La mort tragique de LELAND DRUM

L’homme de nulle part

« Meilleure sera la carte routière fournie par le scénariste, meilleure seront les chances de vivre un voyage fertile et euphorisant. Mais la route est pavée de risques impossibles à anticiper et les détours que cela nécessite peuvent mener à une destination inimaginée. Tel est le défi qui me maintient toujours en voyage. (…) Je ne sais pas où va le cinéma, ni même où je vais moi, mais je suis sûr que nous voyageons tous les deux ensemble sur la route vers nulle part. »

Monte Hellman (12.07.1929 – 20.04.2021)

De tous les cinéastes sortis de la cuisse de Roger Corman, il aura toujours été le plus obscur, le « secret le mieux gardé d’Hollywood » comme l’écrivait Kevin Thomas dans le Times. Coppola, Scorsese, Kershner, Cameron, et même Dennis Hopper, ont tous pris un « temps » soit peu la route du succès, alors que lui se contentait d’un macadam moins rutilant. A l’heure de sa disparition, certains pensent même que son unique titre de gloire serait d’avoir co-produit « Reservoir dogs », alors que son « Two-lane Blacktop » a quand même rejoint les rayonnages de la Bibliothèque du Congrès. Quentin Tarantino le qualifiait de « poète minimaliste », tant il savait insuffler à ses films une dimension métaphysique dans le plus simple appareil. C’est notamment le cas de ses deux premiers westerns, des films jumeaux dépouillés comme jamais. Sur l’un souffle « l’Ouragan de la Vengeance », alors que l’autre annonce « la mort tragique de Leland Drum ». Au bruit des coups de feu qui retentissent dans la Sierra, c’est cette piste qu’il faut privilégier…

Le film est aujourd’hui plus connu dans sa version originale, « The Shooting ». Le titre à double-sens se veut programmatique. Une double promesse, celle de voir de beaux paysages et de l’action débridée. Le désert de l’Utah permet très largement de remplir la première : ses courbes fracassées, ses steppes minérales, ses roches majestueuses débusquées du côté de Kanab et de Glen Canyon offrent le panorama idoine pour un complet déploiement des motifs du genre. L’action, elle sera bien présente, mais en de brèves touches, saupoudrée dans un récit languide et distendu.

Chez Hellman, le western se laisse porter par le vent, se fait plus vaporeux que le sable lorsqu’il est soulevé par le passage des chevaux. La poussière tient une place à part dans ce western, elle habille les personnages, elle se fixe sur la sueur qui semble accabler les acteurs, « elle figure le travail de la mort et défigure celui de la vie » comme l’écrivait Yannick Lemarié dans un numéro de Positif consacré au genre. En cela, « The Shooting » ne déroge pas à la tradition. Il s’ouvre comme chez Mann ou bien chez Boetticher, en suivant un homme seul, chevauchant dans une vallée sauvage, reprenant son chemin après avoir fait boire sa mule et sa monture à ce qui semble être la seule rivière qui coule dans les parages.

Cet homme, c’est Warren Oates qui l’interprète, lui qui n’a pas encore rejoint « la Horde Sauvage » de Peckinpah mais qui s’affirme déjà comme une figure incontournable du western crépusculaire. Soudain, un bruit suspect attire son attention. Il est suivi. Est-ce le son de la flûte qui lui met la puce à l’oreille, celle qui marque le début du générique ? L’époque est aux chœurs baroques, aux envolées lyriques importées d’Italie, mais Richard Markowitz opte ici pour des mélopées bien plus étranges, habillant de rien ce « shooting » aux contours flous. Notre cavalier va bientôt pouvoir s’extraire de cette immensité écrasée de soleil. Il rejoint un premier espace de civilisation qui n’est autre qu’une modeste entrée de mine creusée à flanc de rocher, devant laquelle sont plantés quelques tentes de fortune et un enclos pour les chevaux.

Mais ce lieu, plus abandonné que la ville d’un film de Wellman, plus aride que le désert de la prisonnière de Ford, n’est pas vraiment de nature à nous rassurer : une pierre tombale jalonne le lieu, celle du fameux Leland Drum assassiné pour une raison qui restera obscure. Ici on tue ou on se fait tuer, une balle dans la tête de préférence, leçon retenue depuis l’assassinat de JFK. En un rapide flash-back remonte une sale histoire d’accident dans la ville voisine ; un fugitif est en cavale (ce n’est autre que le frère du cavalier que l’on suit depuis l’ouverture). Il en faudra à peine plus pour équiper correctement ce voyage, pour réchauffer une piste qui mène on ne sait où, et dont on connaît encore moins le pourquoi.

Adrien Joyce (aka Carole Eastman, à qui on doit aussi les scénarios de « cinq pièces faciles » et de « Model Shop » pour Jacques Demy) « commença à écrire, laissant chaque scène conduire à la suivante, sans savoir comment le récit se terminerait » se souvient Hellman face à Michel Ciment. « Elle créait tout et je la stimulais. » Ce n’est donc pas un hasard si le poursuivant du cow-boy solitaire est en réalité une poursuivante, première surprise qui garde le meilleur pour la fin. Millie Perkins rejoint donc Warren Oates dans cette vallée de misère, ainsi que Will Hutchins qui montre le bout de son revolver, et enfin Jack Nicholson et son inquiétant rictus carnassier. De cette jolie cavalière aux yeux clairs, on ne saura pas grand-chose, sinon qu’elle ne s’en laisse pas compter et qu’elle a de quoi acheter son autorité. Elle poursuit quelque chose et quelque chose la suit de près.

