, jubilatoire et effarante, aux franges de l’irrationnel, saoulée de poursuites en steadycam ou plongée dans un état second lors d’échanges flottants entre des comédiens plus libres que jamais de laisser éclater leur talent. Ce côté lâche de la direction d’acteur, ce climat d’étrangeté, ce ton de bouffonnerie grinçante qui gouverne chaque situation n’est pas sans rappeler le cinéma de Blier (auquel Tavernier avait d’ailleurs pensé pour adapter le roman de Thompson). Le film enivre de ses répliques savoureuses ou bien énerve par son aigreur parfois très prononcée, par son cynisme féroce (« mais ça fait aussi partie du boulot de se réjouir du malheur des gens » dit Cordier). Et pourtant, la satire n’ayant rien perdu de son effet caustique, ce « Coup de Torchon » claque aussi sec que s’il venait de sortir sur les écrans.

39 réflexions sur “COUP de TORCHON

    • C’est bien le but de cette chronique. 😉
      Un film parmi les meilleurs de Tavernier selon moi, également considéré par beaucoup comme la meilleure adaptation d’un roman de Jim Thompson avec « Série Noire » de Corneau. Il semble que la touche française s’accorde avec les noirs desseins de l’écrivain américain.

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  1. Jim Thompson est vraiment un écrivain vachard (et les meufs chez lui ne sont pas en reste). Tu as certainement du voir The grifters (Les arnaqueurs ?) de Frears avec l’immense Anjelica Huston, qui est aussi d’une noirceur absolue. J’adore son petit duel avec la Benning

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  2. Revu l’autre soir et pourtant j’ai toujours un petit problème avec ce film. Tous les personnages sont antipathiques, y compris celui de Noiret. Celui-ci est au début un souffre douleur qui subitement se change en ange exterminateur. Sauf qu’il manque un élément important à l’écran selon moi, à savoir l’élément déclencheur. Du coup, je trouve ce ‘Coup de Torchon’ est un peu trop théorique, tout comme ses personnages.

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    • Je te rejoins sur le fait qu’il n’y a personne à sauver dans ce film sombre comme jamais.
      L’élément déclencheur, c’est le conseil prodigué par Chavasson dans le film, et que Cordier applique à la lettre (la tronche de Guy Marchand quand il repart après l’affaire des deux macs, j’en ris encore). Il applique froidement certes, avec un certain cynisme, jusqu’à devenir proprement habité. Assez raccord avec l’esprit de Thompson.
      Théorique, je ne sais pas. Atypique c’est certain.

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    • Celui-ci a marqué son époque (même s’il est reparti bredouille lors des remises de récompenses). Sa tonalité particulière en fait un objet assez singulier qui n’est sans doute pas de tous les goûts (ici plutôt aigre-dur). J’espère qu’il conviendra au tien.

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  3. Pour moi c’est le chef d’œuvre de Tavernier (avec Le juge et l’assassin). Mais il m’en manque encore un…
    Je l’ai revu la semaine dernière. Je ne m’en lasse pas. Noiret, Marielle (dans un double rôle : MAIS QU’EST-CE QUE TU NE M’AS PAS DIT ?), Marchand et l’impayable Mitchell l’ombragé, quel régal ! Sans oublier les deux filles très à l’aise parmi ces minables tellement exaspérants.
    Les dialogues sont exceptionnels et la montée vers la folie exterminatrice implacable.
    Et puis c’est très drôle quand même.
    Mais terrifiant : Noiret sous son arbre qui pointe son flingue vers les enfants…
    Bravo pour ton beau texte où tu n’oublies personne, ni Fête Nat ni Vendredi (qu’a toujours été un bon nègre) ces nègs qui sont pas vraiment des gens.
    Tra comme tralala…
    Oh Catarinetta bella tchi tchi…

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    • Et Michel comme la mère Michèle !
      Venant d’une fan inconditionnelle comme toi, je suis flatté.
      Ce « coup de torchon » valait bien ça, je le devais à Tavernier. Et puis tu connais la phrase : Comme disait Foch : « Quand on est des lions, on n’a pas l’droit d’être des moules. »
      Les dialogues de Aurenche et Tavernier sont parfaits, un petit côté Blier comme je l’écris dans le texte. Très drôles, et très noirs. Un film spectral, à l’image de ce jumeau « fantomatique » de Le Péron en fin de film.
      J’espère que tu nous donneras bientôt des nouvelles du Soldat Inconnu.

