Coeur d’Apache

Mean streets

« D. W. Griffith a filmé bon nombre de ses premières bobines à New York. Je les regarde de temps en temps, pour me rappeler ce qu’est un film et comment on le fait. Tous sont essentiels mais « The Musketeers of Pig Alley » est vraiment stupéfiant. »

Martin Scorsese, Filmer New York in Les Cahiers du Cinéma n°500, juillet-août 1996.

Il y a un peu plus d’un siècle, pour découvrir New York, on pouvait choisir la voie de « l’immigrant » Chaplin qui entrait dans la ville sous l’œil sévère de la Statue de la Liberté. On pouvait aussi opter pour l’entrée de service, celle qui donne directement sur les poubelles et les des bas-fonds mal fréquentés. Parmi les nombreux films courts que réalisa David W. Griffith pour la Biograph, « The Musketeers of Pig Alley » tient une place primordiale pour les historiens du cinéma parce qu’il marque la naissance d’un nouveau genre de cinéma, celui qu’on désignera sous le nom de « film de gangsters ». Avant son élève Raoul Walsh et son formidable « Regeneration », Griffith propose son « gangs of New York » à lui, plongeant dans l’inframonde du Lower East Side afin de mettre en scène la violence qui y règne parfois.

Dans cet univers happé par la profondeur de champ « révolutionnaire » de la caméra de Billy Bitzer (selon les termes employés par Joseph Mc Bride), c’est la misère qui saute aux yeux, recouvrant chaque mur de brique, chaque rue crasseuse et chaque appartement exigu de ces quartiers, ajouté à un sentiment d’insécurité et de corruption ambiante fortement relayé par les gros titres des journaux de l’époque. « Il était capable de réalisme », écrivait James Agee, « et il n’a jamais été égalé sur ce point. » On notera en effet cette forte impression documentaire, la capacité qu’à ici Griffith de s’écarter de la théâtralisation habituelle lorsqu’il fait vivre sur l’écran la foule grouillante des badauds qui encombrent les rues et ruelles rendues particulièrement malsaines par l’étroitesse même de la pellicule. Une foule bigarrée que le metteur en scène fait disparaître en quelques secondes dès que le danger se fait sentir.

Il y a dans « Cœur d’Apache » (le titre français) cette scène, entrée depuis dans les annales du genre, reprise par Scorsese dans son « voyage à travers le cinéma américain » : le patibulaire Snapper Kid, le chef de gang au chapeau mou avance face caméra, son visage fendu en deux par le bord du cadre, roulant des yeux méfiants avant de laisser place à son second couteau interprété par Harry Carey. Avant d’incarner les cow-boys redresseurs de torts dans les premiers films de John Ford, ce-dernier campait donc un truand sans foi ni loi, n’hésitant pas à se jeter dans le feu de l’action au croisement de ruelles qui sentent la mort. Véritable climax du film, le gunfight est aussi bref que brutal, immédiatement étouffé dans un formidable nuage de fumée pareil à ceux qui recouvrent le champ de bataille dans ses reconstitutions de la Guerre de Sécession. Le tout s’achève par une vigoureuse charge de moustachus en uniformes venus matraquer les survivants. Une scène si mémorable qu’elle en deviendra matricielle.

Avant le furieux déchaînement des armes à faire crever de jalousie Quentin Tarantino, il y a l’introduction d’un motif qui deviendra récurrent dans le genre : la fameuse scène du bal populaire à la source des hostilités. Conscient du peu d’espace que lui octroie le champ de la caméra, il trouve l’astuce du halo de fumée annonçant l’entrée dans le boudoir de Snapper kid. Pour une fois, Griffith met de côté son couplet sur les valeurs morales, préférant se faire rapporteur des conditions de vie d’un milieu social aussi peu fréquenté qu’il est peu fréquentable. On comprend que cette rivalité entre gangs prend ses racines dans un système féodal très ancien. Le héros que Griffith met en scène est un pauvre musicien qui ramène difficilement de quoi nourrir sa fiancée et sa vieille mère. Quand celle-ci meurt, elle est immédiatement évacuée du récit, le metteur en scène préférant, et de loin, mettre l’accent sur son égérie.