Monte Hellman dissimule ses mystères au-delà de la crète du scénario, dans le hors-champ des péripéties, à moins qu’ils ne se cachent dans les entrailles du Suplicio. C’est ainsi que l’on nomme la vaste étendue inhospitalière qui peu à peu conquiert les environs. Plus d’arbre, plus de buisson pour égayer la chevauchée. Pas une goutte d’eau à l’horizon pour remplir les gourdes, pas l’ombre d’une explication pour étancher la soif du spectateur. Même les chevaux finissent par ne plus pouvoir suivre. Les pores du récit se dilatent, le temps se dilue dans le sable, et même l’image finit par ralentir, jusqu’à se figer complètement en arrivant à la destination finale. La Fin s’inscrit au bas de l’écran, laissant un vide immense. Monte au paradis ou Hellman en piqué sur les ailes des anges de l’enfer ? Qui peut le dire maintenant qu’il est parti ?

26 réflexions sur “La mort tragique de LELAND DRUM

    • Merci !
      Ce sont deux westerns assez confidentiels. « Ride the Whirlwind » et « The Shooting » ont été tourné en même temps, au même endroit et avec la même équipe. Hellman avait obtenu de Corman la possibilité de tourner deux westerns en compensation d’un script écrit avec Nicholson et qu’il refusa. Carole Eastman se chargea d’écrire « The Shooting » tandis que Hellman et Nicholson écrivaient de concert « L’ouragan de la vengeance ».
      Les deux films eurent ensuite une vie très compliquée, malgré le soutien en France de Tavernier, Rissient et Godard.

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    • Merci pour le lien, et pour le compliment.
      Je me suis appuyé sur son entretien avec Ciment publié en 73. Je ne connaissais pas ce livre d’entretiens avec Burdeau.
      Il me reste aussi à explorer la majeure partie de sa filmo, je me suis contenté pour l’instant de ses deux westerns.

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  1. Etant actuellement plongé dans l’oeuvre de Corman, le nom de Monte Hellman revient souvent dans les génériques et les mémoires du Roger.
    A redécouvrir car Hellman reste vague pour moi, même si j’ai bien du voir ce ‘Shooting’ et le ‘Macadam à deux voies’.

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    • ça fait un moment que je lorgne sur les mémoires de Roger. J’imagine qu’il évoque « la bête de la caverne hantée » ou « the Terror » que Hellman a visiblement co-dirigé, avant de s’envoler vers les Philippines pour deux films de guerre.

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      • En effet, dans son ‘Comment j’ai fait 100 films sans jamais perdre un centime’ (titre joliment mensonger, c’est tout le charme de l’économie du cinéma d’exploitation), ‘The Terror/l’Halluciné/le Château de la Terreur’ se voit attribué pas moins de cinq réalisateurs. Là où Corman tournait sa ‘Petite boutique des horreurs’ le temps d’un week-end (avec trois jours de répétitions quand même, ça aide), ‘The Terror’ s’est étalé sur une année. Tu connais sans doute l’histoire.
        J’en profite pour signaler que j’ai visionné, tout en avançant dans ma lecture, le coffret Bach Films (copies déplorables, dvd parfois défectueux) ainsi que les dvd de Calysta qui sans être de la HD proposent de très intéressants bonus comme deux témoignages de Tavernier, deux autres de Joe Dante et une analyse d’Alain Schlokoff (L’Ecran Fantastique) qui lie à juste titre le ‘Suspiria’ d’Argento au ‘Masque de la mort rouge’ (lumières de Nicolas Roeg) avec leurs couleurs saturées.

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        • Je connais la production chaotique de « the Terror » par bribes. Je m’y étais intéressé après avoir vu le film, ça fait un bail (ça fait un Bach comme dirait mon DVD à l’image affreuse).
          Passionnant tout ça. Tavernier était incollable sur le sujet puisqu’il était l’attaché de presse de Corman en France. C’est lui aussi qui a accueilli le jeune Nicholson avec les deux westerns de Hellman sous le bras (il en était co-producteur et acteur) pour leur trouver des salles en France et un écran à Cannes. Je crois qu’aux US, ils ont finis vendus à la télé.

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    • If you like westerns you should. This one is special, partly influenced by Beckett or Bresson, an author and a filmmaker Hellman liked very much. And there are Oates and Nicholson at their debut.
      You can try also « Ride the Whirlwind », another western made at the same time.
      Thanx again for your post.

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    • De son vrai nom Himmelbaum, littéralement « arbre du ciel », gageons qu’il soit parti vers des horizons radieux.
      « The shooting est un film très court, une heure vingt environ. Tu le trouveras notamment en double programme avec » l’ouragan de la vengeance ».

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