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  4. Bonjour,
    Je l’ai revu très récemment et mon dieu quel délice !
    Du coup je me suis fait la série « Noiret » ou « Tavernier » qui était proposée sur Netflix ces derniers temps (enfin je crois)
    Excellent article, il faut dire qu’il y a vraiment matière à dire autour de ce film assez dense…
    bonne soirée et merci pour votre article
    Corinne

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    • Merci Paquerite de « m’interlocuter » ainsi 😉,
      Très bonne initiative de la part du grand N, même si je crois qu’il ne les programme pas tous (« la Vie et rien d’autre »?). La collaboration entre Tavernier et Noiret fut une des plus belles du cinéma français. Noiret avait aidé le jeune Tavernier à monter son premier film « l’horloger de Saint-Paul » d’après Simenon. Un film tourné à Lyon, la ville natale de Bertrand Tavernier. Une belle expérience qui en entraîna bien d’autres plus belles encore.

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      • Du coup j’en ai profité pour regarder sur N L’horloger de St Paul, Le Juge et l’assassin (j’ai adoré…Galabru y est magnifique et dramatique à souhait !), La vie et rien d’autre ;), il ya aussi Quai d’Orsay et Que la Fête commence
        Cette collaboration est belle et forte, Noiret est un immense acteur, j’adore sa p* de voix…

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        • Très belle rétrospective !
          Galabru était transfiguré dans son rôle, et enfin reconnu à sa juste valeur par la critique et la profession.
          J’ai prévu de revoir « Que la fête commence » très bientôt.
          Noiret, quelle présence en effet ! Je crois me souvenir que Tavernier l’avait repéré dans « Thérèse Desqueyroux » de Franju. Il s’était dit qu’il était exactement l’acteur qu’il lui fallait pour le rôle.
          A bientôt Corinne.

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  5. Bonjour Princecranoir, merci pour ce billet sur un film que j’ai revu récemment dans l’hommage à Bertrand Tavernier. C’est toujours aussi bien. C’est du vitriol, du saignant mais qu’est-ce que c’est amusant! (Enfin, je trouve). Bonne après-midi.

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    • Bonjour dasola,
      L’hommage à Tavernier était l’occasion de revoir ses beaux films. « Coup de Torchon » est doté d’un humour d’encre qui peut en déranger plus d’un. Comme toi, je suis client.
      Bonne fin d’après-midi également.

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  6. « Les jolies colonies de la France », un titre qui me fait penser immédiatement à cette parodie très amusante de Suzanne Gabriello, s’amusant, au milieu des années 1960, des indépendances à répétition dans l’empire colonial français – le tout sur le rythme de la chanson de Pierre Perret !

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    • Une spécialiste des détournements de son ! (n’avoue jamais jamais jamais jamais jamais… Ce que tu gaagnes !)
      Je pense que sa chanson n’aurait pas détonné dans le bain sarcastique que constitue ce film. Pour être tout à fait honnête, je n’avais pas du tout pensé à elle en écrivant ce chapeau.

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      • Je n’ai jamais entendu Bertrand Tavernier en parler, ce qui est dommage. C’était la fille d’un acteur comique important dans l’entre-deux-guerres, toujours délicieusement drôle dans ses seconds (voire troisièmes) rôles.
        A noter que Stéphane Audran avait enregistré une chanson pseudo-comique pour ce film, mais je ne me souviens plus si on l’entend vraiment – je ne crois pas : « La java de la masochiste ».

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        • Stéphane Audran ne chante pas dans le film, mais en revanche elle fait tourner son mari en bourrique. Je ne connaissais pas l’anecdote de cette chanson.
          Tavernier a dû évoquer un jour ou l’autre Gabriello, il jouait quand même dans « Une partie de Campagne », un de mes Renoir préférés.
          Je n’avais jamais fait le rapprochement avec Suzanne.

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  7. J’aime tous les films de Tavernier. C’est rare de pouvoir dire ça. J’ai une faiblesse pour « Que la fête commence « , film intelligent et si drôle.
    Merci pour cette belle critique sur ce si grand metteur en scène.
    Un petit clin d’oeil spécial à Dewaere dans le film de Corbeau « série noire ». Bluffant, quel acteur !!!

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    • Je suis comme toi, je ne crois pas pouvoir en citer qui me déplaisent vraiment. Peut-être un ou deux tout de même, qui ne m’avait pas emballé lorsque je l’ai découvert en salle. Il y eut « l’appât », pourtant auréolé de très bonnes critiques. Il y avait aussi « la fille de d’Artagnan » qui m’avait un peu déçu, malgré Noiret. Et puis, il y a ceux que je n’ai pas encore pris le temps de découvrir : »Quai d’Orsay », « Holy Lola », « une semaine de vacances », « daddy nostalgie » et tous ses documentaires, … Bref une oeuvre très riche.
      J’ai prévu de revoir « Que la fête commence ! » Je suis actuellement plongé dans le roman de Dumas qui a inspiré Tavernier et Aurenche pour en bâtir le scénario.

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  8. Noiret signait là une de ses grandes performances avec cet homme dépassé qui reprend du poil de la bête en devenant encore pire. Une râclure encore pire que celles qu’il zigouille. Bertrand Tavernier va terriblement manquer au cinéma.

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