Lilian Gish incarne à merveille par sa silhouette frêle, courbant sans jamais rompre face aux assauts du malheur, toute la misère de la condition féminine dans ces lieux de perdition. Snapper Kid est l’autre figure inoubliable du film confié à l’interprétation nerveuse d’Elmer Booth, acteur dont la carrière prometteuse fut brutalement interrompue par un accident de voiture mortel trois ans plus tard. Marquant durablement par ses mimiques et son fabuleux cabotinage la figure du gangster urbain, il est l’ancêtre des Cagney, Bogart et autre E.G. Robinson, tous ces « petits Césars » des années trente qui lui rendirent, à travers leur jeu, un hommage mérité. Tirant le meilleur parti de son acteur (à qui il avait envisagé de confier un rôle de premier plan dans sa superproduction « Intolerance »), Griffith prend bien soin de nous présenter ses personnages pour mieux créer une véritable empathie chez le spectateur. Plus loin, en scellant l’alliance du malfrat et du brave gars, il entérine une tradition qui influera autant le cinéma que la vie réelle.

De Capone à Dillinger (dont le dernier souvenir de cinéma sera celui de « Manhattan Melodrama » de Woody Van Dyke, ancien assistant de Griffith), nombreux sont les bandits qui empruntèrent au cinéma son folklore. Ce film est la preuve qu’ils le doivent aussi, en grande partie, à Griffith.

20 réflexions sur “Coeur d’Apache

  1. Ton article est passionnant et m’apprend beaucoup. Je ne connaissais pas mais je sais le fondateur et visionnaire que fut DWG. J’aimerais bien voir ce film. Je n’ai vu que Naissance…, Intolérance, A travers l’orage et Les deux orphelines. Bonne semaine.
    PS. Carlos Saura en replay sur ARTE. Passionnant.

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    • Rien de cela dans « Cœur d’Apache ».
      Effectivement, depuis la charge effectuée par Spike Lee, et avant lui Tarantino, Griffith n’est plus un réalisateur en odeur de sainteté. Il est pourtant le fondateur du cinéma tel qu’on le connaît aujourd’hui, il a tout inventé, « sans lui je ne serais rien » disait même Eisenstein.
      Griffith était un homme du sud, fils d’un officier de l’armée confédérée. La Guerre Civile américaine est une véritable balafre dans son œuvre, un thème récurrent (j’évoquais notamment « the Battle » dans le post précédent). Griffith est aussi l’auteur de « Intolérance », vibrant plaidoyer pour la concorde universelle et, bien avant Spielberg et John Ford, d’un beau biopic sur Abe Lincoln avec Walter Huston dans le rôle titre.
      Une œuvre à découvrir pour ce qu’elle est, en enlevant les filtres actuels.

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    • Je suis ravi de t’avoir fait découvrir ce film.
      Griffith a inventé le cinéma moderne, il a véritablement transfiguré l’attraction foraine pour produire un nouveau langage en images. Plus d’un siècle plus tard, leur force est toujours intacte.

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  2. Je ne connaissais pas. Merci. CŒUR D’APACHE ? On pourrait trouver le titre bizarre, mais il s’agit en réalité d’une référence aux Apaches, ces jeunes criminels évoluant en gangs dans le Paris du… début du XXème je crois, non ?

    Aimé par 2 personnes

    • C’est cela. Cest l’époque dépeinte dans le « Casque d’or » de Becker. J’imagine que pour la Français, c’était parlant. Pas l’ombre d’une plume de Geronimo dans ces bas fonds New-yorkais. 😉
      Je ne sais pas en revanche quand fut visible ce « Cœur d’Apache » chez nous.

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    • Merci beaucoup Marie-Anne,
      C’est une époque aujourd’hui fort lointaine il est vrai, et pourtant on y trouve déjà tous les ferments du frisson qui anime les films actuels. Comme Chaplin, Méliès ou Feuillade, Griffith était un grand inventeur.

      Aimé par 1 personne

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